‹ ThorvaldsenChapitre 4 sur 207 · I* H !•: M 1 1; H K PARTI K · texte numérisé non relu

I* H !•: M 1 1; H K PARTI K

cher, et, lui «ju’on n'avait jamais vu rire, il prit souvent part à la gaieté des autres au milieu de ses camarades.

Deux années s’étaient écoulées depuis qu’il avait obtenu le grand prix de sculpture; mais la pension qui devait lui permettre de voyager n’était pas encore vacante, et le temps de la subvention accordée par l’ Académie touchait à son terme. Thorvaldsen demanda que cette subvention lui fût conservée une troisième année. Eu même temps il présenta un petit bas-relief, Xuina consultant lu nymphe Egèrie ’, œuvre assez gracieuse, mais où l'on remarque encore la pose forcée des ligures. La prolongation de la subvention lui fut accordée, et il reçut en outre l'assurance que l’année suivante la pension deviendrait disponible à son profit.

Pendant les derniers temps de son séjour à Copenhague, il fit, sur la commande de A1. de Rcvcntlow, le buste du ministre d Etat, M. de Bernstorff. 11 n’avait jamais vu ce personnage, et il fut obligé de reproduire les traits du visage d’après un portrait peint. Pour mettre la dernière main à son travail, il obtint, non sans difficulté, de M. de Bernstorff une séance de quelques minutes, et cependant il eut le bonheur de réussir sous Je rapport de la ressemblance. Cet ouvrage est aussi d'une assez bonne exécution. Il modela encore, mais avec beaucoup plus de facilité, le buste du conseiller d’Etat Tvge lîotlie. Ce sont les deux premières œuvres de Thorvaldsen, dans l’ordre de date, qui figurent à son musée. Bien que les modèles eussent été terminés à Copenhague, il n’en exécuta les marbres qu’après sou arrivée à Rome.

Le 20 mai 1790, Thorvaldsen s’embarqua sur la Tliétts , en partance pour Naples. L’artiste, qui ne devait plus revoir ses parents*, s’éloigna de sa patrie, recommandé au capitaine, M. l’isker, par le comte de Bernstorff, et muni de quelques lettres pour Itome. Le voyage fut long, et le jeune homme eut à suppoiter de nombreuses traverses avant d'en voir le terme. Après avoir croisé dans la mer du Nord, la Thétis alla toucher à Malaga, puis à Alger, et s’arrêta devant Malte. Là, elle subit une quarantaine très-sévère;

1 Placé dans les galeries du sous-sol du Musée Thorvaldsen.

4 Sa more mourut en 1804, et son père en

VIE DE TIIORVALDSEN.

cl ayant ensuite remis à la voile [mm Tripoli , elle lut assaillie par une tempête si terrible qu’elle fut obligée de rentrer à Malte afin de réparer ses avaries.

Toujours disposé à repousser toute étude autre que celle de la sculpture, Thorvaldsen, à bord, demeura dans la plus complète oisiveté. Sou temps se passait en conversations ou le plus souvent en rêveries, et sa seule occupation fut de tracer sur un album 1 quelques notes qui nous montrent dans toute sa naïveté le caractère du jeune artiste à cette époque.

En voici quelques extraits :

u Malle, 18 décembre 1796.

r A la quarantaine. Matinée aussi belle qu’on peut l’imaginer; on vient de nous annoncer que nous sommes désinfectés et libres. Le froid n’est pas tout à fait aussi piquant qu’il l'est chez nous par une belle matinée d'automne. Avec le chevalier messager de la lionne nouvelle, sept barques remplies de musiciens de toute espèce viennent s'installer au bas de nos cabines, et nous régaler probablement de ce que ces gens savent faire de mieux. Ce n’est pas beau; cependant ce n’est pas non plus tout à tiiit mal. Mais cette belle matinée, la nouveauté, la haine et la crainte des Maltais changées tout à coup en amitié et en insouciance, surtout le vieux rêve de musique italienne sur l’eau, réalisé eu quelque sorte sous mes yeux, tout cela eu fait à mes oreilles la musique la plus délicieuse, quoiqu'elle se réduise le plus souvent à des airs de sérénade qui ne sont guère employés en temps et en lieux opportuns. «

u Malte, 16 janvier 1797.

r Dans l’après-midi, à cinq heures, je quitte la frégate, qui se rend de Malte à Tripoli. Assis dans le canot, je souffre de la voir partir. J’ai de la peine à cacher mes larmes au vice-consul, qui se tient dans le canot avec le pilote et un autre homme que je ne

' Cet album es! conservé ail Musée avec beaucoup d’autres papiers.

16 l*RF.J!lfcHF. PARTIE.

connais pas. Je descends à terre. laï pilote m’indique le capitaine du Spironaro, avec lequel je dois partir pour Païenne. Il revient aussitôt. Il cherche à me consoler lorsqu’il nie voit triste. Je soupe chez lui; il me montre ensuite mon gite, qui est assez bien, a

u 17 janvier.

« Je inc couche, et je finis par m'endormir. Mon hôte vient me réveiller, moi et Hector, mon chien; il m’embrasse avec effusion. Je sors et je me rends à bord du Spironaro, pour changer de linge; de là je vais au brick danois pour parler au capitaine, mais il n’est pas à bord. Je rentre au logis; eu chemin, Hector prend ses ébats et fait la chasse à des chèvres qui exécutent des bonds et des cabrioles. Il renverse une petite fille qui porte un enfant dans ses bras; mais ils n’ont pas de mal. Il renverse encore un petit garçon; ou en rit. »

Ces courts fragments peignent dans toute sa candeur la bonhomie du jeune Scandinave. Sans nul doute la musique, les statues, les tableaux, tout cela le passionne vivement; mais ce qu’il ne peut oublier, ce sont les exploits d'Hector : Hector a renversé une petite fille sans lui faire de mal; il a renversé un petit garçon et l’on a ri ! Voilà un chien décidément digne de son nom. Comme tous les rêveurs, Thorvaldseu aime cet animal sympathique dont la familiarité discrète ne vient pas interrompre la suite des idées, et que l’on retrouve là, toujours prêt à bondir joyeusement, quand la pensée, fatiguée, cherche une distraction. Où rencontrer un compagnon plus patient, plus accommodant, plus résigné à se taire, (dus disposé à parler et à courir, que ce compagnon du poète qui cherche son vers, du sculpteur dont l'imagination parfait un chefd’œuvre? Les chiens de Thorvaldsen doivent avoir une place dans sa biographie.

Le capitaine de la Thètis, qui avait promis de veiller sur le jeune artiste, avait tenu sa promesse. Il l'avait même pris en amitié, et nous venons de voir que ce fut un chagrin pour Itertel de se séparer

VIE UE TIIORVALDSEN.

de lui. Pourtant, cet homme, habitué à une vie dure et active, ne goûtait pas l’oisiveté de son protégé. Voici un passage d’une lettre adressée à sa femme, et daté»! de Malte le 29 décembre 179(5 :

« Thorvaldsen est encore ici, mais il se met enfin à s’enquérir d’une occasion d'aller à Itouie. 11 se porte bien; tu peu x le faire savoir à scs parents. Dieu sait ce qu’il deviendra! Il est si foncièrement paresseux qu’il n’a pas eu envie d’écrire lui-même, et que, étant à bord, il n’a pas voulu apprendre un mot de la langue italienne, bien que l'aumônier et moi nous nous soyons offerts à lui donner des leçons. J’ai résolu de l'adressera notre ambassadeur rie Naples, afin que celui-ci le fasse parvenir à ltomc. Le jeune homme a une pension annuelle de quatre cents écus, et que Dieu lui soit en aide! 11 a un gros chien qu’il a baptisé du nom d'Hector. Il dort la grasse matinée, et ne se préoccupe que de ses aises et de friandise. Mais tout le monde à bord l’aime parce qu’il est bon enfant. »

Dans une autre lettre, le capitaine dit encore : « C’est un honnête garçon , mais un vilain paresseux. »

Il est curieux de voir porter un tel jugement, de bonne foi et avec une apparence de vérité, sur celui qui devait un jour être l’un des sculpteurs les plus féconds et les plus laborieux de son temps. Qui sait, pourtant, quel travail de germination se cachait, peutêtre à l’insu même du jeune artiste, sous cette apparente oisiveté?

Thorvaldsen s’était donc décidé à passer à Païenne. Voyons encore quelques fragments de son journal :

<■ Païenne, 25 janvier 1797.

« M. Mathé et le vice-consul me conduisent à un palais où il y a des tableaux de Hubcus, et de là à une église peinte par un Sicilien nommé Manno. Il n peint le plafond, qui est assez bien. Il y a encore d’autres bonnes peintures et un beau monument dans cette église. I)e là, nous allons chez Manno; c’est un galant homme; il nous fait voir cinq tableaux, entre autres une Sainte Madeleine en prière qui est très-bien. On vient à parler de l’Académie; il me dit que je la verrai ce soir. J’arrive au moment où il

■•RK Mil: RE PARTIE.

.s’habille. Il met l'uniforme guerrier que- le grand maitre de Malte lui a donné pour avoir peint une église. Il nous conduit à l'Académie, qui se compose de trois classes. Je vois la classe du modèle; elle est faible. »

** 26 janvier.

« Je sors le matin et je rencontre mon interprète chez M. Maillé. Nous allons à la cathédrale, qui est en construction; nous visitons en même temps un atelier de sculpture; il y a quelques figures terminées; je n’en vois qu’une qui est très-médiocre. Je parcours plusieurs autres églises. I.e soir, je vais à l'0|>éra. Il y a deux ou trois chanteurs excellents, u

(t 28 janvier.

« I.e paquebot part ce matin à sept heures, en même temps que la frégate nu|x>litainc qui doit le convoyer à cause des Turcs. Le lendemain (dimanche 20 janvier), les hommes à bord croient dislinguer Naples, dont ils ne sont plus éloignés que de quatre-vingts milles à peu près. Je pense arriver à Naples avant la nuit. Je commence à me sentir un peu mieux. Il y a à boni quelques jolies femmes, et la plus belle parle allemand. Il y a encore de mauvais drôles à physionomie hideuse, de vieilles femmes à peau tannée, et autres individus qui ne sont pas précisément de la bonne compagnie. On me dit que je dois payer jxiur mon chien; il y a tant de passagers, que la pauvre bête trouve à |>eine assez de place pour se coucher; ils sont entassés comme des harengs saurs à fond de cale. A dix heures, nous jetons l’ancre dans la rade de Naples, a

». Naples, I* février.

«Je me lève et je m'habille à sept heures. Je descends à terre. L'n homme vient au-devant de moi; il me demande si je désire un domestique de place. Je lui dis que non; je lui demande de me conduire alla piazza francese. Il y consent; mais chemiu faisant il me dit qu’il va m'indiquer une hôtellerie bien meilleure, celle-là étant détestable, et en effet elle en a l’air. Nous traversons un grand

VIE DE TIIOKVALDSEN.

nombre de rues. Nous arrivons chez un traiteur avec lequel il convient du prix, fixé à quatre carlins, deux pour le coucher et deux pour le manger. Je suis bien aise de trouver quelque chose à manger, car je suis aussi affamé qu’on peut l’être. Le garçon monte à ma chambre et me demande si je veux déjeuner. Je descends dans la salle; il y a là quantité de gens, officiers et prêtres. C’est mauvais et sale; bref, mon chien mange plus que moi, bien que j’aie grand'fàim. Si ce traiteur est le meilleur qu’il y ail en ville, que Dieu ait pitié des mauvais ! »

u 2 février.

« Je m'habille pour aller chez le ministre résident [M. de Bourke, chambellan du roi de Danemark], Une vieille femme est chargée de me guider, mais elle ne sait pas le chemin; elle le demande à un marchand verrier qui sait parler allemand, ainsi que tous les verriers de Naples, à ce que je crois. Il ne sait pas non [dus où ça est. La vieille est obligée de s’en informer. Avant d’arriver chez le ministre, j’ai avec moi trois individus et un petit garçon qui doivent m’indiquer la maison.

» Arrivé chez le ministre, je me chamaille eu allemand avec un domestique qui me dit que Son Excellence n’est pas visible, et qu’elle est à table. Je n’ai guère envie de in’cn aller sans avoir obtenu quelque chose; je lui demande de m’annoncer, il se décide en rechignant. Le ministre sort; il m'adresse la parole eu français, je lui réponds en danois, qu'il a presque oublié. Il s’excuse de ne pouvoir m'entretenir pour le moment; il aura le plaisir de causer plus longuement avec moi si je veux lui faire l’honneur de dîner chez lui le surlendemain. Je retourne au logis, en passant par la grande allée [Villa reale], où est un superbe groupe de marbre fie Taureau Farnèse]. u

u 3 février.

<> Je dîne chez le ministre; j’y fais la connaissance du professeur Tischbein; il me prie de venir le voir demain; il me conduira partout. »

<i 4 février.

<• J’y vais le matin; je ne le trouve pas chez lui. J’y rencontre un de scs élèves qui parle aussi allemand. Je vois ses tableaux et quelques dessins qui sont très-bien. M. Tisebbein revient; il charge un de ses élèves de me conduire dans tous les stwij.

» Nous allons d’abord à un atelier de sculpture où il y a beaucoup de belles figures en marbre; j’en copie une. De là, nous allons à uii autre endroit où il y a quantité d’antiques, le grand Hercule et beaucoup d’autres. Mais il y fait si froid que je ne puis y rester longtemps; demain j’emporterai mon manteau. Quand tout sera placé, il n’y aura rien de pareil au monde. «

u 5 février.

n Aujourd'hui, le verrier allemand vient me trouver. Nous sortons ensemble pour voir plusieurs églises, entre autres celle qui est enrichie d’un grand nombre de figures de marbre. Nous allons ensuite à la campagne. Nous sommes assez heureux pour voir quelques-unes des figures provenant des fouilles faites au château de Plaisance [Porticij; il y en a deux qui sont excellentes. «

u 7 février.

« Aujourd’hui, je vois (’.apo di Monte; M. Andrea a la bonté de m’accompagner. C’est magnifique! Ab ! que de belles choses! Il y a des tableaux de ltaphaèl et d’autres grands maîtres ; il y a encore des vases étrusques, des médailles, des mosaïques. Je suis obligé de parcourir les salles à la hâte; j’en suis fâché. J’y retournerai une autre fois. »

« 9 février.

n Je vais chez le professeur Tischbcin, et de là à Capo di Monte. Je vois la galerie plus à loisir. Je dine chez M. Andrea. Dans l’après-dincc, je retourne à la galerie. «

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Mais arrêtons-nous. Ces citations doivent suffire : au milieu de ce pêle-mêle de notes intimes se peint déjà tout entier le caractère de Thorvaldscn. Son admiration sincère pour les antiques ne l' entraîne à aucun mouvement emphatique ou déclamatoire. Il marque tout simplement sur son album le Taureau Faruèse ou {'Hercule , taudis que son esprit eu {[aidera nu bien autre souvenir. Et toutes ces nobles figures, qui se grav eut si profondément dans sa mémoire, lui arrachent à peine une exclamation : « Ab ! que de belles choses ! «

Son premier séjour en Italie ne fut (Miint heureux. Il tomba malade; et, comme il était naturellement porté à la mélancolie, il souffrit beaucoup de son isolement. Plusieurs fois il fut tenté de reprendre la route du Danemark ; mais la crainte d’avoir à roiifjir de cette faiblesse le retint. Dans un moment d'humeur moins noire, il monta dans un vetturino , et arriva enfin à Rome, le 8 mars 17117. Il y avait près de neuf mois qu’il avait quitté Copenhague lorsqu’il mit le pied dans la Ville éternelle. Et, quoiqu'il fût entièrement libre de voyager partout où il lui plairait , c’est là qu'il vécut tout le temps qu’il fut pensionnaire de l’Académie.

l’aPRORK.

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