VIE DE T 1 1 0 R V A L D S E N
sans rien produire. Nous devons rectifier ce jugement inexact. Doué d'une extrême facilité, le jeune artiste avait jusqu’alors profité de ce don naturel; dès qu’un sujet était donné, il se mettait nu travail, et il exécutait un modèle avec une étonnante rapidité. A Home, le doute est entré dans son esprit, et c’est là le premier progrès; il a contemplé tant de chefs-d’œuvre, qu’il a plus que jamais conscience de sa propre faiblesse. Désormais, s’il songe à créer quelque œuvre originale, il rêve d’abord longtemps à sou sujet, et ce n'est que lorsqu'il a donné une forme assez précise à sa conception, qu’il se décide à prendre l'argile; mais de ce que ses mains sout souvent inoccupées, il ne faut pas conclure que sa pensée soit inactive.
« La neige que j’ai dans les yeux commence à fondre, » dit-il. Il étud ic les antiques au point de les apprendre en quelque sorte par cœur. Ce qui le frappe et l’attire le plus, ce sont les simples et fortes compositions appartenant aux temps de l’art grec que Winckclmann appelle la période du bout style. Il en fait de nombreuses reproductions. Citons d’abord celle en demi -grandeur du Pollux , l’un des deux colosses du Moule Cavallo, objet de sa plus vive admiration; le Jupiter Capitolin, \' Apollon du l'a tira», la y émis de Médicis, Ariane, Sapho, Melpomène ', etc. Ajoutons à cette liste la reproduction en marbre des bustes antiques d’Homère, de Cicéron, d' Agrippa. Ces derniers travaux avaient pour objet de remplir les engagements de l'artiste envers l’Académie. Il copie aussi le buste de liaphaël, du Panthéon, [mur être agréable à sou professeur, le peintre Abildganrd, qui l’en avait prié*. Enfin il exécute eu marbre les deux portraits-bustes modelés avant son départ de Copenhague, et celui de l'ambassadeur danois à Naples.
Nous ne connaissons qu’un très-petit nombre des compositions originales qui datent de cette époque. Les unes ont disparu, d’autres, qui n’avaient pas obtenu l'approbation de Zoëga, ont été pour
1 Ces reproduction* étaient en 1821 dan* le cabinet de AI. de Ropp, à Mietau. (Nagler.)
* Madame la baronne de Slainpe possède à Nysce «leux tètes, l’une de Méduse, l’atilre «le Baccliu*, sculptées en marbre à celle époque.
cc motif détruites par l’artiste : tel fut le sort d'une Minerve. La draperie, jetée de manière à nuire à la décence de la figure, avait été plus particulièrement l’objet de la sévérité du critique : « Luc honnête femme de l'antiquité aurait rougi de paraître dans une telle tenue, Que dire d’une déesse ! » Nous ignorons ce que sont devenus deux groupes, l’un la Paix et l’Abondance, l'autre l'émis et Mars vainqueur. Nous ne savons pas non plus si une statue au-dessous de nature A'I/ygie, commandée par le docteur Lclimanu, existe encore. .Mais nous avons vu chez M. Tliicle Achille relevant Penthésilée vaincue , petit groupe de la même dimension que Bacchus et Ariane, qui date de la même époque.
Cc dernier ouvrage, qu’on peut voir au Musée, donne la mesure des progrès que Thorvaldscn avait faits depuis son arrivée à ltouic. Ou reconnaît encore dans ce travail l’élève de l' Académie de Copenhague, mais grandi par un commerce intime avec l'antique. Ce groupe est gracieux; les formes d’Ariane et de liacclius ont une certaine ampleur de si) le empruntée aux grands modèles. La tête du dieu est la reproduction presque identique île celle du Bacchus du Capitole, improprement appelé jiendant longtemps Ariane 1 . Ou peut donc considérer cet ouvrage comme uue sorte de transition entre les copies faites d’après l'antique et les œuvres originales exécutées plus lard sous l’inspiration de Part grec.
C’est durant les chaleurs de l’été de 171)8 que fut étudié le Bacchus et Ariane, destiné à l’Académie de Copenhague, l’n fort accès de fièvre interrompit Thorvaldscn dans son travail, et le modèle inachevé menaçant ruine fut ensuite moulé précipitamment. L'artiste crut devoir solliciter l’indulgence de ses maîtres pour l’imperfection du plâtre, qu’il envoya toutefois en Danemark.
Depuis son arrivée à Home, la vie n’avait pas toujours été facile pour le pensionnaire de l’Académie de Copenhague. Il avait eu de lions et de mauvais jours. Les mauvais, la réalité les apportait ; les
1 C’est liien une lêle virile, et l’on ne peut douter que ce soil cette d’un dieu, aux deux pelilcs cornes formées par sa chevelure, line reproduction de ce fragment antique existe dans la collection de Thorvaldscn rangée dans le soussol «le son musée, on elle porte le numéro Ilii.
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bous, in jeunesse et l'espérance savaient les conquérir. La pension de quatre cents écus (douze cents francs environ) que recevait Thorvaldsen suffisait à peine aux nécessités matérielles de l’existence la plus modeste. Du reste, envoyer tous les six mois un rapport sur le progrès de ses études, et, après deux années, quelque ouvrage qui prtt attester la conscience de son application, telles étaient les seules obligations qui lui eussent été imposées par l'Académie, et il s'en acquittait avec un soin scrupuleux.
Pour suppléer à l’insuffisance de la pension, il fallut gagner quelque argent, et cela n’était pas facile dans ces temps de troubles. En 17f)7, le Directoire cherchait par tous les moyens à renverser le Saint-Siège et à s’emparer de ses Etats. Bonaparte prenait Urbin, Ferra re, Bologne, Ancône; et Pic VI, en signant le traité de Tolentino, s’engageait non -seulement à payer une indemnité de trente et un millions, mais à céder à la France une quantité considérable d’objets d'art. Ce fut un vrai chagrin pour Thorvaldsen, et, dans tous ces grands démêlés politiques, rien ne le toucha plus directement.
Le général Duphnt ayant été tué dans une émeute, lfcrthier entra dans Rome le 10 février 1708. Pie VI, dépossédé de son pouvoir temporel, fut conduit à Florence, puis en France; la république fut proclamée, et ce n’est qu’en 1800 qu'un nouveau pape. Pic Vil, fut élu. Le concordat de 1801 ramena quelque tranquillité dans les Etats romains, successivement occupés par les troupes françaises et napolitaines; et l’on s’étonnera que, pendant tout ce temps d’agitations, un jeune artiste étranger ait pu pou ■•suivre ses éludes aussi régulièrement et avec autant de persévérance que le fit Thorvnldsi •n.
Il est vrai que s’il trouva le moyen d'exercer et de développer son talent, il lui fut impossible d’en rendre l’emploi lucratif. Ses travaux d’étude, ceux qu’il envoyait à Copenhague, ne lui rapportaient absolument rien. Il rencontra heureusement un peintre anglais, nommé Wallis, qui lui paya un scudo par jour pour peupler ses paysages de petites figures. Thorvaldsen dessinait avec une grande fermeté; mais il est digne de remarque qu’un jeune scul|>-
tour ait assez bien connu les procédés de la peinture à l'huile pour s'acquitter à son honneur d’un tel travail. Le modeste profit qu’il en tirait fut souvent pour lui une bien précieuse ressource dans ces temps difficiles.
Thorvaldsen avait à lutter contre un autre ennemi que la pauvreté. Il n'était point encore guéri de l’état maladif dont il avait souffert à Naples, lorsqu'à peine installé à Home, il fut atteint par les fièvres. Durant presque toute sa vie, à des intervalles plus ou moins longs, il se ressentira de ce mal, qui ne lempéclicra pourtant pas de vivre sans infirmités jusqu'à un âge avancé. Dans les premières années de son séjour à Home, ce malaise, dont l’effet naturel est de conduire à la langueur, fut cause de frequentes intermittences dans sou travail.
Le sltulio (atelier) qu’il avait pris dans 1a strada Habuina avait été occupé avant lui par le célèbre sculpteur anglais Flaxraan, cet autre admirateur passionné de l'antique, que scs compatriotes ne surent apprécier à sa juste valeur qu’après sa mort. Thorvaldsen, malgré les difficultés qu’il rencontra au début de sa carrière, devait être plus heureux que son prédécesseur; et c’est peut-être à un Anglais qu'il dut d’avoir pu goûter de son vivant tous les avantages d’une grande renommée.
La maison de Zoéga était ouverte à un grand nombre d'artistes de tous les pays, particulièrement des Allemands, des Danois, des Suédois; c’est là que Thorvaldsen rencontra un paysagiste allemand, nommé Joseph Koch, line certaine camaraderie s’établit rapidement entre les deux jeunes gens, et ils deviennent bientôt si bous amis qu’ils vont loger ensemble dans la via Fclice, chez une vieille piulnma di casa, dame Ursula, «pii prend soin de leur ménage.
Thorvaldsen fut six ans pensionnaire de l’Académie, par suite de prolongations successives. Lorsqu'il vit arriver le terme des trois années pendant lesquelles il devait régulièrement jouir de la subvention, il conçut le projet de composer une œuvre importante avant de quitter Home. C'est alors qu'il fit le premier modèle d’un Jason, qui ne nous a pas été conservé. Celte statue, de grandeur
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naturelle, représentait le héros vainqueur du dragon, chargé de la toison d’or. Elle resta longtemps exjtosée dans l'atelier de l’artiste 1 , où de nombreux curieux vinrent la voir; mais elle ne frappa vivement personne, et le sculpteur, découragé par le peu d'impressiou qu’elle produisait, brisa lui-iuêinc son travail.
Cependant cette figure de héros n’a pas eu vain, pendant tant de mois, occupé Thorvaldscn; il y a longtemps rêvé, et bien qu’il n’ait pas réussi la première fois à rendre l’œuvre telle qu’il l’avait conçue, il veut tenter un nouvel effort. Un autre Jalon , de dimension colossale cette fois, est bientôt modelé*. Peut-être cet ouvrage aurait-il eu le sort du précédent, si madame Frédérique Brun, soeur de l’ évêque Münter, n’eût avancé des fonds à l'artiste, qui n’était pas en position de faire face à la dépense du moulage. Au commencement de l’année 1 80.1 , le plâtre fut terminé.
Cette fois la statue de Jasoti devint à Home l’événement du jour. A peine connaissait-on le nom de l’artiste, mais tout le monde parlait de son œuvre, et l’accord unanime des connaisseurs le signalait comme un morceau d’un vrai mérite. Canova s’était écrié : « Voilà une œuvre de style nouveau et de grande manière*! » Le sévère Zoëga lui-même ne craignit pas de lui donner une Batteuse approbation, et ce fut de tous les éloges celui auquel l’artiste fut le plus sensible.
Ce succès néanmoins menaçait de rester stérile. Les commandes n’arrivaient pas plus que par le passé, et jiersonne ne songeait à faire exécuter un marbre de la statue si vantée. Thorvaldscn était au bout de ses ressources, et le temps de la pension de l'Académie avait été prolongé au delà de toutes les limites admises. Il ne fallait donc plus songer à rester à Home. Après avoir diffère son départ de semaine en semaine, de jour en jour, il tint se décider à quitter l’Italie, le cœur plein de regrets pour cette gloire qui lui échappait à peine entrevue. Le pauvre artiste avait fait ses malles : elles étaient
1 II y travailla jusqu'en avril 1801. (Tbiele.)
* Automne de 1808.
1 '■ Ouest* opéra di quel giovane danese è fallu iu uno slilo uuovo et grandiose! *
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i* it i: MK; ut; parti i;.
chargées sur le vetturino qui attendait à la porte. Les plâtres, les meubles, les effets, avaient été vendus. Mais, au moment de partir, son compagnon de voyage, le sculpteur Hagcmnnn, vint lui annoncer qu'en raison 'de quelques formalités pour les passe-ports, il fallait rester jusqu’au lendemain.
Cet incident matériel devait changer l’avenir de Thorvaldsen. Quelques heures après, le riche banquier anglais Thomas Ilopc entrait dans l’atelier, et frappe de la grande tournure du Jason, s’informait de ce que lui coûterait un marbre de celte belle statue, n Six cents sequins, » répondit le sculpteur ému et se raccrochant à une sorte d’espoir. « Ce prix est insuffisant, il vous eu faut au moins huit cents, » repartit le généreux amateur'.
La vie de Thorvaldsen entre alors dans une phase nouvelle. Il reste à Rome, non plus comme pensionnaire de l’Académie, mais connue artiste indépendant , vivant de son travail; à dater de ce jour la fortune, qui était entrée chez lui avec le banquier anglais, ne l’ abandonne plus. Il est vrai de dire qu’il la secondera par de constants efforts et par un travail assidu.
La visite de M. Ilopc venait en quelque sorte de sauver le sculpteur. Les moyens d’existence que la commande' du Jason lui assurait, au moins pendant quelque temps, lui permettaient de poursuivre ses études en Italie, où il était retenu par sa passion pour les antiques. Il semble donc qu’on va le voir se mettre à l’o-uvre avec un joyeux empressement pour exécuter en marbre cette statue, qui commence à lui faire une certaine réputation. Il n’en est rien : il tombe au contraire dans un état de langueur qui lui rend tout travail impossible. A peine a-t-il pris le ciseau qu'il l’abandonne; son esprit et son cœur sont ailleurs; l’artiste est à
* Cependant voici rengagement écrit en français et signé par Thorvaldsen :
u Moi soussigné je m'engage d’cxécutcr pour M. Thomas llope, de 1 .ont! res , en marbre statuaire de Carrare de la plus parfaite qualité, selon un modèle uelticllcmeiil existant dans mon élude, nie, de la place Itarlierini, une statue, liante de onze palmes romains, représentant Jason delmiii, tenant d'nne main sa lance, de l'anltv la toison d'or, pour la somme de six cents sequins romains, payables en quatre termes, etc. t* (Thielc.)
Il est vrai que M. llope se réservait d'augmenter le dernier pavement si la statue exécutée répondait à sou attente.
VIE DE TIIORVALDSEN. :tt
cette é|>oquc dominé par l’amant. Thorvaldscn vient de se créer un lieu doul rinflucnee fâcheuse et persistante a trop longtemps pesé sur sa vie pour que nous ne soyous pas obligé d’entrer dans quelques détails à ce sujet.
Zoëga, le sincère auii, le juge sévère, est un bote aimable. 11 a dans Gcnzano, près de Rome, une agréable % ilia, où Thorvaldscn est fréquemment invité, et où il va rétablir sa sauté lorsqu'il est pris de quelque accès de fièvre. Le jeune homme goûte le charme de cette maison, dont le maître et la maîtresse sont pleins de paternelle limité pour lui. Là, le temps se passe gaiement, et on se livre aux jeux, aux danses champêtres, eu compagnie de jolies femmes. Une d’elles surtout avait frappé l’artiste. C’était une Romaine, brune, aux regards de flamme, à la tête Gère, aux formes vigoureuses et sculpturales. Giorgione l'aurait peinte avec les tons les plus chauds de sa palette. Elle s’appelait Anna-Maria Magnani. Sa condition était modeste, car elle ne parait avoir été qu’une sorte de camériste de la signora Zoega
Pendant les danses sur la pelouse, et grâce au laisser-aller des fêtes champêtres , tandis que le violon entraine la joyeuse compaguie, la main du jeune Danois a souvent rencontré celle de la brune jeune fille. Les cheveux blonds, le teint transparent, les yeux clairs de celui-ci, contrastent avec ceux d’ Anua-Maria. Thorvaldscn ne manquait pas d'élégauce dans la tournure. Il avait de la distinction et de la finesse dans les traits, avec cette beauté transparente et délicate naturelle aux hommes du Nord, et qui est d’autant plus appréciée en Italie qu'elle s’y rencontre plus rarement.
Anna - Maria fut bientôt sa maîtresse. Éprise la première, la jeune tille avait opposé peu de résistance. Cette liaison, qui n'aurait dû être qu’un incident de la vie de jeune homme, devint malheureusement une lourde chaîne pour l'artiste. Les premiers mouvements de la passion ne lui avaient pas permis d’apprécier toute la distance qui le séparait de cette femme sous le rapport des goûts et surtout du caractère. Celle-ci ne tarda pas cependant à donner la mesure de sa valeur morale. Impatiente de changer de condition, la belle camériste fait une autre conquête. Mlle s'assure une position
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bien supérieure à celle que son premier amant peut lui offrir, en épousant un homme de plus haute naissance et jouissant de quelque fortune. Pourtant la nouvelle mariée, madame d'Uhdcn, n’oublie pas les affections d'Anna-Maria, et ses relations avec licrtel ne sont pour ainsi dire pas interrompues. Lejeune Danois, qui a le cœur plus délicat, souffre cruellement de cette situation, à laquelle l'ardeur de sa passion ne lui laisse pas le courage de mettre un terme. Il est même tellement aveuglé par l’amour, qu’il tombe sérieusement malade lorsque l’époux emmène sa femme de ltomc à Florence.
Anua-Maria n'avait d'ailleurs aucune affection pour son mari. Désireuse avant tout, et à quelque prix que ce fût, de sortir de l'humble condition où l’avait placée sa naissance, elle avait épousé M. d’L’hden. Mais comme elle ne voulait pas rompre le lien qui l’unissait à l’artiste, elle comprit qu’elle pourrait un jour être abandonnée de son protecteur légitime. En femme prévoyante, elle se fit donner par son amant, dont, grâce a M. Hopc, la position s’était un peu améliorée et l’avenir paraissait se dessiner, un engagement formel et par écrit de lui assurer une situation, dans le cas d’une rupture conjugale. Forte de cette promesse, elle ne redouta plus l’orage, et peut-être même ne fut-elle pas fâchée de le faire éclater promptement. La crise eut lieu à Florence, et une lettre datée de cette ville du L2 juin 1803 ne tarda pas à parvenir à l’artiste. C’était une sommation en bonne forme d’avoir, sur la demande de la signora Anna- Maria d’I’hdcn, il se présenter sans délai pour remplir ses engagements vis-à-vis de ladite dame 1 . Ce n’est pas sans étonnement que nous voyons cette étrange missive signée fra Luigi Formenti, du couvent de Santa- Maria delta Stella.
Thorvaldsen était lié; il s’exécuta en recueillant près de lui sa maîtresse. Toutes ces secousses n'étaient point de nature à mettre fin à son état de souffrance, que les chaleurs de l'été (1803) devaient encore augmenter. Il céda aux instances de ses amis, et se rendit à Albauo pour y rétablir sa santé alors fort délabrée.
1 Tliicle.
VI K DK TIIORVALDSEN.
Lorsqu'il revint, il eut occasion de connaître le baron de Schubart, ambassadeur du roi de Danemark à la cour de Naples. la* baron et sa femme étaient venus à Home dans l'intention d'y passer quelque temps au milieu des artistes dont cette ville était peuplée, l/un et l'autre avaient un goût sincère pour les arts, et ils témoignèrent une extrême bienveillance au sculpteur. Celui-ci devint pour eux un ami, et ils se tirent un plaisir de le présenter partout dans la plus liante société, où leur rang leur donnait accès.
C'est ainsi que l’artiste fut introduit auprès du baron Guillaume de Iluniboldt, qui était alors à Home avec sa famille. La maison du baron était le rende/.- vous des personnes les plus éminentes par leur rang ou par leur mérite, et Thorvaldsen en profita pour s’ y créer un gland nombre de relations qui exercèrent une influence considérable sur ses travaux. La comtesse Woronzoff lui commanda quatre statues de marbre 1 : un bacchus, un Ganymède , un Apollon et une l'émis ; ainsi qu’un groupe de l’Amour et Psyché. Il fut aussi chargé par le comte de Mollke de composer deux statues faisant pendants, un bacchus et une Ariane.
Au mois d'avril 180-i, Thorvaldsen se tendit à Naples, eu compagnie du comte, l’uis, malgré les difficultés soulevées par la jalouse Anua-Maria, il alla passer une partie de 1a belle saison à la villa du baron de Scliubart, à Moutenero. Ce séjour lui fut particulièrement agréable; ses hôtes le comblèrent de prévenances; l’air pur du pays, les bains de mer affermirent sa santé, et bientôt il désira se remettre à ses travaux habituels. Le baron s’empressa de lui installer un petit atelier, et ce fut là qu’il modela le joli groupe de l’Amour et Psyché , l’une de ses meilleures créations. Avant de quitter Montnicro, il voulut témoigner sa reconnaissance aux hôtes aimables qui lui avaient procuré de si doux instants. Lu moins de neuf jours il modela un bas-relief représentant la Danse des Muses mi Parnasse, gracieuse composition, bien entendue et agréablement exécutée, qu’il offrit à la baronne le jour de sa fête. Thorvaldsen fil encore une excursion à Gènes, et rentra bientôt à Home. Le
’ l.e prix île chacune <lc ces slalucs fui lixe à fôO crus romains.
succès de ses derniers ouvrages avait attiré l’attention publique. Les honneurs commencèrent à venir jusqu’à lui : le 13 octobre 1804, il reçut de Florence le diplôme de professeur de l'Académie royale de cette ville. L’Académie de Copenhague s'était attendue à revoir l’artiste à l’expiration de la dernière prolongation de sa pension ; mais elle se garda bien de le rappeler, lorsqu'elle apprit que cet élève faisait tant d’honneur à son ]>ays dans la métropole même des arts. Elle lui envoya un don de quatre cents écus, pour lui exprimer la satisfaction qu'elle ressentait de la réputation qu’il s’était acquise 1 .
A peine Thorvaldscn était-il de retour à Rome qu’il lui vint de Montcnero la nouvelle que la foudre était tombée sur son atelier aussitôt après son départ, et que, de tous les modèles qu’il avait laissés, le groupe de l'Amour et Psyché avait seul été épargné. Les amateurs crièrent au miracle, et les poètes chantèrent ce prodige. Les sonnets coururent les salons, et tout ce bruit, dont l’artiste était innocent, contribua à étendre sa notoriété.
Le printemps de 1805 fut marqué, dans la vie de Thorvaldscn , par le premier bas-relief vraiment important qu'il ait composé, et cet ouvrage est resté l’un des plus célèbres du maître : il a pour sujet l’Enlèvement de Briséis. Le Jason l’avait placé dans l'estime des connaisseurs à un rang distingué auprès de Catiova, dont la gloire était alors à son apogée; l’Enlèvement de Briséis augmenta sa renommée naissante, et quelques personnes prétendirent que déjà il avait dépassé son illustre émule dans cette branche de leur art, le bas-relief, où Thorvaldscn plus tard demeurera en effet supérieur.
Zoèga ne manquait pas d’aller chaque mois, ainsi qu'il en était convenu, faire une visite à l'atelier de son protégé. Il vit le basrelief et en fut vraiment satisfait, puisque, à la date du 27 avril 1805, il écrivit à son ami l’cvcque Mttnler :
« Thorvaldscn est maintenant fort en vogue, et les commandes affluent de tous côtés. Personne ne doute plus que lui et Canova
1 Quelques mois plus tard (I" mai 1805), il deviendra lui-même membre de l’Académie de sa ville natale et professeur à celte Académie, en remplacement de Weidenhaupt. puis membre honoraire de l'Académie nationale de Rologne.
VIE DE T II O U VA 1. DSEJi
ne soient les deux sculpteurs les plus éminents qu’il y ait à Home. J’éprouve un assez vif plaisir à voir se réaliser ce que j'avais prédit à une époque où personne ne voulait y croire, a
Les commandes se produisirent dés lors, au détriment du Jason, qui fut négligé. Le Bacrhus, l’ Apollon , le Ganjmède de la comtesse Woronzoflf étaient terminés en 1805, tandis que le Jason était toujours au même point.
Il est difficile de ne pas éprouver à ce sujet quelques regrets de la conduite de Tliorvaldsen. La visite de. M. Ilope avait eu une influence assez importante sur sa destinée pour qu'il eût dû songer à satisfaire un amateur qui s’était aussi noblement comporté envers lui. Mais les artistes ont parfois de ces caprices d'esprit pour lesquels il ne faut pas se montrer trop sévère. Les voyages de santé qui plusieurs fois tinrent Tliorvaldsen éloigné de Rome une partie de l’année; au retour, des embarras financiers qui l’obligèrent à se livrer à de nouveaux travaux; puis le décret de Napoléon, du 17 décembre 1807, ordonnant la saisie de toutes les propriétés anglaises sur le continent, ont bien pu servir de prétextes plus ou moins admissibles aux retards apportés à l’exécution du Jason. La vérité, c’est que l’œuvre, telle qu’il l’avait conçue dans l’origine, ne plaisait plus à l’artiste 1 . Il offrit de composer une autre statue, qui serait, disait-il, bien supérieure à la première; mais le caractère anglais se montra ici avec toute sa persistance obstinée, et M. Ilope ne voulut jamais entendre qu’on le détournât de sou choix. De tout cela il résulta une longue correspondance, et l’atnateur finit par perdre patience*. Cependant tout s’arrangea plus
1 Lorsque Tliorvaldsen sc décida enfin à terminer sa statue, il dit un jour à >1. Tliiele, présent dans son atelier tandis qu’il y travaillait : « Quand je la fis, je la trouvais bonne. Elle l'est encore assurément. Mais à présent je sais faite mieux. »
1 De Londres, à la date du (i avril 1819, c’est-à-dire seize ans après la commande du Jason , Al. Ilope écrivit à Tliorvaldsen :
a Il sera inutile, je pense, que j’aie l'honneur de rappeler à votre souvenir qu’au commencement de l’année 1803, en vertu d'un traité signé par vous et que j’ai en ce moment sous les yeux, vous ave/, pris rengagement d'exécuter pour moi une statue de jason d’après un modèle que j’eus le plaisir de voir dans voire atelier. Outre la somme dont je m’engageais à faire remettre le pre-
3ti PREMIERE PARTIE.
tard; mais ce ne fut «ju’en 1828 que le Jasun jmt être expédie à Londres.
Depuis F Enlèvement de Briséis , les liants personnages qui avaient ouvert leurs salons au sculpteur danois s’inscrivirent en quelque sorte à l’envi pour obtenir de lui la promesse de quelque ouvrage. Le riche marquis Torlonia lui demanda un groupe de Mars et F’ émis , qu’il voulait placer dans le palais Hracciano, connue pendant du fameux groupe de Canova, Hercule et Lycos. Le consul des États- U nis à Livourne, M. Appleton, commanda une statue colossale de la Liberté , destinée à orner une place publique de Washington La municipalité de Florence voulut ériger dans
inier payement lorsque vous auriez reçu le marbre nécessaire, le second lorsque la statue aurait été dégrossie, et le troisième lorsqu’elle serait terminée, je me réservais d’ajouter encore une somme convenue entre nous si les soius que vous auriez apportés à l'achèvement de ce travail répondaient A mon attente et à la réputation que vous vous étiez acquise. Les deux premiers payements furent faits exactement, suivant votre demande. J'ai les quittances entre les mains. Mais depuis ce temps-là jusqu'à l’année I81G, c’est-à-dire près de quatorze ans après l’engagement contracté par vous envers moi lors de ina présence à Rome, je n’ai eu de nouvelles ni de vous ni de ma statue. Vous m’avez allégué alors plusieurs raisons qui vous auraient décidé à la laisser imparfaite. Quoique ces raisons fussent pou solides à mes yeux, parce que, depuis l’obligation contractée envers moi, vous avez commencé et achevé une infinité d’autres travaux, cependant, en partie par rapport aux regrets que vous avez exprimés d’avoir si mal agi avec moi et pour l’assurance que vous m’avez donnée? de finir ma statue sans retard, en partie par délicatesse et par considération pour vous, je renonçai à m’en tenir au passé et je me contentai de me fier à vos promesses pour l’avenir. Cependant je viens d’apprendre, Monsieur, non-seulement que ma statue de Jason n’a pas avancé depuis, mais encore que dans l’intervalle d’autres travaux ont été entrepris et achevés. Voyant donc que les absents continuent à avoir tort et que ceux qui sont sur les lieux doivent seuls espérer d’obtenir justice, je me suis décidé à remettre cette affaire entre les mains de MM. Torlonia et G*, mes bous amis. A ma demande, ces messieurs ont bien voulu se charger de cette commission, et je vous prie de considérer désormais les ordres de celte maison de banque comme venant de moi-même. »
M. Torlonia et son gendre M. Chiaveri s’acquittèrent de leur mandat avec toute la courtoisie d’hommes du monde. Un voyage de Thorvaldsen à Copenhague retarda encore l’exécution de la statue, et lorsqu’elle fut enfin terminée, l’artiste priaM. llope d’accepter, comme dédommagement et comme expression de son regret, deux bas-relief» de marbre, ainsi que les bustes, également en marbre, de madame Hojh; et de ses deux filles. (Tliiclc.)
1 5,000 éctis romains avaient été proposés à l'ai lisic pour prix de cette statue.
VIE UE T IIOK YALDSEN.
l'église de Santn-Crocc un monument à Dante. Quelques ébauches furent faites, mais tous ces ouvrages demeurèrent à l’état de projet et ne furent jamais exécutes. Il en sera de même pour un monument à la victoire navale remportée par les Américains sur la Hotte de Tripoli, commandé l’année suivante par l’entremise du baron de Scbubart.
La santé de Thorvaldsen s’était bien trouvée de sa précédente villégiature. Le baron s’en souvint, et, à la date du 2fi juillet 1805, il écrivit à l’artiste :
« Dites -moi donc, pour l’amour de Dieu, ce que vous faites a Rome pendant ces terribles chaleurs qui ne vous pennettent pas de travailler? Pourquoi n’êtes-vnus pas venu à notre charmant Montenero, qui est à présent bien plus beau que l’été passé, lorsque vous nous fîtes goûter le plaisir de votre présence? Kst-cc (pie vous ne pourriez pas vous détacher de la cliuinc et venir passer ici cinq ou six semaines , pendant la durée des grandes chaleurs? Ma femme dit que vous le devez à votre santé. Dites à Itomc que vous êtes souffrant, et que vous allez passer quinze jours à Montencro pour y terminer quelques petits ouvrages. »
On voit par cette lettre quelle était l'affectueuse bonté du baron et de la baronne pour leur ami. M. de Scbubart n’ignorait pas les orages soulevés l'année précédente par la jalousie d’Anna-Maria, et il pensait ne pas réussir cette fois. Le sculpteur, dont la douceur de caractère s’accommodait mal de ces terribles querelles, aimait mieux subir tranquillement le joug que de s’en affranchir a un tel prix, et sa maîtresse l’eût infailliblement emporté, si le hasard n’avait amené un auxiliaire du dehors. Le comte de Rantzau, noble llolsteiuois, était arrivé à Rome précisément à cette époque ; chaque jour il allait voir Thorvaldsen dans son atelier; une véritable sympathie unit bientôt ces deux hommes, et il s’établit entre eux nue amitié qui est restée inaltérable jusqu’à la mort.
Le comte avait une lettre de recommandation pour le baron. Il exprima son vif désir d'en profiter; mais il ajouta qu’il n’irait à Montenero qu’autaut que Thorvaldsen raccompagnerait. Le premier mouvement de l’artiste fut de promettre. La tempête
ne tarda pas à relater; niais une fois la promesse faite, il n'osa plus reculer, et il tint ferme : ni larmes ni menaces n’eurent la puissance de le retenir. Poussé à bout par les injustes récriminations d’Auna-Maria, il partit sans s’être réconcilié avec elle et sans même lui dire adieu, laissant la surveillance de ses ateliers à un ancien camarade d’école de Copenhague , son ami l'architecte Charles Stanley.
Anna-Marin fit écrire par l’ami que « la maladie, les chagrins et l’insomnie que lui causait la conduite de Thorvaldscn allaient sans nul doute la conduire au tombeau. » I.e sculpteur fut peu touché de ce sinistre tableau, et, pour le bien faire comprendre, il écrivit à Stanley une lettre destinée à être vue par la pauvre femme, et dans laquelle, sans dire un mot d’elle, sans même demander de ses nouvelles, il s’enquiert avec une grande sollicitude de l’état de santé de son petit chien Perrucca.
« Quelle indignité! s’écria l’Ariane abandonnée. Ne montrer toute sa tendresse pour cette vilaine bête qu’afin de mieux faire sentir son mépris pour sa mignonne , eu l’oubliant tout à fait! » Sa colère fit alors explosion dans une lettre remplie d’amers reproches. Cette situation se prolongea encore assez longtemps; pourtant, à la fin d'août , Stanley écrivit à son ami qu’Anna-Maria était plus gu’ à moitié désespérée de sou silence. Thorvaldscn lui fit parvenir enfin quelques mots qui mirent un terme à cette grande douleur; elle écrivit à son tour une longue lettre de lamentations fort pitoyables, qui se terminaient par la recommandation trèsprécise de rapporter de Livourne une bonne paire de petits ciseaux anglais !
Ainsi prit fin ce dramatique incident.