‹ ThorvaldsenChapitre 7 sur 207 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Le baron de Humboldt. — ll.inrlt. — h' Adonis. — Le# deux llébé. — I.e Triomphe tf Alexandre. — La (jnndc-durhi’Sie de Toxine. — La Itaronne de Schubart. — L'Aurore et la Suit. — La Vénus. — Le# marbre# d’Égine.— Ryrou. — V Espérance. — La |irinci^#e liaryatiniika. — Le Mercure. — Les Trois Grâces.

L’Enlèvement de Briséis et le groupe de l'Amour et Psyché marquent le moment où Thorvaldsen est parvenu au plein développement de son talent. Dès lors il travaille avec ardeur, avec entrain, avec foi, et l’on voit sortir de ses ateliers ce grand nombre d’œuvres sévères qui l’ont mis au rang des premiers artistes de notre siècle.

Les trois statues de demi -grandeur naturelle commandées par la comtesse WoronzofF et esquissées en grande partie à Montenero, avaient, dès 1805, été achevées en marbre avec

L’iMOm ET P# T 1: Il K. . .

le plus {>ran(l soin.

C’est vers le même temps que Thorvaldsen fit le premier modèle d’une Vénus, alors moins grande que nature. La déesse est cotn-

PREMIERE PARTI li.

pléleinent nue; ses vêtements sont posés sur un tronc d’arbre, elle tient à lu main droite la pomme, prix de la beauté. Des deux exemplaires en marbre qui existent de cette statue, l’un appartient à la comtesse W oronzott, l’autre à madame de Ropp. Mais bien que plusieurs amateurs en aient demandé de nouvelles répétitions, l’artiste, peu satisfait des dimensions qu'il avait adoptées, brisa le modèle. Plus tard, il exécutera cette même Vénus de grandeur naturelle.

En 1808, par l’entremise de la comtesse de Schimmelmann, sœur du baron de Schubart, il fut chargé de sculpter des fonts baptismaux pour l’église de Rrnhe-Trollcborg, daus l’tle de Fionie. C’est, à notre connaissance, le premier ouvrage religieux qu’il ait entrepris. Il continua d’ailleurs à traiter les sujets de la mythologie grecque, qui lui plaisaient plus que tous autres, et à la même époque, il fit une Hébé , statue de demi-grandeur, commandée par un baron danois. De la main droite elle tient une coupe pleine, et son chiton, détaché sur l’épaule, laisse le sein droit découvert.

I.e zèle avec lequel Thorvaldseu se livrait a son art ne lui faisait pas négliger les relations du monde, et son atelier, toujours ouvert, était sans cesse rempli de visiteurs. L’artiste était d’un commerce aimable et sympathique, parlant avec assez de facilité, racontant d’une manière intéressante et faisant passer des heures agréables à ceux qui pi «aient devant lui. Non -seulement il recevait avec affabilité, mais il se rendait volontiers dans les réunions choisies auxquelles il était convié. Une maison surtout lui plaisait, celle du baron Guillaume de Ilumbuldt. Cet ambassadeur du roi de Prusse a la cour de Rome avait précisément quitté au printemps de 18Ü7 la villa di Mallha, qu’il avait habitée jusqu’alors, pour venir s’installer daus un vaste hôtel de la strada Gregoriana, à la Trinità del Monte. Dans son salon se trouvaient réunis tous les étrangers de distinction, des voyageurs de tous les pays, réut ce que la société romaine, en un mot, comptait de gens d’esprit ou tle mérite. Thorvaldseu retrouvait là son ami Zoëga et le peintre Cainuccini; il était surtout charmé d'y rencontrer cette jeune fille qui devait un jour être la comtesse de Rombelles, mademoiselle

VIE DE THOIIVALDSRN.

Ida Brun, dont la mère, madame Frédérique Brun, avait été pour lui une généreuse amie à l'époque de ses débuts.

Tliorvaldscn s'était chargé de donner des leçons de dessin à mademoiselle Ida; mais il préférait la faire chanter et raccompagner sur la guitare, instrument dont il jouait avec beaucoup de goût. En véritable artiste, il était profondément impressionné de la beauté de cette jeune fille, qui n'était pas moins remarquable par ses talents et son esprit; il avait pour elle un culte de respect et d'admiration, et ne négligeait rien pour lui plaire 1 .

Rauch, qui vint à Home vers ce temps, fut également reçu chez le baron de Ilumboldt. Tliorvaldscn accueillit le jeune artiste, alors tout à fait inconnu; et, avec le sentiment de bienveillance qui lui était naturel, il lui procura quelques travaux qui donnèrent au sculpteur berlinois l'occasion de se faire apprécier. Rauch fut plus tard chargé d’exécuter le mausolée de la reine Louise de Prusse, destiué à Chariot ten bourg, ainsi qu’un grand nombre d’œuvres importantes que possède la ville de Berlin.

Le jeune prince Louis de Bavière, devenu plus tard roi, et demeuré toujours ardent protecteur des arts, entretenait dès cette

1 Tliorvaldscn modela quelques années plus tard (1810) le |>ortrait-)»uste de mademoiselle Brun. Madame de Staël |>arle ainsi de cette jeune fille dans sou livre de fAUemayne :

u J’ai déjà dit que la sculpture en général perdait à ce que la danse fût entièrement négligée; le seul phénomène qu’il y ait dans cet art en Allemagne, c’est Ma Brun, jeune fille que son existence sociale exclut de la vie d’artiste; elle a reçu de la nature et de sa mère un talent inconcevable pair représenter par de simples attitudes les tableaux les plus louchants ou les plus belles statues; sa danse n’est qu’une suite de chefs-d’œuvre passagers dont ou voudrait fixer chacun pour toujours; il est vrai que la mère d’Ida a conçu, dans son imagination, tout ce que sa fille sait peindre aux regards. Les poésies de madame Brun font découvrir dans l’art et la nature mille richesses nouvelles, que les regards distraits n’avaient point aperçues. J’ai vu la jeune Ida, encore enfant, représentant Althêc prête à brûler le tison auquel est attachée la vie de sou fils Méléagre; elle exprimait , sans paroles, la douleur, les combats et la terrible résolution «l’une mère; ses regards animés servaient sans doute à faire comprendre ce qui se passait dans son cœur, mais fart de varier ses gestes, et de draper eu artiste le manteau de |K)iirpre dont elle était revêtue, produisait au moins autant d’effet que sa physionomie même; souvent elle s’arrêtait longtemps dans la même attitude, et chaque fois un peintre n'aurait pu rien inventer de mieux que le tableau qu'elle improvisait; un tel talent est unique. »

époque une correspondance suivie avec Tliorvaldsen. Rassemblant des marbres antiques pour composer le musée qu’il a créé à Munich, sous le nom de Glyptothèquc , il avait à Home des agents fort zélés, à la piste de toutes les découvertes artistiques, mais qui souvent étaient embarrassés pour reconnaître dans les objets qu'on leur présentait les vrais antiques et les ouvrages des faussaires. Tliorvaldsen, dont le jugement était tonné par une étude longue et passionnée des œuvres du grand art, ne s'y trompait pas. Nombre de fois les agents du prince eurent à se féliciter de l'avoir consulté. Un jour entre autres, il les avait empêchés d’acquérir un grand vase d’origine suspecte, que des brocanteurs prétendaient faire passer pour un chef-d'œuvre de l'antiquité grecque*. F. a supercherie de ces marchands ayant été dévoilée peu de temps après, le prince s'empressa de remercier le sculpteur, auquel il avait déjà fait des commandes importantes. Mais ces avis consciencieux finirent par attirer à l'artiste une foule de démêlés avec ceux que ses jugements incorruptibles entravaient dans leur commerce peu honorable.

A cette époque, des conflits d une haute gravité allaient éclater dans les sphères politiques entre Napoléon et l’ie VU. Le désaccord de l'Empereur et du l'apc eut pour premier résultat l'occupation des Etats romains, puis celle de Home même par l’armée française. Le général Miollis entra sans coup férir dans la ville, le 2 février 1808, prit possession du château Saint-Ange et de tous les jKjiuls dominants; le l’apc lie fui plus souverain que de nom, jusqu'au moment où la résistance qu'il opposait à l'inflexible volonté de l'Empereur amena, le G juillet 1801), son enlèvement de Home et la dispersion des cardinaux.

De tels bouleversements devaient naturellement apporter bien du trouble dans l'existence des artistes; toutefois, Tliorvaldsen poursuivait ses travaux avec une persévérance qui témoigne de son attachement pour son art. Il fit une statue de Murs jxwijicateur , haute de huit pieds, dont le prince de llavière lui commanda le

• Tliiolc.

VI K I > K TIIORVAI.DSEN.

marbre; mais le prince donna ensuite la préférence à un Adonis qu’il vit dans l’atelier du sculpteur.

L’ Adonis, modelé en 1808, et dont la statue ne fut complètement achevée qu'en 18.’I2, est un chef-d’œuvre de grâce et de simplicité antique. Thorvaldsen travailla longtemps celle figure, et le marbre, placé aujourd'hui dans la Glyptothcquc de Munich, au centre de la salle des modernes, oi'i l'on peut l’admirer sous tous ses aspects, présente cette particularité qu’il a été sculpté tout entier de la main de Thorvaldsen. I.e prince de Bavière avait formellement stipulé qu’il en serait ainsi, car il savait que le maître avait pour habitude de laisser à ses praticiens le soin de dégrossir, et même d’achever scs marbres, ne se réservant en général que la dernière retouche.

Canova professait une très-vive admiration pour celte statue. Rencontrant un jour madame Frédérique Brun à la villa Doria, il lui dit : n Avez-vous vu l’Adonis? « — »> Pas encore. » — « Il faut le voir, reprit-il vivement, car cette statue est admirable, noble, simple, dans le vrai style antique, et pleine de sentiment. » F.t il ajouta en s'échauffant : « Votre ami, madame, est un homme divin! a Puis, ayant gardé: quelques instants un silence pensif : 'i II est pourtant dommage que je ne sois plus jeune! »

Malgré ces paroles bienveillantes, on pourrait être porté à croire, d’après quelques mots de Thorvaldsen, que Canova n’agissait peutêtre pas toujours avec franchise envers son jeune émule. Celui-ci disait plus tard à tin ami intime : « Lorsque Canova avait terminé un nouveau travail, il m’invitait habituellement à venir l’examiner : il voulait avoir mon opinion. Si je faisais quelques observations, par exemple que tel et tel pli de la draperie tomberait peut-être mieux de telle et telle façon, il reconnaissait toujours la justesse de ma remarque, et il m'embrassait , me remerciant avec effusion; mais il ne rectifiait jamais rien. Par politesse, je le priais aussi de visiter mes ateliers; il venait, mais il sc bornait à médire que tous mes ouvrages étaient excellents, excellenlissimes, et qu'il n’y avait absolument rien à reprendre 1 . »

1 Tliicle.

A la suite d’un grand incendie à Copenhague, il fallut réédifier plusieurs monuments publies : entre autres Christ iau&borg, le palais du roi et l'hôtel de ville. A cette occasion, Tlmrvaldsen exécuta <|ualre bas-reliefs de forme ronde, destinés au palais : Prométhée et Minerve, Hercule et llébé , Eseidape et llygie , Jupiter et Némésis.

Pendant celte année IKON, le (i mars, l’Académie de Saint-Luc, à Rome, ayant nommé l’artiste Accademieo <li mérita , il exécuta, comme morceau de réception, un bas -relief fameux et souvent reproduit, connu sous ce titre : A tjenia lumen. L’Art y est représenté sous la figure d’une femme prêle à dessiner snr des tablettes, et attendant pour créer «pie le génie de l’inspiration ait versé l'huile dans la lampe.

Le titre de membre de l’Académie de Saint -Luc donnait a Thorvaldsen le droit de participer à la direction des élèves de cette «Vole. Cependant son influence fut entravée par des cabales que l’on a quelquefois attribuées, bien à tort, croyons-nous, à Canova, lundis «pi’clles étaient suscitées par des artistes sans mérite, jaloux de ce qu’un « barbare venu des dernières limites du Nord « leur enlevât leurs travaux et leur gloire. Les élèves «le Thorvaldsen furent assez longtemps maltraités; on s’efforça de les humilier, et ils eurent à se plaindre de quelques injustices.

Durant la période «pii précéda l'enlèvement «lu Pape, Thorvaldsen, outre CCS Vexati«ius suscitées par l’envie, éprouva des pertes cruelles ; la mort lui enleva d’abord son ancien camarade «l’école l'architecte Stanley, et peu de temps après son premier protecteur à Rome, son ami Z.oèga. Ce sage conseiller de l’artiste mourut le 10 février 180!). Thorvaldsen , qui lui a\ail donné les soins les plus attentifs pendant tout le temps de la maladie, moula le masque et modela le buste du défunt, puis dessina le portrait ■ pii accompagne la biographie de Zoëga par Weleher. Il ne s’en tint pas là; reportant sur la famille de son ami une partie de l'affection «pi’il avait pour lui, il intervint dans les affaires de la succession, qui lui occasionnèrent de nombreux embarras.

Malgré les agitations politiques, les chagrins et les tracas per-

VIE DE TIIORV AI.DSEN. i5

sonnets, l'an lire I HOU ne lut point stérile pour l’œuvre qui nous occupe; c’est alors en effet que Thorvaldscn courut I» première et la meilleure composition d 'Hector chez Paris et llélèuc. Nous pouvons encore citer quatre bas-reliefs : l’Amour vainqueur du lion, ta Naissance de Vénus, l'Amour piqué )>ar une abeille, Mercure remet à Ino Bar chus enfant.

F.n 1810, le roi de Danemark ayant nommé Tliorvaldsen chevalier du Dancbrog, on prit l’habitude à Home, suivant en cela l'usage de la Péninsule, de l’appeler cavalière Alberto. C’était un procédé commode pour éviter la prononciation de son nom danois, Thorvaldscn, qui a toujours offert une grande difficulté aux Italiens.

Aux années 1810 et 1811 se rapportent deux gracieuses compositions, l’Amour ranimant Psyché évanouie, Bacchus présentant ta coupe à l’Amour, ainsi que deux autres bas-reliefs figurant IP té et r Automne. Ajoutons aux travaux de cette époque la statue colossale de Mars , reprise d’après une ébauche antérieure de quelques années, et groupée cette fois avec une statue de l’Amour; le buste de la charmante mademoiselle Ida Hrun, dont il appréciait tant la grâce et l’esprit; et son propre portrait en Hermès colossal. La jolie statue de Psyché parait également appartenir à l'année 1811.

La renommée que Thorvaldscn s’était acquise allait toujours grandissant, et les Danois, qui en étaient justement fiers, commentaient à manifester le plus vif désir de voir le sculpteur parmi eux. L’artiste avait quitté son pays jcuue et presque ignoré; il était maintenant célèbre, et sa patrie le réclamait avec instance. Une carrière de marbre venait d’être découverte en Norvège. Le prince héréditaire de Danemark saisit ce prétexte pour écrire à Thorvaldscn et le presser de venir se fixer, au moins temporairement, à Copenhague 1 . Christian-Frédéric mettait beaucoup d’cin-

1 Voici la lettre du prince à Tliorvaldsen. F.lle lui fut remise par le liaron de Schubart, qui avait été faire un voyage à Copenhague :

« Monsieur te professeur et chevalier,

« fi vous sera peut-être agréable de recevoir res lignes d’un compatriote qui von» estime beaucoup et qui sait apprécier votre mérite. C’est pourquoi je

Mi

pressentent à protéger les arts, et. s’efforcait, autant qu’il dépendait de lui de les taire prospérer dans son pays. La lettre du prince n'était pas la seule qui sollicitât l’artiste, egalement appelé par ses amis. Il eût cédé de grand cœur, et il avait même fait quelques préparatifs préliminaires de voyage, lorsqu’il fut décidément retenu à Rome par une commande d'une importance tout à fait exceptionnelle.

1/ Académie de France à Rome venait de recevoir l'ordre de faire orner avec une grande magnificence le palais du mont Quirinal. On annonçait la prochaine visite de l' empereur des Français; le temps pressait, et les travaux commencèrent aussitôt. L'architecte

profile; de celle bonne occasion pour vous faire mes compliments les plus chaleureux.

n Le goût que j’ai pour les arts, l'empressement que je mets à les propager dans mon pays, m’inspirent naturellement le désir de voir et de connaître le premier artiste de sa profession et de son temps.

» Des travaux vous attendent ici. Vous aurez les moyens d’y déployer votre riche et féconde activité. Vous pourrez et vous voudrez certainement rendre service à l’Académie, qui a vu avec joie vos premiers progrès dans la carrière des arts, et qui s'est empressée d’admettre dans son sein un homme capable d’exercer une action aussi heureuse sur les artistes débutants.

« L’Italie aujourd’hui est à peine ce que vous l’avez connue. La patrie est toujours la même. Peut-être trouverez -vous aussi que la lumière des arts a acquis de l’éclat chez nous. Que ne gagnerait-elle pas avec votre concours!

n Mais je ne veux pas employer la persuasion. Je m'en rapporte à vos propres sentiments pour tout ce qui regarde l'accomplissement de mes souhaits les plus chers en qualité de Danois et de président «le l'Académie des beaux-arts.

« M. le baron «le Schubert, chambellan de Sa Majesté, qui veut bien se charger de cette lettre, vous remettra un échantillon de ce marbre blanc qu’on vient de découvrir en Norvège, et dont on attend ici sous peu un gros bloc. Il sera suivi de plusieurs autres que vous aurez à votre disposition, et je ne doute pas que, pendant le temps que vous séjournerez ail milieu de nous, vous ne soyez à même d’exéeuter des sculptures en marbre. Regardez cela comme une raison de plus pour luïter votre retour, et ne croyez pas que je veuille renfermer votre activité dans «les liinit«‘s qui seraient trop restreintes pour vos talents. Vous serez toujours libre d’aller chercher des inspirations dans ces contrées heureuses «pii vous possèdent à pivsent. Je ne vous demande que quelques jours de votre vie an service de la patrie.

« Je suis a\ec considération. Monsieur le professeur, voire afh*ctionné,

»* CunisTisN-Fnf.oi.nic,

■* Prinre dp Danemark p« de Norvège.

«» Copenhague, ce 20 décembre 181 1 . »

VIE 1*E THORVALDSEN. «

Stem, «lui les dirigeait, offrit à Tliorvaldscn de composer les basreliefs destinés à foruier la frise d'une des plus vastes salles, en lui laissant le choix des sujets. Le sculpteur entreprit «le représenter Y Entrée (T Alexandre le Grand dans Babylone. C’est une des plus considérables et des plus importantes de ses oeuvres; il s’y mit avec iM'aucoup d’ardeur, et il n’avait pas de temps à perdre, puisque cet énorme travail devait être terminé dans l’espace de trois mois. S’attachant avant tout à donner un large style à cette composition, il l'énonça forcément à apporter aux détails tout le soin désirable; mais la frise devait être placée à une assez grande hauteur pour «jue le fini de l’exécution ne fût qu’une question secondaire. Dés qu’un morceau était sorti de ses mains, il prenait en toute hâte, sur l’argile, un moule perdu ’, d’où fou ne pouvait tirer qu’un seul exemplaire. Ceux qui voyaient de près ce travail ne concevaient pas une haute idée de l’oeuvre. Malgré tout le zèle de l’artiste, la frise ne fut complète <]u'au mois de juin 1812. Mais alors, réuni et placé à la hauteur voulue, cet ouvrage surpassa de beaucoup ce qu’en attendaient les amis eux-mêmes de Thorvaldsen; les imperfections de l’exécution disparaissaient , pour ne laisser voir qu’une composition harmonieuse, et «pii rappelait heureusement les admirables frises de l'antiquité.

Avant «jue les morceaux du Triomphe d' Alexandre fussent enlevés de son atelier, Thorvaldsen, suivant le conseil de l’architecte Mallins, en prit un moule d’après lequel fut coulé un nouveau plâtre. 11 pensait, en effet, que le roi de Danemark serait sans doute bien aise de posséder un exemplaire de celte composition, qui pouvait trouver une place très-convenable dans la salle des chevaliers «lu nouveau palais, ("est d’après ce plâtre «pi’il exécuta plus tard le premier marbre commandé par Napoléon I er , et qu’on croit avoir été destiné au temple de la Gloire, aujourd’hui l’église de la Madeleine 4 . Une somme de trois cent vingt mille francs avait été allouée pour l’exécution; la moitié seulement en était payée lorsque les revers de la fortune conduisirent le compiéraul à file

• Tliiele.

■ Tliiele.

d’Elbe. Le gouvernement des Bourbons ne mit aucun empressement à encourager l’achèvement d’une œuvre destinée à glorifier le nouvel Alexandre, et l’artiste fit des démarches auprès de plusieurs cours, offrant de vendre la frise à celle qui lui donnerait la somme nécessaire pour la terminer. Mais il ne réussit auprès d'aucun souverain, et ce fut un simple particulier, un amateur riche d’ailleurs, le comte de Somnianva , <pii en fit l’acquisition au prix de cent mille francs.

Plusieurs critiques avaient été adressées à la première œuvre, un peu hâtive, et Thorvaldscn tint compte de celles qui lui parurent fondées. Il reprit sa composition avec le plus grand soin, et changea d’ahoid l’attitude de 1a figure principale : Alexandre sur son char avait une pose trop théâtrale; l’artiste la corrigea heureusement, et apporta encore plusieurs moddicatious de détail aux autres parties de la frise. Tandis qu’il travaillait a ce marbre, il modela pour le gouvernement danois un nouvel exemplaire en plâtre, car, au vif regret de l’artiste, l’état des finances du Danemark ne permettait pas alors de plus grands frais. 11 remania, on peut le dire, toute son œuvre, et les Humains en furent tellement épris qu’ils donnèrent à Thorvaldscn le surnom un peu singulier de patriarche du basrelief '. Plus tard, il eut la satisfaction d’exccutcr cette frise en marbre pour ses compatriotes.

Le 12 février 1812, le sculpteur avait été nommé membre de l’Académie impériale de Vienne. Bien que le Triomphe d’ Alexandre exigeât de lui un travail constant, il entreprit cependant cette même année plusieurs autres grands ouvrages. Le discours prononcé le 2li juin par Napoléon, à l’occasion de la conférence générale de Varsovie, donna lieu d’espérer le rétablissement du royaume de Pologne, et le gouvernement national polonais voulut élever un monument pour perpétuer un tel souvenir. Les paroles de l’Empereur furent gravées sur une table de marbre, et l'architrave surmontant cette table dut être supportée par deux cariatides, qui furent commandées à Thorvaldscn. Mais ces deux morceaux eurent

1 Nagler.

VIE DE TIIORVALDSEN.

un sort semblable à celui du Triomphe il’ Alexandre ; l'artiste étant tombe malade, ne put les terminer assez promptement, et lorsque l’œuvre fut accomplie, il n’y avait déjà plus de Pologne! Ces ligures furent acquises plus tard par le gouvernement danois, et placées de chaque côté du trône royal à Chrisliansborg.

En 181.'!, aux mois de juin et de juillet, Thorvaldscn, atteint assez fortement d’un nouvel accès de la fièvre inaligue dont il avait déjà souffert plusieurs fois, fut obligé d'interrompre ses travaux. A la même époque, le baron de Sehubart se disposait à se rendre aux eaux de I.ucques avec la baronne sa femme dont la santé était profondément altérée, et il écrivit à Thorvaldscn, le priant avec instance de venir le joindre à Montenero pour aller ensemble à I.ucques. C’était de toute manière une heureuse occasion pour l’artiste, et ses amis le pressèrent vivement d’en profiter; la jalouse Anna-Marin elle-même ne fit point de résistance, car elle comprit ([lie Thorvaldscn avait sérieusement besoin de repos. Celui-ci était plus retenu que jamais auprès de sa mai tresse, qui lui avait depuis peu donné une fille, objet de vive tendresse pour le jtère. Il se décida néanmoins à laisser la mère et l’enfant aux soins d’une famille italienne avec laquelle Anna -Maria était liée intimement : Angelo Cremaschi, marchand de curiosités, sa femme et ses deux filles.

Ayant mis ses affaires en ordre ' et pris quelques dispositions ]«iur ses ateliers, il partit pour Montenero et de là se lendit à Lucques avec le baron et la baronne. Il trouva plaisir au séjour des eaux; sa réputation lui valait des égards flatteurs; il était surtout sensible aux attentions que lui témoignaient de jeunes et jolies femmes. Thorvaldseu, à cette époque, était tout à fait devenu homme du monde, et, quand il le voulait, il tenait parfaitement sa place dans la société la plus choisie. La grande -duchesse de Toscane, qui était alors à I.ucques, lui fit uu accueil si bienveillant

1 Restait à pourvoirait sort de ses deux chiens, IVrrmva et Teverino. On sail l'attachement de Thorvaldscn pour ees animaux, t’n ami dans lequel il avait toute coutiaure et qui devint depuis un artiste célèbre, le sculpteur Rodolphe Shadow, consentit à les prendre chez lui. (Thiele.)

que le bruit s’en répandit au delà de la ville. Rien, d’ailleurs, ne permet de supposer qu’il ait eu auprès d’elle plus qu’un succès d’artiste; mais la princesse l’ayant ensuite appelé à Florence, dans l’inteution de lui confier des travaux considérables, la renommée fit courir une foule de versions sur ce fait tout simple eu lui-même, et le bruit en étant venu jusqu'à ltomc amena une grande agitation dans la maison de la signera Cremaschi. Le conseil féminin en lira les conclusions les plus exagérées, au point que l’inquiétude fit, dit-on , tourner le lait de la jalouse Anna-Maria

Au mois de décembre, Thorvaldsen rentra tranquillement à Rome, bien rétabli par un repos de quelques mois; et il se réjouissait d’apprendre, par les lettres qu’il recevait de Montenero, que la baronne de Schubart ressentait également l'effet salutaire des eaux, lorsqu’au mois de février 1814 il fut tout à coup informé, par une lettre du baron, que cette excellente femme venait de succomber après une très -courte maladie. Il en éprouva une vive douleur. La baronne était, en effet, une personne modeste autant que distinguée; sans ostentation, elle se plaisait à rendre service aux artistes, et elle avait toujours été pour Tlmrvaldsen en particulier une protectrice aimable et une véritable amie. Le sculpteur, ayant à cœur de donner un pieux témoignage de sa reconnaissance envers la défunte, se mit à l’œuvre aussitôt, et modela un bas-rcliet dans lequel le mari est représenté cherchant à rappeler son épouse à la vie, tandis que le génie de la mort en éteint le flambeau.

Au moment même où Thorvaldsen venait de perdre celle qui avait été sa meilleure amie, un jeune homme nommé Pictro Tenerani, qui devait être un jour son élève le plus remarquable, entrait dans ses ateliers. Tenernui était neveu d’un certain Pictro Marchetti, marbrier de Carrare, qui fournissait habituellement au maître les blocs de marbre nécessaires à ses travaux.

Un jeune peintre daunis, Kckcrsbcrg, vint à Rome à la même époque, et Thorvaldsen lui prêta un bienveillant appui. Le peintre fut bientôt l’ami du sculpteur, dont il lit le portrait, l’un des plus

« Thiele.

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