CHAPITRE SEPTIÈME
Vives attaques à propos du tombeau d'Appiani.— .Monuments du prince de Srhwarzenbcrg et du duc de Leuchtenberg. — Le roi de Bavière à Rome. — La grande -duchesse
Hélène. Marie- Louise. — Hustc de Napoléon. — Médailles dérobées à la collection
de Thoi-Taldsen. — Voyage à Munich. — Bartolini.
L'histoire du mausolée dcPieVIl qous a entraîné un peu loin , ei nous devons revenir à l'époque où Thorvaldsen était encore dans le feu de l' exécution de ses jjiaiuls ouvrages religieux , auxquels venaient s'ajouter 1= ~ lanld'aulrcs travaux eon-
G AH Y M E DE. • 1 • I 1 -vr
siderables. Nousavons \ u commenl il avait modelé le monument d'Appiani , <|ui fut inauguré à Milan.
Le comité <lc celle ville adressa au sculpteur ' de chaleureux remercîments , accompagnés de deux exemplaires de la médaille
1 Ao.u 1826.
m PREMIÈRE PARTIE.
commémorative frappée à l'occasion de la cérémonie. Néanmoins, cette œuvre fut bientôt critiquée amèrement , et l'Estensore di Milano 1 fit paraître un article empreint d'une telle malveillance ([ue les amis de l'artiste s'empressèrent de lui écrire des lettres de félicitation. Parmi les témoignages de sympathie qui, à cette occasion, arrivaient de tous côtés, nous devons une mention spéciale à celui du bottier Anselmo Ronghetti, auquel Thorvaldsen se montra très-sensible. Cet homme, habile dans son métier, était fort épris de sculpture, et dès l'année 1819 il s'était trouvé en rapport avec le maître. Celui-ci, tenant en grande estime tout artisan qui excelle dans son état, faisait beaucoup de cas du maestro bottier, dont il parlait souvent, et qu'il considérait comme un ami. Il lui avait laissé les moules de ses pieds, et le marchand n'oubliait pas d'expédier de temps en temps quelque nouveau chef-d'œuvre de sa façon.
Ronghetti écrivait plusieurs fois par an à l'artiste, et il ne manqua pas de le faire à l'occasion du monument d'Appiani; il envoya en même temps une paire de bottes d'un nouveau style, dites l'onqhettines } qui furent accueillies avec le plus grand plaisir. La réponse encadrée de Thorvaldsen fut appendue dans la boutique, et le sculpteur ayant fait don à Ronghetti d'un buste de lord Byron, ce buste fut placé dans le magasin, en regard d'un ouvrage de Marchetti2.
1 15 septembre.
5 Ronghetti avait un profond sentiment de la dignité personnelle, ainsi que toutes ses lettres en font foi; comme la plupart des Italiens, il ne manquai i pas de finesse, et il avait une haute idée de sa propre valeur. Un jour un dandy parisien, se trouvant dans la nécessité de renouveler sa chaussure à Milan, se présenta dans la boutique et commit l'imprudence d'exprimer tout haut son regret d'en être réduit à une pareille extrémité. Le bottier sentit le rouge lui monter au front; il dissimula néanmoins le ressentiment qu'il éprouvait d'une telle blessure faite à son amour-propre, et dit humblement que, dans la crainte de ne pas réussir du premier coup, il n'exécuterait d'abord qu'une des deux bottes, d'après laquelle, corrigée au besoin, serait faite la seconde. La première fut une véritable merveille en son genre, et elle combla tellement de joie le dandy, qu'il accourut pour en exprimer sa satisfaction. « Monsieur fera faire la seconde à Paris, » lui répondit d'un ton dédaigneux le bottier, qui tenait sa vengeance.
Thorvaldsen se plaisait à raconter celle anecdote, qui peint si bien le caractère de Ronghetti.
VIE Dli THORVALDSEN. «17
Parmi les admirateurs passionnés de Thorvaldsen, se trouvait à Rome une très-célèbre improvisatrice, nommée Rosa Taddei. On sait combien les Italiens aiment ces Académies poétiques, dans lesquelles s'exerce le talent de faconde d'orateurs de profession, de omni re scibili et quibusdam <iliis. Le sculpteur prenait aussi goûl à ce spectacle, et Rosa Taddei rayant un soir prié d'assister à la réunion, tira précisément de l'urne, connue sujet d'improvisation, les progrès de la sculpture. L'artiste devint en quelque sorte la cible de l'éloquence de cette femme. Tout alla bien jusqu'au moment où elle lui donna par inadvertance le nom de fils de Dieu (un figlio di Dio); alors la rumeur tut grande dans L'assistance scandalisée, et l'orateur féminin eut besoin de toute sa présence d'esprit pour se tirer de ee mauvais pas. Rosa Taddei y parvint cependant, et, à la satisfaction générale, termina son pompeux discours par celle conclusion : « Si c'est en Danemark que Thorvaldsen est né à la vie, c'est en Italie qu'il est né à lait! >> lien commun qui eut un grand succès.
Tandis que Thorvaldsen exécutait ses grands ouvrages religieux, ses travaux pour l'Allemagne exigèrent également de lui une constante attention.
Le monument du prince de Schwarzenbere ne lut jamais exécuté, néanmoins les études auxquelles il donna lieu produisirent une œuvre intéressante : c'est un grand lion, qui devail être placé devant le piédestal de la statue. Lorsqu'il lit le lion de Lucerne, l'artiste n'avait pas eu de modèle vivant; il lui plus heureux pour celte nouvelle composition, car à celte époque il \ avait a Home, dans une ménagerie, un lion de haute stature et très-beau de formes, que l'artiste alla souvent étudier1.
Quant au monument du duc de Leuchtenbcrj; , des difficultés de toute nature en retardèrent longtemps l'achèvement.
La duchesse9, veuve du prince Eugène de Beauharnais ve\-\ iccroi d'Italie et mort duc de Leuchtenberg), avait chargé M. Léon de
1 l.o modèle en plâtre lut terminé en 1825 et plus lard exécuté en marbre. Ce marbre, le seul qui existe, fijjiue au .Musée de (lopenluijjue. J (.a duebesse étail sieur du prince Louis de Bavière.
Klenze, architecte intendant des bâtiments du roi de Bavière, de composer le projet du mausolée qu'elle voulait élever à la mémoire de sou époux dans l'église de Saint-Michel de Munich. L'architecte fit non-seulement le plan général, mais il exécuta le dessin même du motif de sculpture, et, avec l'approbation de la duchesse, dés le 24 avril 1824 il l'adressait à Thorvaldsen.
Bien qu'il ne convînt guère à l'artiste d'accepter un plan aussi strictement tracé, il se chargea volontiers d'exécuter un monument élevé à la mémoire d'un prince qui, par la noblesse de son caractère et la droiture de ses sentiments, est demeuré l'un des plus beaux types d'honneur que l'histoire nous ait laissés.
Le sculpteur déclara qu'il exécuterait lui-même la figure principale, tandis que le reste du travail serait confié à Tenerani; mais il demanda en même temps quelques modifications aux dessins de M. de Klenze '. Après une correspondance assez laborieuse, on parut enfin s'être mis d'accord ; l'artiste demeura ensuite si longtemps sans donner aucune nouvelle de ce travail et sans même répondre aux lettres les plus pressantes, qu'on dut croire qu'il négligeait complètement de s'en occuper.
Le prince Louis, devenu roi de Bavière, eut occasion d'écrire à cette époque à Thorvaldsen. Il lui recommandait un jeuue artiste de Munich , nommé Schwanthaler, qui depuis s'est fait une belle réputation2. En post-scriptuin il ajoutait : a Je vous demande en grâce de prendre soin du monument de mon défunt beau-frère. Bien des amitiés à la bonne Buti. Mille saluti à loro, anche al bravo Tcnerani belle cose délia parte mia. »
Ces instances ne purent décider Thorvaldsen à laisser de côté la statue de Poniatowski , à laquelle il travaillait alors. Néanmoins,
1 II y a lieu de penser que tout se serait assez facilement arrangé entre l'architecte et le sculpteur, si une troisième personne n'avait élé chargée par la duchesse d'aller trouver Thorvaldsen à Rome.
M. de Klenze et l'artiste virent avec déplaisir cette intervention, et eussent préféré se concerter directement. De cette ingérence d'un tiers résultèrent des tiraillements et des lenteurs. (V. Thiele. )
2 Le prince désirait vivement que Schwanthaler entrât dans l'atelier du maître en qualité d'élève, et « afin qu'il le devint réellement. » C'est à cet artiste qu'on doit la statue colossale de la Bavaria.
VIE DE THORVALDSEN. il!)
en attendant que le maître prît en main la figure principale, pour laquelle on lui avait envoyé un masque du duc de Leuchtenberg , Tenerani exécutait les autres parties de l'œuvre. Mais la duchesse, qui n'eu avait aucune nouvelle, finit par écrire elle-même à la date du 2(i décembre 182(> : « Au bout de près de trois années, pendant lesquelles vous n'avez pas songé à vous occuper du mausolée, je comprends l'impossibilité où vous êtes de remplir les clauses stipulées dans le contrat, et c'est avec un vif chagrin que je renonce à l'idée de voir le monument élevé par votre main. »
Malgré le silence gardé par Thorvaldsen, l'artiste avait a cette époque commencé à s'occuper lui-même de la figure principale, et il l'avança si rapidement que l'achèvemeni de l'œuvre ne dépendit plus que de Tenerani, qui était parti en voyage1. Thorvaldsen, qui avait pourtant de grands égards pour son élève favori, perdit patience et pénétra dans l'atelier du sculpteur absent. L ue fois entré, il ne put se défendre de mettre la main a l'œuvre, et en peu de temps il l'eut achevée.
Tenerani étail alors un artiste indépendant, travaillant dans smi propre atelier. Lorsqu'il revint, il témoigna un \il mécontentement de cet empiétemenl sur ses droits, et quelques personnes malveillantes ayanl alimenté ce dissentiment, Thorvaldsen reçut3 une sommation d'avoir à choisir un arbitre. Un procès s'engagea bientôt; il dura près de deux ans, et se dénoua enfin devant les tribunaux romains par une transaction judiciaire1.
A celle époque, le monument du duc de Leuchtenberg était arrivé à Munich, où le sculpteur se rendit un peu plus laid pour en surveiller L'installation.
1 En septembre IN27, l'artiste (il savoir qu'il désira il recevoir !<• second versement stipulé. L'agent de la duchesse à Rome écrivil aussitôt à Munich, où cette bonne nouvelle causa une grande surprise. < >ri lut cependanl .i>-<v
inquiet, car, tandis que Thorvaldsen avait travaillé sans doi r signe de vie.
il y avait lieu de craindre qu'il ne se fût écarté du plan convenu. La duchesse écrivit de nouveau, niais il est douteux qu'il lut encore temps à celle époque de tenir compte de ses recommandations. (Tliiele.)
! Le 18 novembre I S2T.
1 La transaction est du 2!> octobre I82!>. Thorvaldsen pava le même jour 1,000 écus à Tenerani contre la décharge de toute réclamation. (Tliiele.)
Les travaux officiels pour lesquels les artistes sont retenus dans un cadre tracé d'avance sont rarement ceux qu'ils exécutent avec le plus d'amour, quel que puisse être l'intérêt du sujet. Dès que rhorvaldsen se sent moins entravé par ses engagements, il s'empresse de revenir aux ouvrages de son choix, qui deviennent un délassement pour son esprit. C'est ainsi qu'en 1828 il commence une série de bas-reliefs connus sous le nom de Triomphes de l'Amour, qui représentent le dieu vainqueur des quatre éléments : la terre, l'air, l'eau et le feu. Ces compositions forment un gracieux ensemble qui a été plusieurs fois répété en marbre.
Les violentes attaques auxquelles le monument d'Appiani a donné lieu n'empêchent pas la ville de Pise de s'adresser à Thorvaldsen lorsqu'elle veut élever, dans le Campo santo, un mausolée à la mémoire d'Andréa Vacca Berlinghieri , célèbre oculiste qu'elle avait perdu depuis peu.
Thorvaldsen n'a pas encore reçu la commande que déjà Je bruit s'en est répandu, et que la jalousie des sculpteurs italiens se réveille de nouveau et avec plus d'intensité. Cette fois de véritables menaces lui sont adressées, et on le somme d'avoir à renoncer à ce travail au profit de quelque artiste indigène; mais il ne se laisse pas intimider par de pareils procédés, et quand la commande officielle lui est laite, il n'en met que plus d'empressement à l'accepter. Lue lettre d'un de ses amis, le chevalier Antonio Piccolomini Bellarti, de Sienne, datée du 'G mars 1827, l'avait informé du succès de la souscription ouverte pour subvenir aux frais du monument. L'artiste convient de prendre pour sujet de son bas-relief Tobie rendant la vue à son père1. Cet ouvrage fut rapidement modèle"2,
1 Thorvaldsen avail demandé 2,000 ('eus pour l'exécution d'un bas-relief e1 d'un médaillon. Le président du comité répondit, le 6 juillet I!îï20, «qu'il serai) reconnaissant à l'artiste de vouloir bien réduire le prix, non pas «pie, eu égard à sa grande réputation, on ne dût reconnaître qu'il avait usé de beaucoup de discrétion, mais parce que les ressources dont on pouvait disposer étaient insuffisantes pour y faire face. »
Thorvaldsen entra de bonne grâce dans les vues du comité, et, suivaul ses habitudes désintéressées, réduisit de moitié le chiffre de sa demande.
2 Dès le mois d'août 182H les plâtres furent envoyés à Pise, el les inarbres furent terminés nu au après.
VIE DE THORVALDSEN. loi
cl ]c médaillon liit exécuté d'après un portrait peint par ta veuve elle-même tic Vacca.
L'érection du mausolée donna lieu à une polémique très-acerbe dans les petites feuilles de la Toscane. Thorvaldsen s'inquiéta peu de ces critiques malveillantes; ce <|ui troublait le plus son repos, c'étaient ses fonctions de président de L'Académie de Saint-Luc. Chaque jour les jalousies auxquelles il était en butte lui attiraient quelque nouveau déplaisir; aussi vit-il arriver avec joie Tannée 1828, époque à laquelle il allait, suivant le règlement, se démettre de cette charge, que du reste il ne se piquait pas de remplir avec zèle.
Ce fut donc avec une complète satisfaction qu'il prononça son discours de retraite, dans la séance solennelle du 2<> décembre. H fut le même jour élu à l'unanimité vice-président de la classe de sculpture; mais peu lui importait ce nouvel honneur, car à partir de ce joui", allégé du fardeau présidentiel, il ne se rendit plus a l'Académie. On lui signifia de véritables remontrances a ce sujet, lui déclarant que son absence prolongée n'était pas suffisamment canonique (non bastantemente canonica); ces remontrances ne produisirent aucun effet, cl l'artiste, au contraire, ne songea qu'à s'affranchir entièrement de liens devenus insupportables à ses yeux. Il essaya même de faire accepter sa démission des fonctions de professeur; mais il fallul céder aux instances de l'Académie, qui par lettre officielle1 le pria de conserver son titre
au moins quelque temps encore.
Le roi de Bavière avait acheté la villa de .Malle à Rome. Il vint \ demeurer au commencement de l'année 182!>, désirant passer encore quelque temps au milieu d' artistes cl d'amis dans celle \ ille qui lui ('-tait si chère. Il se trouva tout à lait voisin de Thon aldscn , et la dignité royale ne l'empêcha pas de reprendre ses anciennes habitudes de familiarité bienveillante.
Dès les premiers jours de son arrivée a lîoiue, il se rend a 'a
fameuse osteria de Ripa di Grande, en compagnie de Joseph Koch,
I I septembre 1831
de Gatel, de Thorvaldsen et de quelques autres artistes, et il s'assied à son ancienne place, marquée d'une fausse baïoque clouée sur la table. Le repas est d'une grande gaieté; on parle, on discute sur toutes choses, et la politique même n'est, pas interdite, car on assure que dans un moment d'extrême belle humeur, tous les convives se trouvent debout sur la table, choquant leurs verres et criant à tue-tête : « A bas dom Miguel 1 ! »
Quelques jours après, le roi va surprendre Thorvaldsen dans son atelier, et, sans que le sculpteur s'y attende, il lui passe autour du cou la croix de commandeur de la couronne de Bavière, en disant : « C'est sur le champ de bataille qu'on honore le soldat; c'est à la place même où il a fait tant de grandes choses que l'artiste doit également recevoir la récompense de son mérite. »
Le prince venait souvent ainsi visiter le sculpteur; plus d'une fois Thorvaldsen, travaillant près de sa fenêtre ouverte, dans la casa Buti, s'entendit interpeller par un passant qui l'invitait à dîner, et cette personne arrêtée sous la fenêtre de l'artiste était le roi de Bavière2.
Un autre personnage de haut rang était à Rome en même temps que ce monarque, mais avec infiniment plus d'apparat; c'était la grande-duchesse Hélène de Russie. Il y avait chaque soir fête à son palais ; là toute la haute société venait faire cortège à cette princesse, d'une éclatante beauté, dont Thorvaldsen fut chargé de modeler le buste. L'artiste reçut à cette occasion la visite de la grande-duchesse, et composa une œuvre qui lui valut d'unanimes éloges.
Un fait sans précédent dans la vie du sculpteur, c'est qu'il refusa, cette année- là, une commande. L'archiduchesse Marie- Louise, veuve de l'empereur Napoléon 1er, avait perdu son second époux, le comte de Neipperg, et elle voulait lui élever un mausolée
1 On sait que le duc de Leuchtenberg, fils d'Eugène de Beauharnais et neveu du roi Louis, épousa doua Maria, fille de dom Pedro. Cette princesse devint reine de Portugal quand son oncle dom Miguel perdit le trône qu'il avait usurpé.
2 Thiele.