‹ Thorvaldsen, sa vie et son œuvreChapitre 24 sur 196 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Le baron do Stampe et sa famille. — Thorvaldsen à Nysiie. — Son atelier à Stampeborg. - La statue du maître modelée par lui-même. — Entrée de Jésus à Jérusalem. — Chemin du Culuaire. — Le poète Andersen. — Thorvaldsen grand'eroix du Danebrog. — Le roi Christian VIII. — Statue de Christian IV. — Wilkens.

Bien que Thorvaldsen ne se fût pas marie, son caractère était plutôt lait pour la vie de famille que pour les grandes réunions.

Après quelque temps de séjour a Copenhague, il avait fini par adopter les maisons on il recevail I accueil le pins amical , el où il vivaii à peu près connue chez lui.

Celle du baron de Stampe lui étail agréable cuire toutes. Le baron el la baronne avaient plusieurs en fants; L'artiste, entouré par eux d'affection el de respect , devint en quelque sorte un membre de la famille.

Il fut invité par ses amis à passer la belle saison dans leurs terres. La baronnie de Stampe est un vaste ei beau domaine situé à

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un quart d'heure de Nysbe, au fond d'une baie bordée de grands arbres, au milieu d'un pays riche en fermes et en forêts. Mais il faut sept à huit heures de bateau à vapeur pour s'y rendre par mer de Copenhague, et plus de temps encore en poste si l'on prend la voie de terre; on y est donc tout à fait à l'abri des visites importunes. Thorvaldsen accepta l'invitation avec un double plaisir, et se déroba de cette manière à des obligations qui, pour n'être pas toutes sans charmes, n'en devenaient pas moins fatigantes.

Au milieu des loisirs de la vie de campagne, il fit, en se jouant, quelques ébauches d'argile. Il occupait une chambre au premier étage, et on lui abandonna bientôt la pièce contigué, qui devint son atelier; son travail ne fut au début qu'un passe-temps, mais il s'y appliqua peu à peu avec l'ardeur qui lui était naturelle.

Depuis son retour à Copenhague, Thorvaldsen avait été pressé bien des fois par ses amis de modeler sa propre statue. La baronne de Stampe lui en avait souvent parlé sans parvenir à le décider, et il refusait toujours, prétendant que c'était une trop grande vanité de la part d'un artiste que de se représenter lui-même. Pourtant, à force d'instances, la baronne, profitant de son séjour à Nysbe, finit par l'amener à ébaucher un petit modèle; il s'en tint là, prétextant l'impossibilité de faire quelque chose de plus sérieux dans une pièce où il n'avait pas l'élévation suffisante pour travailler à l'aise, et où le jour ne venait pas d'en haut. La baronne conçut dès lors un projet dont elle se garda de lui faire part; mais elle le questionna, sans paraître y attacher d'importance, sur les dispositions et les mesures qu'il jugeait indispensables pour un atelier, et elle en prit bonne note.

Thorvaldsen fut obligé de retourner à Copenhague, où il avait laissé l'ébauche en terre de la statue du célèbre poète danois Ilolberg. Un élève était chargé de mouiller chaque jour cette ébauche en attendant le retour du maître, dans la crainte que l'argile ne se desséchât; mais l'artiste jugea prudent de ne pas prolonger cette situation; il lui fallait une semaine seulement pour aller à Copenhague, amener le travail au point nécessaire et revenir à Nysbe; il partit donc, promettant d'être de retour huit jours après.

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A peine était -il embarqué, que la baronne avait appelé entrepreneur et ouvriers ; elle choisit de suite une place convenable dans le jardin qui s'étend devant le château, (il abattre le jour même trois grands arbres, et l'on se mit à l'œuvre pour élever un petit atelier. L'activité fut grande à Nysiie pendant celle semaine, car il avait été convenu que si tout n'était pas achevé dans les huit jours, rien ne serait payé. Quand l'artiste revint, tout était prêt. Ce fut pour lui une charmante surprise, et à cette occasion eut lieu une fête d'inauguration. On était alors au mois de juillet 1839.

L'atelier était disposé de façon que Thorvaldscn n'avait plus de prétextes à donner pour ne pas exécuter sa statue; force lui fut donc de céder. Il y travaillait avec un certain zèle depuis quelques jours, lorsqu'il reçut de Copenhague une lettre d'Ochlenschhcgcr, dont il avait promis de modeler le buste. Le poëte avait le plus \ il désir de voir l'artiste remplir sa promesse, et il insistait vivement . non sans que perçât la vanité de l'homme célèbre préoccupé de laisser ses traits à la postérité et de les voir sculptés par un ciseau illustre.

Thorvaldscn s'en amusa devant la baronne, et même, malgré sa bonhomie habituelle, il ne put retenir quelques propos railleurs a ce sujet. Mais tout à coup il cessa de rire, et la lettre du poëte lui tomba des mains. « Il me sied bien, dit-il, de me moquer de la vanité des autres, lorsque moi-même, en ce moment, je ne lais autre chose que de m'élever un monument de vanité. » Il jeta violemment à terre ses instruments de travail el voulut briser sa statue. La baronne s'empressa d'appeler a son aide, ef elle entraîna l'artiste hors de l'atelier, dont elle garda soigneusement la ciel. Pendant plusieurs jonrs, elle s'efforça de le convaincre, mais ce fut sans résultat. Voyant qu'elle n'obtenait nen par le raisonnement, elle usa de; stratagème. Calderon, je crois, a dit quelque pari : " Pleure, femme, et tu auras ce que tu veux. - Elle feignit un grand chagrin et se mit à pleurer : " Thorvaldscn n'avait pas d'amitié pour elle! Il voyait combien elle désirait avoir sa statue; l'empressement à construire ce petit atelier en elaii le témoignage;

mais rien ne le touchait; il fallait qu'il eût le cœur bien dur pour agir ainsi avec une amie aussi dévouée. »

Le vieillard, naïf comme un enfant, se laissa prendre à ce jeu. Touché de cette douleur feinte : « Tant pis! s'écria-t-il , les gens penseront ce qu'ils voudront. Ma statue n'est pas pour la postérité, mais je ne puis la refuser à une amie à qui elle doit faire tant de plaisir. » Dès cet instant, il se remit à l'œuvre avec une incroyable ardeur, comme s'il craignait d'être repris de ses scrupules, et en dixsept jours le modèle fut terminé ' . L'artiste s'est représenté dans son costume de travail, le bras appuyé sur sa statue de l'Espérance ~.

Dès lors Thorvaldsen devint l'hôte assidu de Stampeborg, cl alternativement il habita Copenhague et Nysbe. Les premiers ouvrages composés dans l'atelier construit par la baronne sont, avec la statue du maître, le buste du poëte Oehlenschkcger et l'esquisse de l'Entrée de Jésus à Jérusalem , grande frise qui surmonte aujourd'hui la porte principale de l'église de Notre-Dame à Copenhague. On remarquera d'ailleurs des différences notables entre l'esquisse et l'exécution définitive, qui fut assez sérieusement remaniée.

Ce fut encore à Nysoe qu'il exécuta une autre ébauche de non moindre importance : celle de la frise qui représente le Chemin du Calvaire. A la Pentecôte précédente, les statues de marbre des apôtres avaient remplacé les plâtres provisoires dans l'église de Notre-Dame, et la statue du Christ, transportée de la chapelle royale, avait été érigée devant le chœur. Le professeur Freund, chargé du soin de cette installation, y avait déployé un grand zèle

Lorsque toutes ces statues se trouvèrent rangées dans l'église, l'architecte Hetsch pensa qu'une frise, placée dans l'abside, derrière le Christ, serait d'un heureux effet pour relier toutes ces sculptures

1 Cetle anecdote nous a été rapportée par la baronne elle-même, lorsque nous avons eu l'honneur d'être reçu en son château de Stainpe.

2 En choisissant la statue de Y Espérance , oeuvre archaïque, pour la placer près de son portrait, la pensée de Thorvaldsen était de bien faire comprendre le contraste entre l'homme qui devait être représenté vivant et la figure de marbre qui devait au contraire rester froide et immobile.

:! Thiele.

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