X ANALYSE
vers de ce récit sont conformes à Pelegance des
quatre que je vais citer.
« Elle entre : son cortège est bientôt Rome entière; » Et l'ombre du héros, près d'une épouse altière, » Semble, se réveillant sous l'airain sépulcral , » S'enorgueillir encor de ce deuil triomphal. >»
Chaque trait porte coup dans l'esprit d^Tibère, cpii témoigne une douleur étudiée, et qui, demeuré seul avec son confident, et ne se relâchant qu'avec lui de sa contrainte, dévoile sa terreur en prononçant ce vers notable :
« Germanicus est mort , mais non sa renommée. »
Paroles caràctéristicpies des tyrans ; car il ne suffit pas à leur jalousie prévoyante d'éteindre la vie d'un rival futur, s'ils n'en peuvent souiller ou étouffer la gloire. Celui-ci , non content de s'être immolé son concurrent, porte envie à son ombre, etle poursuit jiisques dans la tombe. Il redoute ce que Tacite nommait dicacitas plebi. Rome va murmurer, dit-il :
« Elle brigue sa honte, et sa honte l'irrite. »
Incapable de remords, mais toujours susceptible d'eiTroi, l'inquiétude qui le condamne à
DE TIBÈRE. xj
se soustraire aux regards publics, est parfaitement exprimée.
«< Rome par ses clameurs , même par son silence ,
» De mes secrets périls m'avertit chaque jour,
» Et, loin de tous les yeux , me bannit dans ma cour. »
Son supplice va s'accroître au milieu du sénat convoque dans son palais, oùlafière Agrippine, accompagnée de tous ses enfans , étale la solennité de sa douleur mêlée de ressentiment, douleur non-seulement plaintive, mais accusatrice, douleur qui n'éclate pas tant par les larmes cjue par les menaces, et dont les lamentations fastueuses, oii sont répétés les héroïques discours de son époux, ont moins pour objet d'attendrir les cœurs sur son veuvage , que de susciter les arrêts vengeurs de la justice. Son désespoir dénonce Pison. 11 tente de se disculper ; elle lui montre la cendre de Germanicus , il Interpelle ses mânes contre Pison cpi s'écrie :
« Tibère I entendez-vous ? »
Exclamation involontaire qui jette un tragicpie rayon de lumière sur la complicité de l'empereur. Sa dissimulation écarte l'agent des dissensions de l'armée et de la mort d'un fils adoptlf qu'il feint de pleurer et de vouloir
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venger lui-même. Il a commande le forfait cpie Pison a commis, et dont la voixd'Agrippine réclame le châtiment ; mais le courroux éloquent et la juste poursuite de cette yeuve auraient trop d éclat : il ne veut pas qu'elle recueille le fruit du crime qu'il a commande, en cultivant les ressentimens qu'il inspire, ni cju'elle hérite de l'honneiu'du héros sacrifie, en faisant punir ses ennemis. Quel moyen lui suggérera sa prudence? Celui de changer, à la faveur d'une loi, l'organe de l'accusation, de suppléer aux accens trop solennels d'Agrippinepar ceux du vil Fiilcinius , personnage indispensable dans le tableau d'une telle cour, puisque c'est un délateur vendu, flétri, que le prince a fait asseoir parmi les membres du sénat. Le choix d'un si méprisable défenseur de la cause intentée contre Pison, obscurcira les imputations, infirmera les griefs, diminuera la valeur des plaintes d'Agrippine, et laissera Tibère libre de perdre ou de sauver laccusë. D'ailleurs, uneartificiettse précaution pour la paix de l'empire et Tintërêt de l'ëqnité, ne permettront point que les débats soient hvrësà la véhémence des tribimaux populaires j on renfermera ce procès auguste dans le conseil secret des Pères conscrits. Chacun garde
DE TÏBÊRK. xiij
le silence ; et c[iiand Tibère affecte de déplorer le sort du noble Pison, et de s'étonner qu'il n ait déjà plus de défenseurs, on entend le jeune Cnéius lui répondre en s'élançant sur la scène :
« Il lui reste son fils. »
La touchante harangue qu'il adresse aux sénateurs respire la vertu , Tamour filial et le respect des chagrins d'une illustre veuve y pour laquelle il sait accorder les plus nobles déférences avec les expressions du zèle cjui l'enhardit k défendre son père. La réplique d'Agrippine ne cède point en dignité généreuse à ces beaux sentimens. Aussi le»tyran , contraint à louer des combats de grandeur qui lui font ombrage , se hâte de réprimer ces mouvemens de la nature soulevée autour de lui ; et prompt à faire taire le l^ruit des afflictions qui l'importunent y il dissout l'assemblée , en prescrivant à tous de surmonter les regrets à son exemple y et d'honorer Germanicus par l'effort d'un courage digne de lui.
« Il blâmerait lui-niême un long abattement.
» Les princes, les héros , ces astres d'un moment,
» ^ ont s'éteindre à jamais dans la nuit éternelle ;
» Mais Rome leur survit ; Rome est seule immortelle. »
Le développement politique de cette époque
xiv ANALYSE
du despotisme impérial ne ralentit point, au troisième acte,, le cours de Faction. Tibère ;, long-temps sage gouverneur de Rhodes , gênerai vainqueur chez les Parthes et dans l'Illyrie, étudia dès sa jeunesse les mouvemens des armées et des villes : il apprit comment les factions perpétuent les murmures, et interprètent les sévérités du pouvoir, érigent les rebelles en vengeurs, leurs partisans en vertueux opprimés, et leurs chefs en idoles. Il sait avec quel art elles en exagèrent la réputation et les souffrances dans le souvenir, pour qu'à défaut de patrons qu'ils, n'ont plus , mille cliens égarés s'arment au nom de fantômes, pour que les cris élevés contre des proscriptions supposées, leur prêtent ensuite des raisons plausibles de proscrire. Ces fausses lamentations des partis, qui glacept la compassion méritée et qui déshonorent les accens du malheur, ces exaltations menteuses, ces impostures qui éternisent les troubles des Etats et qui ne sont que les imitations intéressées des douleurs produites par les vraies calamités pul^liques, Tibère, qui en mesura tous les dangers, ose, après son attentat, les attribuer au sincéie désespoir d'Agrippine qu'il a consternée d'un réel sujet de pleurs. Il
lui reproche l'appareil de son deuil, la durée de ses soupirs , la pitië que les cites lui montrent, le cortège des fils qui la suivent, et les prières qu'elle lui adresse en faveur de leurs droits de fraternité avec Drusus. Les démonstrations de la fierté maternelle qui l'anime tendrement potir eux , ne paraissent à Tibère que celles d'un orgueil jaloux de les élever à l'empire. Ses soupçons enveniment le langage de tous les transports naturels. Tout aigrit son ame basse. A peine se retrouve-t-il seul avec Séjan , qu'il lui parle du jeune Caïus, qu'une mère éplorée vient de recommander à son adoption : cet enfant que déjà l'aveuglement du peuple idolâtre par avance, à titre d'héritier d'un héros, ce monstre naissant dont il a pénétré la méchanceté , plait à sa rage pour lui succéder sur le trône.
« Puisse Rome, en effet, tomber entre ses mains!
» Ma haine avec plaisir le conserve aux Romains.
» Timides artisans des discordes civiles ,
>' Rebelles en secret , publiquement serviles ,
» Du sein de leur bassesse , ils osent m'outrager ;
» C'est en me succédant qu'il pourra me venger.
» Écrasés par le fils , ils maudiront le përe ,
*) Et , sous Caligula , regretteront Tibère. »
Séjan se montre son émule exécrable, en