XX ANALYSE
SÉJAN
» Et \es cris importuos de ce peuple odieux ?
« Du pain, les jeux du cirque, un sacrifice aux dieux. >•
Ainsi ^ les trésors de l'Etat, ses magistratures;, ses honneurs, les biens des proscrits^ la nourriture même de la classe indigente, deviennent le butin des scélérats et les récompenses des forfaits que les arts et que la religion consacrent. Quelle rapide image des résultats de la tyrannie. Celui qui Fexerce n'ignore pourtant pas l'art de la rendre aimable et de parler le langage de la vertu au sensible Cnéitts, qti'il honore d'une audience intime , afin de mieux cacher ses rigueurs envers son père. Il se couvre habilement des dehors d'une simplicité modeste aux yeux du jeune hoimiie qu'il accueille ; il le dispense de le nommer seigneur.
<i C'est aux rois que ce titre convient. » Ah! laissez prononcer aux esclaves d'Asie » Les noms avilissans qu'obtient la tyrannie. » Je ne commande point , j'obtirs à la loi ; » Et je suis à l'État ; l'État n'est point à moi.
» Vous servirez , Cnéïus , un pouvoir légitime » Mieux que les courtisans, par intérêt soumis , '» A luis de la grandeur , mais des lois ennemis ,
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♦> Et qui , toujours du prince éUidianl les vices, » Lui vendent des forfaits qu'ils nomment leurs services. »
Une si ainère satire acquiert la plus grande force dans la bouche du personnage : aucun autre n'eut mieux exprimé les dégoûts que luimême éprouva de l'abjection k laquelle il réduisit les hommes. Cbénier reproduit partout ce cpie Tacite nous en retraçait , en ces termes : La route devait être bien étroite auprès d'un maître qui haïssait la liberté autant qu'il niépiisait la flatterie, La candeur de Cnéius n'est point assez novice , assez vulgaire pour se prendre au piège que lui tendent ses faveurs : elle déclare , au sortir de ce frauduleux entretien, qu'elle a vu Tibère tout entier. Elle implore la générosité , la clémence d'Agrippine, et lui arrache le serment de retirer l'ace ttsation portée contre son père, d'avance condamné par un conseil esclave. Le subliine tempéré qui soulage les âmes en cet endroit, y fait régner une sorte d'admiration, au spectacle du noble et attendrissant accord qui se forme entre la veuve désarmée et le fils suppKant. Après la fatigue d'avoir été témoin des traités entre les persécuteurs qui se liguent , on aime à écouter ceux qui rapprochent les persécutés que réconcilient
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leurs mutuelles infortunes. Mais, vains efforts de la piété du jeune homme! son père est ramené par la crainte y à la nouvelle d'une entrevue de Cnëius avec Tibère.
«< Je tremble, o mon cher filsl le tyran te caresse 1 »
Ce beau vers porte en soi son commentaire , et le sens profond qu'il contient y rejaillit avec clarté. Jusqu'ici , mon goût n'a trouvé qtie des occasions de louer. J'aurais pu citer encore plusieurs morceaux excellens, détacher d'antres vers briilans de concision, fels que celui du premier discours de Pison au souverain proscripteur :
« Mes jours sont-iis donnes, mes biens sont-ils promis? »
Explication si courte de l'aj^pât que la haine offrait à la cupidité pour multiplier le nombre des victimes. Dans la scène entre Agrippine et Cnéius, ai-je noté ce vers accusateur de la corruption des milices de l'empire ?
'< Les soldats de Tibère, et non de la patrie. >»
Juste signalement des armées de la république, cjue leur esclavage avait dépouillées de la dénomination nationale qui les attachait à la gloire commune, et qui étaient devenues les troupes mercenaires d'un seul homme. Après l'examen
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de tant de choses irriéprochable^, ne craignons point d'altérer Festinie due a cette tragédie, en marquant la faiblesse de la scène qui termine le quatrième acte. L'ouvrage est assez fort pour supporter les critiques, et le blànip de l'impartialité rehausse d'autant plus les éloges qu'elle en fait.
Dans le lieu que nous désignons, le fonds est bien placé; mais il est mal mis en valeur. Quoique l'imperfection n'y résulte cpie d'une absence de beautés, cfela me parait une faute essentielle. Cnéius croit que son père a seulement été compromis par les discordes militaires suscitées dans le camp du héros pour lequel x\grippine réclame la vengeance : son devoir est de plaider la cause paternelle; mais Pison refuse la grâce que lui accorde la veuve de Germanicus, parce qu'il fit empoisonner son époux : ses remords le déclarent coupable , et cet aveu lui est arraché par le scrupule d'impliquer Agrippine dans ces complots, par le cri de la conscience, par l'impossibilité d'échapper aux coups que lui préparent ses ennemis, et surtout par le désir d'offrir une réparation solennelle en exemple à son fils qu'il veut enchaîner à la vertu pour qu'il fasse renaître
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riîoiineur de sa race. Cet aveu terrible forme une puissante péripétie dont le ressort doit agir dans Famé de Cnëius. \ oilà ce qu'il fallait amplement déployer; voilà ce qui fournissait toutes les ressoiuxes de leloquence dti sentiment^' voilà ce qui exigeait Fabondance dti pathétique. Qtiel spectacle à la fois pltis instrtictif et plus touchant ! c'était une leçon politique très-bonne , cpie la déclaration forcée d'un ministre d'attentats tombé dans la dernière disgrâce par un crime qu'il çxécuta pour monter au comble des faveurs^ et détrompé de ses illusions à la vue de la hache des licteurs levée sur sa tète. C'était une instrtiction très-morale cpie le dévouement fiUal de Cnéius partageant le malheur et les périls d'tin père criminel, et l'encourageant à mourir avec lui pour le salut de la patrie et pour la révélation des ordres d'un tyran. L'idée première, la racine de cette situation originale appaitient tout entière à Chénier : son art en fait sortir un dénoùment Irès-beau qui lui attirera plus d'un imitateur ; mais la gloire de l'invention lui restera. Tous les élémens de cette donnée tragique son convenablement posés et préparés : il ne manque à leur emploi que la chaleur et l'élévation
poétiques ; elles les eussent fécondes , accrus et colorés : car, maniés par Corneille qui en eût creusé la profondeur, ou soutenus de l'énergie et du feu de Diicis, rien n'eût été plus dramatique. Ceci démontre en quoi les qualités de Chénier sont restreintes à de certaines bornes. Son talent, comme je l'ai dit, atteint à la hauteur des plus grands esprits, mais non à la sublimité dti génie des grandes âmes. Il passe rarement les limites de l'ordre et de la raison exacte^ il ne va jamais jusqu'à l'extraordinaire dans lequel brillent les passions que doit respirer Melpomène.
Le style de l'auteur suit la mesure de ses conceptions : on le distingue à l'arrangement^ a la propriété des termes , toujom^s soumis au tour philosophicpie de ses pensées. Sa versification est sage, correcte, ferme, et même élégante , mais un peti froide et moins passionnée que celle qui reluit stir le noble tissu des rôles deBritamiicus, pièce historique du même genre. On ne remarque point , dans la sienne , ces figures, ces méthaphores heureuses^ ces hardiesses cachées, cjui ajoutent tant de couleurs aux formes du langage. Néanmoins, la pureté, la convenance, la gravité, la concision caracté-
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risent un ëcrîvain de la bonne école. Une exquise justesse lui fait rejeter toute emphase et tout appareil déclamatoire. Toujours raisonnable, toujours fort de choses, il les rend cjuelquefois plus fortes par l'expression , et par le bon choix de Facteur qui doit les dire. C'est ainsi qu'il place dans un monologue de Tibère l'image la plus vigoureuse de l'esclavage pubHc, dont l'excès l'ètonne.
f* Quel prestige maintient cet empire suprême ,
» Pesant pour les sujets, pour le tyran lui-même r
» Un seul , maître de tous , ordonnant de leur sort ,
» Et promettant la vie ou prescrivant la mort I
>» Un seuil et les Romains tremblent devant un homme I
» Les Romains !.. oii sont-ils? Dans les tombeaux de Rome. »
Et plus loin, envisageant la sujétion des principaux corps qui délibèrent sous ses yeux , dans sa chambre, et dont son souffle dicte les décrets :
« Mais, que sont désormais les pères de l'Etat ?
>» Un fantôme avili qu'on appelle Sénat.
» 0 lâches descendans de Dèce et de Camille I
» Enfans de Quintius I postérité d'Emile I
» Esclaves accablés du nom de leurs ayeux ,
» Tls cherchent tous les jours leurs avis dans mes yeux,
» Réservent aux proscrits leur vénale insolence ;
M Flattent par fcurs discours , flattent par leur silence ,
s» Et craignant de penser, de parler et d'agir ,
» Me font rougir pour eux, sans même oser rougir. >»
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Je ne crains pas d'assurer que ce passage est comparable aux meilleurs fragmens des grands maîtres. Pas une faute ne dément le caractère artificieux et cruel du héros. Il assemble ce même sénat qu'il vient de représenter sous le plus vil aspect : Agrippine y comparaît pour se désister de sa plainte légale contre Pison^ dont il a déjà commandé l'assassinat qu'il veut faire passer pour un suicide. Une clémence qui assimilerait Germanicus à Auguste , et qui trompe la férocité du tj'ran^ irrite son naturel envieux^ et réveille son industrie. C'est alors qu'il oppose au vœu d'un généreux pardon l'autorité des lois; c'est alors qu'il déclame contre leur violation : ruse bien digne d'un tel oppresseur qui foule aux pieds les plus saintes coutumes, et qui feint de les respecter, quand ' elles prêtent des armes à sa haine. Il a besoin que ce trait de dissbnulation répande le témoignage de sa rigide équité, à l'heure où doit éclater le bruit d'un iiouveau meurtre. Mille courtisans répéteront ces paroles consolantes envers Cnéius qui accourt tout effrayé de la révolte nocturne dans laquelle est assailli son père : ils auront soin de publier que l'empereur se hâta d'envoyer poiu- le secourir la garde
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du prétoire et son ministre le plus fidèle. Mais aussitôt Cnéius aperçoit Fabime où son père est jeté.
« Des secours de Sejan courons le préserver, »
dit-il èloquemment aux sénateurs. Il n'est plus temps : car l'èpèe sanglante que Sëjan tient en main devance les horreurs dû récit qu'il fait de la mort volontaire que s'est donnée Pison. Tous les personnages percent le fond de ce ténébreux mystère , et la stupeur les saisit. Enfin^ Tibère se flatte que le secret de sa complicité demeurera poin^ jamais dans l'ombre où le seul témoin qu'il dût redouter est enseveli. Quelques plaintes affectées sur le sort de Pison expi iment le regret qu'il n'ait pas attendu de l'équité du sénat une justice favorable à son innocence ^ et Tibère ose dire qu'il le présumait incapable d'un crime. Soudain^ Cnéius désespéré^ produit, par un seul vers, ime révolution aussi forte que nol^lement théâtrale.
(( ^ ous vous troiupez , César, mon père était coupable. »
L'effet devient sublime, à ce second coup qui redouble la terretir :
'c Mon pire était coupable , et Tibère encor plus. 5>
Cnéius découvre la trame et révèle les ordres
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secrets de l'empereur ; il en repousse la fausse pitië qui lui abandonne Fhëritage paternel.
« Tu m'offres des trésors teints du sang de mon père î » Gartle pour un Séjan les faveurs d'un Tibère. »
Il prédit la chute de l'ambitieux ministre de Cësar; et reconnaissant qu'il n'est d'autre refuge que la mort contre une tyrannique puissance, il s'immole en dernière victime, et couronne l'œuvre en désignant au sénat, sous les yeux duquel il expire, le digne objet de ses apothéoses.
M II est temps de placer Tibère au rang des dieux. »
Ce trait de génie termine la catastrophe tragique. N'est-ce pas assez de l'analyse cpie nous en offrons, pour convaincre le lecteur de toutes les qualités que nous y admirons? La vérité des caractères, leur grandeur, leur variété, leurs oppositions heureuses concourent à l'effet général que produit Faction la plus simple : elle marche d'elle-même, resserrée dans les trois unités , sans l'aide des incidens , sans'complication d'intrigue , sans lieux communs, sans coups de théâtre et sans aucun ressort artificiel. La noblesse d'Agrippine, la naissante vertu de Cnéius y contrastent avec la sinistie profondeur de Tibère, avec l'amloitieuse abjection dç