‹ Tibule Et Les Auteurs Du Corpus TibullianumChapitre 10 sur 56 · LOTUS · texte numérisé non relu

LOTUS

— et voici, chaïgé de rancune, le distique du second membre, vigoureux avec son anaphore ardente et ses tours concis, et ramassé, vive échappée sur le mal présent et sur la mort qui surgit brusquement. Le lieu commun est donc ici autre chose qu’un hors-d’œuvre artificiel, tant les détails sont étroitement rattachés au malheur du poète, tant ils respirent la souffrance, l’inquiétude, l’appréhension de la mort. Notons même que le développement, qui jaillit d’un cœur douloureux, a sa source secondaire dans le rappel du Lar antiquus (v. 34), qui éveille, comme d’habitude, chez Tibulle, l'image de la simplicité et de la félicité anciennes. Voici donc le poète revenu à son thème fondamental et à sa propre condition : le règne de Jupiter (Joue sub domino v. 49) est terrible, que Jupiter l’épargne donc. Mais s’il doit mourir, une épitaphe attestera et la cruauté de sa mort et son affection pour Messalla (51-56). Et la résignation pénètre dans le cœur du poëte, avec les motifs de consolation qui se présentent à son imagination : il a devant les yeux un tableau d’une grâce infinie, celui d’un au-delà de rêve, d’une prairie harmonieuse des Champs-Elysées où Vénus ellemême le conduira, séjour des amants surpris par la mort (57-66). A ce tableau s’oppose celui du Tartare : la description de la demeure maudite et de ses supplices est animée par la rancune satisfaite du poète, qui souhaite d’y voir tous ceux qui ont traversé ses amours ou qui l’ont jeté dans la guerre (67-82). Le distique (81- 82) auquel aboutit le passage montre que l’idée principale n’est jamais perdue de vue. Et enfin, après ce dernier mouvement de révolte, voici l'espoir revenu.Tibulle a comme une vision d’un intérieur doux et chaste où vit Delia près de sa mère, et, après cette échappée de poésie intime, c’est l’élan vers un avenir de bonheur, vers Délia qui l’attend et le jour radieux du retour (83-94). Et ainsi, au motif initial, douleur d’être séparé de l’ami, s'oppose le motif final, bonheur de retrouver l’amie.

Entre les deux on voit le chemin parcouru : désespoir, résignation, espérance, en voilà les trois étapes. Le poète a su nous attacher en nous parlant de son âme et de sa destinée, en des vers tantôt gracieux, tantôt ardents. Les deux grands thèmes de la mort et de l’amour ondoient et s’entrelacent dans tout le cours de la pièce et en réalisent l’unité en nous menant de contraste en contraste. Poésie profondément humaine en somme, par cette tristesse et cette inquiétude que traverse l’ardeur de vivre, par son balancement perpétuel du malheur présent au bonheur rêvé, des terreurs de la mort à l’élan d'amour, de la détresse à l’espérance ; poésie presque moderne aussi et par certaines nuances des sentiments et par le sens musical qui combine les mots ou qui agence les thèmes en une facture que certains ont jugée lâche mais qui n’est en réalité que spontanéité d’un cœur sonore : n’annoncet-elle pas déjà un Ronsard, un Lamartine ou un Musset, un Verlaine ?

Vous irez sans moi, Messalla, à travers les flots de la mer Egée ; ah ! puissiez-vous, ta suite et toi, garder mon souvenir ! Moi, la maladie me retient sur la terre inconnue de Phéacie (1). Ecarte seulement, noire Mort, tes mains avides ; écarte-les, sombre Mort, je t’en supplie : je n’ai pas ici une mère qui recueille dans les plis de son voile de deuil mes ossements brûlés ; je n’ai pas une sœur qui offre à ma cendre les parfums d’Assyrie et qui pleure, les cheveux épars, devant mon tombeau ; Delia n’est pas

10 là, elle qui, avant de me laisser partir de la ville, consulta,

dit-on, tous les dieux. Elle a pris trois fois des mains d’un jeune garçon les sorts (2) sacrés : elle n’a reçu de l'enfant des carrefours que des réponses certaines ; toutes annongaient mon retour ; cependant rien n’a jamais pu arrêter ses larmes ni calmer ses craintes au sujet de mon départ. Et moi, voulant la consoler, quand j'avais déjà donné mes ordres, je cherchais sans cesse, dans mon anxiété, des délais pour le retarder ; ou bien j'ai incriminé les auspices, ou bien des présages sinistres, ou le‘jour consacré à Saturne (3) qui me retenait. Oh ! que de fois, me mettant en route, ai-je dit que mon pied avait heurté la

(1) Phaeacia et Corcyra, anciens noms de Corfou.

(2) Il s’agit de tablettes sur lesquelles étaient inscrites diverses réponses. ;

(3) Le samedi, le sabbat des Juifs, qui étaient alors établis en grand nombre à Rome,

Igrris Aegacas sine me, Messalla, per undas,

o utinam memores ipse cohorsque mei | Me tenet ignotis aegrum Phaeacia terris.

Abstineas auidas, Mors, modo, nigra, manus ; abstineas, Mors atra, precor : non hic mihi mater 5 . quae legat in maestos ossa perusta sinus, non soror, Assyrios cineri quae dedat odores

et fleat effusis ante sepulcra comis, Delia non usquam, quae, me cum mitteret urbe,

dicitur ante omnes consuluisse deos ; ” 10 illa sacras pueri sortes ter sustulit : illi

rettulit e triuiis omnia certa puer ; cuncta dabant reditus ; tamen est deterrita numquam quin fleret nostras respiceretque uias.

. Ipse ego solator, cum iam mandata dedissem, 15 quaerebam tardas anxius usque moras ;

aut ego sum causatus aues aut omina dira Saturniue sacram me tenuisse diem.

O quotiens ingressus iter müihi tristia dixi

4modo nigra AV : precor atra ç || {2 triuiis AV : trinis Muret || omnia V : omina manu allera ut üidetur À || 18 nuquam A : nusquam V || 14 quin ç : cum A || respiceretque AV:respueretque 6 I 17 aues aut ç : aues dant [cum signo interpunctionis post aues] AV || 18 Saturniue ex velere conieclura [apud Broekhuisen] : Saturni AV Saturni aut ç

porte*et donné des signes qui tourneraient contre moi ! Que nul n’ait l’audace de s’en aller malgré Aïmour, ou qu’il sache qu'il est parti contre la volonté du dieu.

A quoi me sert maintenant, Delia, ton Isis ? à quoi me servent ces instruments de bronze (1) tant de fois agités par ta main ?à quoi, ta dévotion fidèle, cette eau pure dont tu t’arrosais — il m'en souvient, — et cette couche pure où tu reposais chastement ? Maintenant, déesse (2), main- | tenant secours-moi (tu sais guérir, comme le prouvent les nombreux tableaux de tes temples) : ma Delia, s’acquittant des chants promis, se tiendra assise, vêtue de lin, devant ta porte sacrée, et, deux fois le jour, les cheveux dénoués, elle devra chanter les hymnes en ton honneur, belle à voir parmi la foule des célébrants de Pharos (3). Quant à moi, puissé-je encore fêter les Pénates de mes pères et offrir < au Lare antique l’encens qui lui est dû chaque mois.

Qu'on vivait heureux sous le règne de Saturne, avant le temps où de longues routes se sont ouvertes sur Ja terre ! Le pin n’avait pas encore bravé les ondes azurées. ni présenté aux vents le gonflement de la voile déployée ; errant à la poursuite du gain en des terres inconnues, un nautonier n’avait pas encore chargé son vaisseau de mar- $

chandises étrangères. Ce temps-là n’a pas vu lé taureau

vigoureux subir le joug, le cheval mordre le frein de sa mâchoire domptée ; les maisons n’avaient point de porte, on n’enfonçait pas de pierre dans les champs pour marquer'‘exactement les limites des propriétés. D’eux-mêmes

(1) I s’agit des sistres, usités dans les cérémonies du culte égyptien d’Isis, qui s'était introduit à Rome depuis l’époque de Sylla et attirait en particulier les femmes, Fe

(2) Isis.

(3) Petite île sur la côte d'Egypte, en face d'Alexandrie, et centre du culte d’Isis.

25 TIBVLLVS 1-4

ôffensum in porta signa dedisse pedem ! 20 Audeat inuito ne quis discedere Amore, aut sciat egressum se prohibente deo.

Quid tua nune Isis mihi, Delia, quid mihi prosunt illa tua totiens aera repulsa manu, quidue, pie dum sacra colis, pureque lauari 25 te, memini, et puro secubuisse toro ?

Nunc, dea, nune succurre mihi (nam posse mederi picta docet templis multa tabella tuis }, ut mea uotiuas persoluens Delia uoces ante sacras lino tecta fores sedeat 80 bisque die resoluta comas tibi dicere laudes insignis turba debeat in Pharia.

At mihi contingat patrios celebrare Penates reddereque antiquo menstrua tura Lari.

Quam bene Saturno uiuebant rege, priusquam 35 tellus in longas est patefacta uias !

Nondum caeruleas pinus contempserat undas, effusum uentis praebueratque sinum, nec uagus ignotis repetens compendia terris presserat externa nauita merce ratem. 40 Illo non ualidus subiit iuga tempore taurus, non domito frenos ore momordit équus, non domus ulla fores habuit, non fixus in agris, qui regeret certis finibus arua, lapis ; ipsae mella dabant quercus, ultroque férebant 45 obuia securis ubera lactis oues.

21 ne quis € : neu quis AV | 25 dum V*° in margine g : deum AV1 || 37 conspexerat ei conscenderat ç 1188 uentis V? in marg.:g! uetis [— ueteris] Aueteris V! <

les chênes donnaient du miel, et spontanément les brebis venaient offrir le lait de leurs mamelles aux hommes qui n’avaient pas de souci. Il n’y avait pas d’armée, pas de colère, pas de guerres, et l’art inhumaïn du forgeron cruel n'avait pas façonné l’épée. Aujourd’hui, sous la domination de Jupiter, ce sont des meurtres et des blessures toujours, aujourd’hui c’est la mer, aujourd’hui mille voies s’ouvrent brusquement qui conduisent à la mort.

Epargne-moi, père des dieux ! ma conscience sans reproche n’éprouve pas les terreurs qui suivent les parjures ou les paroles impies prononcées contre la sainteté des dieux. Que si j’ai rempli maintenant le nombre fatal de mes années, permets que ces mots soient inscrits sur la pierre qui couvrira mes restes : « Ici repose Tibulle, enlevé par une mort cruelle, tandis qu’il suivait Messalla sur terre et sur mer. » 3

Mais moi, qui suis toujours docile au tendre Amour, Vénus elle-même me conduira aux Champs Elyséens. Là règnent les danses et les chants, et, voltigeant de tous côtés, des oiseaux font résonner les doux accents de leur gosier délicat ; le cinnamome y pousse sans culture, et dans toute la campagne la terre complaisante est fleurie de roses embaumées ; et de longues files de jeunes gens mêlés aux délicates jeunes filles se jouent, et Amour renouvelle sans cesse leurs escarmouches. Là se trouvent tous les amants qu’a surpris la Mort avide, et des couronnes de myrte ornent leur chevelure.

Mais il y a le séjour maudit que la nuit profonde cache et autour duquel des flots noirs mugissent ; Tisiphone, à la sauvage chevelure de serpents hérissés, y sévit, et de côté et d’autre la foule impie s’enfuit ; puis, sur le seuil le noir Cerbère siffle par la gueule de ses serpents et monte

26 TIBYLLVS 1-3

Non acies, non ira fuit, non bella, nec ensem < immiti saeuus duxerat arte faber.

Nunc loue sub domino caedes et uulnera semper, nunc mare, nunc leti mille repente uiae. 50 Parce, pater : timidum non me periuria terrent, non dicta in sanctos impia uerba deos.

Quod si fatales iam nunc expleuimus annos, fac lapis inscriptis stet super ossa notis :

HIC IACET IMMITI CONSVMPTYS MORTE TIBVLLYS, 55 MESSALLAM TERRA DVM SEQVITVRQVE MARI.

Sed me, quod facilis tenero sum semper Amori, ipsa Venus campos ducet in Elysios.

Hic choreae cantusque uigent, passimque uagantes dulce sonant tenui gutture carmen aues ; 60 fert casiam non culta seges, totosque per agros floret odoratis terra benigna rosis ; ac juuenum series teneris immixta puellis ludit, et adsidue proelia miscet Amor.

Iic est, cuicumque rapax Mors uenit amanti, 65 et gerit insigni myrtea serta coma:

At scelerata iacet sedes in nocte profunda abdita, quam circum flumina nigra sonant ; Tisiphoneque impexa feros pro crinibus angues saeuit et huc illuc impia turba fugit ; Re 0070 tum niger in porta serpentum Cerberus ore stridet et aeratas excubat ante fores.

50 repente V® in marg. : repente rasura mulalum in reperte A reperte V: : multa reperta uia ç || 59-62 habent Par. || 67-72 habent Par. || 67 in AV : sub Par. | 68 circum AV : -ca Par. || 69 Tisiphone c: Tes-AV Par. || implexa ç | 70 fugit AV Par. th: iacet Par. n || 71 tum Par. : tunc AV

la garde devant les portes d’airain. Là-bas le corps coupable d’Ixion, qui osa outrager Junon, tourne sur une roue rapide : et Tityos étendu et couvrant neuf arpents fournit, de ses noires entrailles, une pâture éternelle aux oiseaux; Tantale y est aussi,et il ya auprès deluiun étang, mais, chaque fois qu'il va boire, l’onde se dérobe à son âcre soif ; et les filles de Danaüs, qui offensèrent la puissance de Vénus, cherchent à porter les eaux du Léthé dans des tonneaux sans fond (1).

Que là-bas aille quiconque a trahi mes amours et m'a. souhaité une campagne qui me retienne longtemps absent. Mais toi, je t’en supplie, reste-moi fidèle, et, pour garder le dépôt sacré de ta pudeur, que ta vieille mère demeure toujours attentive auprès de toi. Qu'elle te raconte des histoires en tirant, près de la lampe, les longs fils de sa quenouille bien garnie ; cependant qu’à côté d’elle la jeune esclave, attachée à sa lourde tâche, cède peu à eu àla fatigue et au sommeil etlaisse tomber l’ouvrage. C’est alors que je voudrais Venir subitement, sans que personne m’annonçât, et, comme envoyé du ciel, apparaître à tes yeux ; alors, au-devant de moi, telle que tu seras, tes longs cheveux en désordre, aceours,. Delia, les pieds nus. es ; Voilà ma prière ; ce jour si beau, ce jour radieux, puisse. la blanche Aurore nous l’apporter avec ses chevaux couleur de rose. ; Re

(1) Comparer les vigoureux tableaux de Lucrèce, 3,978 sqq

27 È TIBVLLVS 1-3

Hlic Tunonem temptare Ixionis ausi uersantur celeri noxia membra rota ; a porrectusque nouem Tityos per iugera terrae 70 adsiduas atro uiscere pascit aues ; Tantalus est illic, et circum stagna : sed acrem iam iam poturi deserit unda sitim ; et Danai proles, Veneris quod numina laesit, in caua Lethaeas’dolia portat aquas. 80 Jlic sit quicumque meos uiolauit amores, -optauit lentas et mihi militias.

At tu casta precor maneas, sanctique pudoris adsideat custos sedula semper anus.

Haec tibi fabellas referat positaque lucerna 85 -dedueat plena stamina longa colu ; at circa grauibus pensis adfixa puella paulatim somno fessa remittat opus. | Tune ueniam subito, nec quisquam nuntiet ante, “sed uidear caelo missus adesse tibi ; 90 tune mihi, qualis eris longos turbata capilles , obuia nudato, Delia, curre pede.

Hoc precor, hunc illum nobis Aurora nitentem Luciferum roseis candida portet equis.

75tycios AV || 83-88 habent Par. | 838 at tu casta precor maneas AV:casta precor coniunx maneas Par. || 86 colu habent Fris. : -lo AV Par. | 87 at Par. : ac AV ||88 remittat AV Par.th: -ttit Par, n || 94 tunc V?g: nüc A nune V1.

Cette pièce est la première des trois élégies consacrées à Marathus (1). Elle interrompt le cours du roman de Tibulle et de Delia Il y a eu entre les deux amants une brouille, discidium, que nous révèle le début de l’élégie 5, et qui se placerait alors entre les pièces 1 et 4. Tibulle a cherché à s’étourdir dans le vin et les amours de passage (5, 37, 39). C’est à cette époque aussi qu'il à dû songer à Marathus, personnage dont nous ne savons pas si le nom est réel ou fictif, qui était peut-être un jeune Grec aux mœurs équivoques, un de ces pueri delicali souvent célébrés par les poètes latins. Il a eu pour lui un penchant tenace, lento amore v. 81, et qui n’était pas encore partagé lors de l’élégie 4.

Le sujet y est ingénieusement traité : Tibulle met dansla bouche de Priape une ars amandi, dont Ovide se rappellera et les thèmes et les procédés en usant de touches moins légères toutefois et en restant dans un cadre didactique.

L'ordre traditionnel en a paru suspect ; il a été bouleversé par l’hypercritique allemande, surtout par Ritschl (2), que ses successeurs ont périodiquement combattu, soit pour proposer un système différent du sien, soit pour défendre et justifier l’ordre des manuscrits. Selon notre principe, nous laisserons cet ordre se défendre de lui-même : le travail des transpositions, forcément arbitraire, entraîne plus d’inconvénients que d’avantages ; du reste la manière à la fois spontanée, subtile et flexible de Tibulle nous a déjà montré que ce ne sont pas des sauts d’idée, des transitions brusques, des ellipses qui peuvent justifier les rigueurs de la critique. Ë

Le mouvement de la pièce est simple au premier abord : le poète . consulte Priape (v. 1-7), qui lui expose l’art de se concilier les beaux garçons (7-72). Le dieu réaliste, ruslica proles v. 7, et dont la faux recourbée (v. 8) n’annonce pas tant de politesse, se révèle fin connaisseur et maître adroit et subtil, et du contraste naîtra l’humour de la pièce. Il donne avec abandon et sans se piquer de rigueur, ses préceptes, tantôt généraux, tantôt particuliers. Pour

(1) Pour la date, cf. supra p. 5.

(2) En 1866. Cf. éd. Hiller, p. X, et A. Cartault, À propos du Corpus Tibullianum, p. 207 sqq.

conquérir un jeune garçon, dit-il, — et la chose est difficile, et ses attraits le rendent si fier et si exigeant qu’il vaudrait mieux le fuir (1) (9-14) — il faut d’abord de la ténacité et de la patience : (15-20) ; il faut ne pas se faire scrupule d'employer les serments (21-26), profiter sans hésiter de la jeunesse qui passe si vite (27- 38), montrer toujours une entière complaisance (39-52). Alors sa résistance selaissera vaincre peu à peu et l’art déployé (artes v. 57) recevra sa récompense (53-56). Malheureusement l’art d’aimer est aujourd’hui saboté par l’esprit mercantile qui a envahi le siècle : les beaux garçons veulent des cadeaux. Or quel plus beau cadeau un poète peut-il faire que des vers amoureux et flatteurs ? Et voici Priape engagé dans un éloge de la poésie et apostrophant les garçons qui préfèrent à l’'hommage poétique le présent matériel (57- 72). Ce développement, assez inattendu, s'explique par des raisons psychologiques et esthétiques à la fois. D'abord Tibulle, qui n’aime pas les cadres rigides, laisse parfois, dans ce discours de Priape, transparaître sa propre personnalité. Tel mouvement, comme crudeles diui du v. 34, les regrets sur la briéveté de la vie (27-38)

(1) Tibulle suggère en effet cette suite d’idées par les détails qu’il choisit. Nous avons vu d’ailleurs que sa manière admet les ellipses, les sous-entendus, l’absence des liaisons. Cette remarque nous aidera à comprendre l’énigme du texte dans cette première partie. Du point de vue de la suite logique, le sed du v. 15 a paru incompréhensible à la critique, après le O fuge te... credere du v. 9. On a proposé pour sed des corrections qui restent arbitraires. Cartault ne voit de moyen de résoudre la contradiction qu’en admettant au v. 9 la correction ne fuge (cf. son édition de Tibulle, p. 166). Il semble que cette correction, simplification apparente, rompt, par la crudité brusque du conseil — et non pas par son indécence — le mouvement de la pensée et ne correspond pas au tour d’esprit du Priape tibullien. Je crois qu’il faut respecter la tradition manuscrite. L’idée qui domine le passage, comme d’ailleurs toute-la pièce, est celle de la difficulté qu’il y a à réduire la résistance du puer formosus et des risques qu'il fait courir au poursuivant. Donc mieux vaudrait ne pas s’y exposer. Mais, si l’on s’est laissé prendre, — et c’est une loi de la nature, dit notre dieu réaliste, que la beauté appelle l’amour, iusti amoris v. 10 — il ne faut pas se laisser rebuter par les premières résistances, mais appliquer les préceptes de l’ars amandi. Le sed exprime ce tournant de la pensée. De plus ne sent-on pas dans le O fuge un regret de Tibulle obsédé par sa propre aventure et convaincu de la vanité des préceptes (v. 81-84) ? Enfin il ny a pas désaccord entre ce v. 9 et le w. 74 : Sed Titium coniunx haec meminisse vetat, puisque haec résume l’art d'aimer exposé par Priape, que c’est cet art d’aimer qui impressionne la femme de Titius, et que cette dame en craint les effets sur l’esprit de son mari,

répondent plus aux préoccupations du poète qu’au caractère du dieu. Déjà son premier mot, O fuge..., laissait percer comme un | retour de l’homme sur lui-même, un regret de s'être laissé prendre.

Pourquoi alors choisir Priape ? C’est que Priapeétait le dieu ratde- ; :

oaot4s par excellence et quele moule grec s’offrait de lui-même au poète pour y couler sa pensée. Mais Tibulle n’est pas un archéologue qui cherche à faire une représentation objective, c’est un homme sensible qui sous la fiction dissimule son âme. Et, insensiblement; il a mêlé sa personnalité à celle du dieu, et, tout à coup, oubliant sa fiction, il s’est laissé entraîner par son sujet et s’est emporté contre les garcons rebelles aux séductions de la poésie et de ses paroles flatteuses (blanditiis v. 71). Il est d’ailleurs délicat de déterminer dans quelle mesure ce mouvement est inconsciemment amené ou voulu de propos délibéré. Il convient d’y reconnaître cette intention humoristique que nous signalions au début. L'idée de mettre dans la bouche d’un Priape, du dieu rubicond et indécent, l'éloge de la poésie présentée comme le plus précieux homnriage rendu à l’amour, quelle étrange inconséquence si ce n’était la plus plaisante des inventions ! Elle a dû amuser Tibulle;

et tout de même son sens pratique de Romain malgré tout devait

y trouver son compte, Enfin c’est cet élément subjectif, glissé d’abord, puis épanoui dans le discours de Priape, qui évite à la pièce le caractère didactique et y fait circuler la sève élégiaque. Elle s’achève sur le mode ironique : plus badin dans le premier couplet (73-80), où le disciple, mué en maître, adresse ses leçons d’amour non pas à son ami Titius, surveillé par sa femme, mais aux amants dédaignés ; plus amer dans le couplet final (81-84), où le.

… poète —- il s’agit bien d’un Titius | — avoue sa blessure et que toute

sa science n’est que vanité et ne l’a pas fait triompher des froideurs de Marathus. Nouvelle opposition, qui contribue au caractère humoristique de la pièce, si l'humour est l’expression primesautière et spirituelle d'expériences amères. Et cette fin ramène invinciblement dans notre esprit le vers du début O fuge te... credere, et

. là serait la moralité de cette pièce complexe, une des plus curieuses

de Tibulle.

L’accent si personnel du poème exclut l’hypothèse qui fait de Marathus un personnage imaginaire, outre que les élégies 8 et 9 contiennent sur lui des détails précis et particuliers. L’élégie 4 est tout aufre chose qu’une variation sur un motif grec. Mais Tibulle était trop cultivé et trop grec sans doute par sa formation pour n'avoir pas été influencé par la Moôsa radtxr et pour qu’on puisse négliger la recherche de ses ‘sources, Depuis les environs de 1880, la critique tibullienne, particulièrement en Allemagne, s’est orientée vers cette étude ; maïs les conclusions ont souvent dépassé les résultats atteints. Les rapprochements indiqués jusqu'ici sont parfois lointains, et d’autre part le fait que les œuvres érotiques grecques, sources supposées, sont en grande partie perdues ou connues seulement par des titres, rend la question délicate, Quoi

- qu’il en soit, pour l’élégie 4, Tibulle, qui trouvait des suggestions dans les Eglogues de Virgile et dans Horace, Sat, 1,8 et 2,5, a utilisé un fonds commun aux poètes latins : la poésie grecque lui offrait la plupart de ses motifs, depuis l’ancienne lyrique, avec Alcée et Anacréon, jusqu'à la comédie nouvelle ét surtout la poésie alexandrine (1). Mais s’il n’invente pas ses motifs, il les anime de sa passion, il les vivifie par 1a fraîcheur, ie piquant ou la profondeur de ses

“impressions, et les tours, le mouvement, l’esprit sont bien à lui.

»- PS (1) Cf. surtout Fr. Leo, Plautinische Forschungen, Berlin 1895 p. 129 ; et les études de Fr. Wilhelm: Satura Viadrina, Breslau 1896, p. 48 sqq. : Zu Tibullus 14; — Philologus,t. LX, 1901, p. 579 sqq.: Zu Tibullus I 8 und 9 ; — Rheïin. Mus. t.

LIX, 1904, p. 279 sqq. : Tibulliana, et t. LXI, 1906 : Zu Augusteischen Dichtern, p. 95sqq.

« Que des toits de feuillage(1), Ô Priape, mettent ta tête à l'abri des rayons du soleil, à l’abri des neïges : dis-moi ton art de séduire les beaux garçons ! Je le sais bien, tu n’as pas l’éclat de la barbe, tu n’as pas une chevelure bien arrangée ; nu, tu endures les longs froids du solstice d'hiver ; nu aussi, les sécheresses de la Canicule. »

Ainsi disais-je ; et telle fut la réponse que me fit le rustique fils de Bacchus, le dieu armé de la faux recourbée :

«0 garde-toi de te confier à la tendre troupe des garçons : ils ont toujours quelque attrait qui appelle à bon droit l’amour. Celui-ci plaît par son adresse à maîtriser un cheval en serrant les rênes, celui-là fend l’eau calme de Sa poitrine blanche comme la neige ; l’un séduit par la

fougue de son audace, l’autre par la pudeur virginale ré-

pandue sur ses tendres joues .En tout cas, ne va pas te. laisser rebuter par un premier refus ; peu à peu le cou rebelle cédera au joug : longueur de temps rend les lions dociles à l’homme, longueur de temps fait doucement miner la pierre par l’eau ; l’année, sur les coteaux exposés au soleil, mürit les raisins, l’année ramène pédiodique-

(1) La statue de Priape (cf. supra p. 11) était souvent placée sous un arbre. Comparer notamment Carm.Priapea, 83, 6 : Priape

qui sub arboris coma Soles,sacrum reuincte pampino caput, Ruber sederé cum rubente fascino.

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