LIVRE PREMIER
Qu'un autre s’amasse un trésor d’or jaunâtre et possède des milliers d’arpents d’un sol bien cultivé, pour trembler dans des fatigues perpétuelles au voisinage de l’ennemi, pour que les sonneries guerrières de la trompette chassent
5 loin de lui le sommeil : moi, que ma pauvreté me fasse
traverser une vie de loisir, pourvu que, sans jamais s’éteindre, le feu brille dans mon âtre ; que je plante moimême, dans la saison propice, les ceps délicats, en vrai paysan, et, d’une main adroite, des arbres fruitiers déjà formés ; et que l’Espérance (1) ne me leurre point, mais qu’elle fasse toujours s’amonceler mes récoltes et remplisse mes cuves d’un vin nouveau bien onctueux. Car j'honore dévotement et les souches perdues dans les champs et les vieilles pierres (2) des carrefours, qui portent des guirlandes de fleurs ; et, les prémices de tous les fruits que me donne le printemps sont l’offrande que je dépose aux pieds du dieu rustique. Blonde Cérès, pour toi il y
(1) Divinité, dont la fête tombait le 1er août, et qui avait un temple au Forum Olitorium.
(2) Souches symbolisant le dieu Terme, et pierres sacrées ; le culte de Terminus est caractérisé par Ovide, Fastes, 2,641 sq.
TIBVLLI
LIBER PRIMVS
Divrrias alius fuluo sibi congerat auro
et teneat culti iugera multa soli,
quem labor adsiduus uicino terreat hoste, Martia cui somnos classica pulsa fugent :
me mea paupertas uita traducat inerti, dum meus adsiduo luceat igne focus,
ipse seram teneras maturo tempore uites rusticus et facili grandia-poma manu,
nec Spes destituat, sed frugum semper aceruos praebeat et pléno pinguia musta lacu.
Nam ueneror seu stipes habet desertus in agris seu uetus in triuio florida serta lapis +
et quodcumque mihi pomum nouus educat annus, libatum agricolae ponitur ante deo.
Flaua Ceres, tibi sit nostro de rure corona
AR
= 1-10 habent Par.1-2 haben! Fris. Diomepes p. 484 Keil 5-6 habent Fris. 6 habent Marius VrcroriNus p. 127, 7, CAESIVS Bassvs p. 264, 14, CENsorINUS de Metr. p.612,12 et 616,15 K || 1 conserat Dromepes || 2 multa Fris. Par. Diomepes : magna AV j Buita Fris. Par. : uit(ale AV [ A,sicut Par., habetl semper e pro ae] | 6 exiguo Par. || 42 florea ç | 14 deo ç Muret: deum AV:
agricolam... deum ç
aura, de ma propriété, une couronne d’épis, qui pendra à la porte de ton temple ; et, dans mon jardin plein de fruits, je veux placer comme gardien un Priape(1) peint en rouge, dont la faux redoutable fera peur aux oiseaux ; vous aussi, gardiens d’un domaine riche autrefois, main-
20 tenant appauvri, vous avez vos présents, dieux Lares ; “alors une génisse immolée purifiait d'innombrables taureaux, maintenant une agnelle est la modeste victime offerte pour une petite terre : une agnelle tombera en votre honneur, et qu’autour d'elle la jeunesse rustique s’écrie : « Jo ! à nous moissons et bons vins ! » -
25 Si je pouvais seulement, désormais, si je pouvais vivre content de peu, sans être toujours entraîné en de longues marches, et fuir le lever brûlant de la canicule à l’ombre d’un arbre, sur les bords d’une eau courante ! Et toutefois je ne rougirais pas de tenir de temps en temps la pioche
30 ou de stimuler avec l’aiguillon des bœufs pesants ; je ne £ serais pas fâché non plus de rapporter à la maison, dans le pli de ma robe, une agnelle ou le chevreau que sa mère aura laissé en arrière et oublié, Et vous, épargnez, voleurs et loups, mon petit bercail : c’est dans un grand trou-
35 peau qu'il faut aller chercher votre proïe. Ici, j’ai coutume tous les ans de purifier mon berger et d’arroser de lait la douce Palès (2). Dieux, assistez-moi, et les dons d’une table pauvre, offerts dans des vases d’argile sans ornements, ne les dédaignez point : c’est d'argile que l'antique paysan fit ses premières coupes, qu’il formait
(1) Priape, dieu des jardins, est décrit ici dans une de ses principales fonctions. Ses statues de bois, armées d’une faux, étaient placées dans les jardins comme épouvantails. Cf. Virgile, GEO: 4 4, 110-111 et Horace, Sat. 1, 8, 2-Sqq:
(2) Déesse protectrice des troupeaux invoquée aux Palilia ; voir la description d'Ovide, Fastes, 4,721 sqq.
ul TIBVLLVS 14
spicea, quae templi pendeat ante fores :
pomosisque ruber custos ponatur in hortis, terreat ut saeua falce Priapus aues ;
uos quoque, felicis quondam, nunc pauperis agri custodes, fertis munera uestra, Lares ; 6
- tunc uitula innumeros lustrabat caesa iuuencos,
nünc agna exigui est hostia parua soli :
agna Cadet uobis, quam circum rustica pubes
clamet «io ! messes et bona uina date.»
Jam modo iam possim contentus uiuere paruo 25
nec semper longae deditus esse uiae, sed Canis aestiuos ortus uitare sub umbra
arboris ad riuos praetereuntis aquae ; nec tamen interdum pudeat tenuisse bidentem
aut stimulo tardos increpuisse boues ; 30 non agnamue sinu pigeat fetumue capellae
desertum oblita matre referre domum.
At uos exiguo pecori, furesque lupique,
parcite : de magno praeda petenda grege. es Hic ego pastoremque meum lustrare quot annis 35
et placidam soleo spargere lacte Palem.
Adsitis, diui, nec uos e paupere mensa
dona nec e puris spernite fictilibus :
fictilia antiquus primum sibi fecit agrestis ,
17 ruber habent Fris. || 19 felieis ç : -ces AV || 28 cadet : cadit Havet || 24 clamet g : -mat AV | 25-34 habent Par. 25 habent Eris. | 25 iam modo iam possim Fris. : iam modo non possum AV quippe ego iam possum Par. |} 29 bidentem Par. g : -tes ex corr. V ludentes A || 32 domum A : donum V || 83, 34 habent Fris. || 34 magno Fris: Par. th : magno est AV Par.n | 87-44, 47-50 habent Par. | 37 adsitis diui AV: uos quoque adeste dei Par. || nec Par, : neu AV ;
d’une terre maniable. Je ne demande, moi, ni les riches-
ses de mes pères ni les revenus que jadis la moisson mise au grenier rapporta à mon aïeul : une petite terre me suffit, si je puis me reposer sur un lit familier et délasser mes membres sur ma couche accoutumée. Quelle joie d'entendre de son lit les vents furieux et de presser tendrement sa maîtresse contre sa poitrine ou, lors-
qu’en hiver, l’Auster aura versé ses eaux glacées, de
s'endormir tranquillement à la chaleur d’un bon feu !
Voilà le bonheur que je voudrais : qu’il soit riche — ïl en a le droit -— celui qui peut braver la fureur de la mer et les sombres orages.
Ah ! puisse tout l’or du monde périr, avec toutes les émeraudes, plutôt que mes voyages fassent pleurer une amie ! A toi il convient, Messalla, de guerroyer sur terre et sur mer (1), pour que ta maison se pare des trophées enlevés à l’ennemi (2): moi, je suis retenu captif dans les chaînes d’une belle amie, et je suis le gardien assis à l’attache(3) devant sa porte insensible. Non,jene me soucie pas de la gloire, ma Delia : auprès de toi si je puis être, je consens qu’on m'appelle lâche et oisif ; ah ! te regar-
60 der, quand sera venue mon heure suprême, te tenir, en
mourant, de ma main défaillante ! Et tu me pleureras, Delia, quand je serai déposé sur le lit près de s’allumer,. et, mêlés à des larmes amères, tu me donneras tes baïsers ;
(1) Cf: supra p. 2-4.
(2) Les trophées, après avoir été portés dans le cortège du triomphateur, étaient attachés, dans sa demeure, aux montants . FR ou placés dans levestibule. Cf, Tite-Live, 10,7, 9 et 38,
(3) Le ianitor était l’esclave qui gardaït les clefs de la porte et quise tenait assis, ordinairement enchaîné, à l’entrée.de la mai-
ni Cf. Ovide, Am., 1, 6, 1 : ianilor (indignum !) dura religute catena. :
12 TIBVLLVS RE 0
pocula, de facili composuitque luto. 40 Non ego diuitias patrum fructusque requiro, quos tulit antiquo condita messis auo :
parua seges satis est, noto requiescere lecto si licet et solito membra leuare toro.
Quam iuuat immites uentos audire cubantem 45 et dominam tenero continuisse sinu aut, gelidas hibernus aquas cum fuderit Auster, securum somnos igne juuante sequi !
Hoc mihi contingat : sit diues iure, furorem qui maris et tristes ferre potest pluuias. 50 O quantum est auri pereat potiusque smaragdi, quam fleat ob nostras ulla puella uias.
Te bellare decet terra, Messalla, marique, . ut domus hostiles praeferat exuuias :
me retinent uinctum formosae uincla puellae, 55 et sedeo duras ianitor ante fores.
Non ego laudari euro, mea Delia : tecum dum modo sim, quaeso segnis inersque uocer ; te spectem, suprema mihi cum uenerit hora, te teneam moriens deficiente manu. ee Flebis et arsuro positum me, Delia, lecto, tristibus et lacrimis oscula mixta dabis ; flebis : non tua sunt duro praecordia ferro 41 fructusque AV : -tusue Par. ||-48 noto Cartault, Havet : uno Par.seges satis est satis est requiescere AV? : seges satis est requiescere V1 | 44 si licet « : scilicet AV Par | solito AV Par. n : solido {a add, supr.| Par. th || 48 igne AV : imbre Par. l 49 sit Par: si AV. || iure AV :,rure Par. || 50 et tristes ferre potest pluuias AV: et celi nubilia ferre potest Par. || 51 pereat potiasque AV : potius pereatque ç | 54 hostiies g : exiles AV!
ostiles V?én margine. || 58 uictum ç || 59 ct 60 te ç: et AV l 63-64 habent Fris.|| 63 duro Fris. V?g: -ra AV!
TIBULLE k 13
tu pleureras : tu n’as pas le cœur durement scellé avec du fer, ta tendre poitrine ne contient pas un caillou. De ces funérailles-là, pas un jeune homme, pas une jeune fille ne pourra revenir à la maison les yeux secs : toi, n’offense pas mes mânes, mais épargne tes cheveux dénoués ; tes tendres joues aussi, Delia; épargne-les.
Cependant, tant que les destins le permettent, aimonsnous tous deux : bientôt viendra la mort, la tête enveloppée de ténèbres ; bientôt se glissera l’âge qui engourdit, et l’amour ne siéra plus, les caresses des mots non plus, quand nos têtes auront blanchi. C’est maintenant qu’il faut servir la légère Vénus, tandis qu’il n’y a pas de honte à briser des portes et qu’il y a du plaisir à faire entrer avec soi la querelle ; là je suis bon général et bon soldat : vous autres, enseignes et trompettes, loin d’ici, portez les blessures aux guerriers ambitieux, portez-leur aussi la fortune ; moi, à l’abri du souci grâce à mes provisions, je me rirai des riches et je me rirai de la faim.
13 TIBVLLVS I-1
uincta, nec in tenero stat tibi corde silex.
Illo non iuuenis poterit de funere quisquam 65 lumina, non uirgo, sicca referre domum ; tu manes ne laede meos, sed parce solutis crinibus et teneris, Delia, parce genis.
iam ueniet tenebris Mors adoperta caput ; 70 iam subrepet iners aetas, nec amare decebit, dicere nec cano blanditias capite.
Nunc leuis est tractanda Venus, dum frangere postes non pudet et rixas inseruisse iuuat ;
Interea, dum fata sinunt, iungamus amores :
hic ego dux milesque bonus : uos, signa tubaeque, 75 ite procul, cupidis uulnera ferte uiris,
ferte et’opes ; ego composito securus aceruo
dites despiciam despiciamque famem.
64 uincta Fris. V?g : iuncta AV! nec AV : neque Fris.|| 70-72 habeni Par. 71 habent Fris. || 71 nec Fris. Par.: neque AV || 72 capite AV Par. :-ti c || 73 postes V : posses A || 74 conseruisses || 75 (uos signa...) -78 habent Par. || 78 dites despiciamAV despiciam dites Par.
it
Cette pièce est la première .en date des élégies consacrées à Delia (cf. supra p. 4-5). Elle a pu être composée fin 30 ou én 29, pendant l’hiver, si l’on tient compte des vers 29-30. Tibulle, après avoir suivi Mes$alla contre les Aquitains révoltés, est revenu de Gaule probablement dans la seconde moitié de 30. Il a fait la connaissance de Delia et nous le voyons en relations avec elle. Il apporte à cette passion toute la fougue de son adolescence ; il se déclare incapable de s’y arracher et refuse de prendre part à la nouvelle expédition projetée en Cilicie et dont Messalla vient d’être chargé. Un membre de sa famille, un tuteur ou un patruus, a essayé en vain de le décider à partir. Il avait déjà envoyé le jeune homme en Gaule: il s’efforce encore de l’enlever à une vie de plaisir et de galanterie qui ne peut arranger ni sa carrière ni sa fortune. Tibulle, qui ne le nomme pas, a dû lui garder une rancune tenace, et c’est peut-être à lui qu’il fait allusion à la fin de la pièce : At {u qui laetus rides mala nostra v. 87. Or son amour est maintenant contrarié. Le mari de Delia a dû surprendre l'intrigue ; il fait monter auprès de sa femme une garde sévère. Tibulle, désespéré, écrit une élégie où il exhale sa rancune et son chagrin et où il suggère à Delia ce qu’elle doit faire pour le rejoindre.
Le poète, ayant trouvé solidement fermée la porte de sa maîtresse, est revenu chez lui; il essaie d’endormir sa douleur par le vin (v. 1-6). En attendant que viennent l’ivresse et l’assoupissement, il s'adresse de loin à cette porte inflexible et la supplie de céder à ses prières et de s’entr’ouvrir pour lui seul (7-14). De la porte il passe naturellement à la maîtresse, à qui il demande de montrer une audace qui fera d’elle la protégée de Vénus, comme il en est, lui, le protégé (15-40). Le poète trouve un second argument destiné à agir sur l'esprit de Delia : après l'intervention de Vénus, c’est la présentation d’une magicienne dont les formules d’incantation lui permettront de tromper son mari, tout en la forçant à rester fidèle à son amant (41-58). Une précaution toutefois ou une insinuation : cette magicienne a le pouvoir aussi de le délivrer de sa passion, Mais ce n’est pas cela que demande le poète : il ne voudrait pas renoncer à l'amour de Delia (59-64).Car l’amour de Delia est le rêve unique, la seule occupation de sa vie: mieux vaut vivre avec elle dans la pauvreté que couler dans le luxe une vie sans
amour partagé (1) (65-78). Idée qui ramène le thème douloureux :
a-t-il offensé les dieux par quelque sacrilège pour être si cruellement frappé ? Ileest prêt à tout expier (79-86). En tout cas, gare à celui qui se moque de sa douleur : il sentira à son tour la puissance de Vénus : et c’est la menace déjà exprimée au v. 40 ; un croquis réaliste lestement enlevé en souligne les effets (87-96). Une brève prière termine la pièce : il a, lui, toujours été l’esclave soumis de Vénus : que Vénus l’épargne.
On a souvent vu dans cette élégie une variation artistique sur un motif de l’érotique traditionnelle, une sorte de « complainte à la porte», un raoax\avstÜvcoy à la manière alexandrine (2). C’est peut-être vrai pour une partie au moins de la pièce, mais elle est plus que cela, à la fois sérénade ardente et plaidoyer adroit ; elle vise un double but : faire passer en la maîtresse la chaleur de la passion qui brûle le poète, et agir sur son esprit simple et crédule, d’une part en l’encourageant à oser, d’autre part en lui inspirant la crainte et de Vénus, la terrible, qui tantôt seconde et tantôt châtie, et de l’artificieuse magicienne, capable d’aider les amours mais aussi d’en débarrasser l’amant malheureux.
Dans quelle mesure cette Vénus, dont le-nom revient si souvent dans l’œuvre de Tibulle, est-elle pour lui un être divin ? Il y voit certainement autre chose qu’un simple ornement mythologique, la personnification d’une force mystérieuse, d’une des grandes lois de la Nature. Son ton de conviction est tel qu’il nous communique l’idée d’une puissance souveraine et nous fait sentir en elle l’Aphro-
(1) Ce développement contient un passage obscur et qui a fait beaucoup chercher les commentateurs : au v. 65 sqq. ferreus ille fuit... À qui Tibulle fait-il allusion ? Au mari de Delia ? Mais le reste de la pièce donne à croire qu'il était à Rome. Alui-même ? Mais alors le passage est peu cohérent et l’on ne comprend plus l’opposition des vers 71 sqq. À un rival ? Mais Tibulle, répond Cartault (Tibulle, p. 159), est au début de sa liaison et n’a pas encore de rival. À un personnage indéterminé ? Mais le texte des manuscrits ne permet guère cette explication.—Ilserait corrompu, dit Cartault ; et il accueille la correction de Scaliger fuat qui «donne unsens excellent », si l’on garde possit{ de AV. — Mais, dans ce cas, malueril est-il satisfaisant pour la grammaire ? De plus les détails des v. 67-68 ne sont-ils pas trop précis pour s’accorder avec l’hypothèse du personnage indéterminé ?
Je crois donc qu'il faut chercher dans le sens de la troisième hypothèse, en admettant la leçon de g posset ; la leçon possit de AV à pu être influencée par les consonances fuit, maluerit. Que Tibulle n’ait pas encore de rival, comment l’affirmer ? Il semble au contraire, d’après les v. 57 sqq.,qu’il ne secroyait pas tout à fait à l’abri et que sa défiance n’était pas excitée sans raison-
(2) Cf. notamment Belling, Albius Tibullus, Berlin, 1897,
p. 84 sqq.
dite grecque, l’inspiratrice de l’amour universel. En même temps les besoins de sa passion l’amènent à rabaisser cette image, il la matérialise en quelque sorte ; il fait de la déesse la protectrice des amours furtives (celari uult sua furta Venus v. 34), et ainsi en tire argument pour frapper l'imagination de la superstitieuse Delia. Ce n’est plus alors qu’une figure ad feminam, que le poète ne prend guère au sérieux lui-même, mais qui peut servir ses intérêts. Ces deux aspects, dont le premier, par son caractère amoral, entraîne insensiblement le second, font de la Vénus tibullienne une figure complexe et équivoque, un peu trouble, et singulièrement poétique. Quant à la magie, elle était en faveur dans la société du temps et très répandue dans les milieux légers que pouvait fréquenter une Delia. Elle revient souvent dans les élégies du premier livre. Tibulle avait trop d'esprit pour ne pas mépriser les sorcières et leurs incantations. Mais les mettre en scène, c'était à la fois flatter les penchants de Delia et agir sur sa volonté. Il pensait sans doute que - tous les talismans étaient bons qui lui ouvriraient la fameuse porte. Enfin l'analyse de la pièce a montré une suite d’idées, un peu nonchalante, certes, mais spontanée et naturelle ; on passe de l'une à l’autre sans transition rigoureuse mais sans heurt. Cette manière libre et souple exclut le grief d’incohérence (1) et surtout . l'hypothèse d’une division en quatre fragments (2).
(1) Formulé notamment par Karsten (Mnemosyne, t. XV, 1887, De Tibulli elegiarum structura, p. 211 sqq.).
(2) Cf. édition Hiller, p. 1x (hypothèse de Mau, 1866, reprise de Heyne et de Voss).
IT
Verse encore | du vin pur, pour éteindre des”doüleurs nouvelles, pour que le sommeil maîtrise et ferme les yeux de ton maître épuisé ! et qu’on ne vienne pas, quand Bacchus aura copieusement étourdi mes tempes, me réveiller, durant le repos de mon triste amour. C'est qu’une garde farouche est montée auprès de mon amie, un verrou inflexible ferme sa porte solidement.
Porte d’un seigneur peu commode (1), sois battue par la pluie, puisse Jupiter commander à sa foudre d’aller te frapper. Porte, allons, ouvre-toi pour moi seul, vaincue par mes plaintes ; tourne sur tes gonds et entrebaïlle-toi sans faire de bruit, et, pour les méchants souhaits que t’a adressés mon délire, pardon ! qu’ils retombent sur ma propre tête : rappelle-toi plutôt les prières qu'a multi-
"pliées ma voix suppliante et les guirlandes de fleurs que je
donnais à tes jambages. Toi non plus, n’aie pas peur, Delia, de tromper tes gar-
- diens ; il faut oser : les audacieux sont aidés par Vénus
elle-même ; c’est elle qui seconde le jeune homme qui se risque sur un seuil nouveau ou l’amie qui introduit la clef et ouvre la porte ; c'est elle qui apprend à glisser furtivement à bas d’une couche voluptueuse et à poser le pied sans bruit ; elle qui apprend à échanger, en présence du
(1) I s’agit du mari de Delia.
IT
ADDE merum uinoque nouos compesce dolores, occupet ut fessi lumina uicta sopor,
neu quisquam multo percussum tempora baccho excitet, infelix dum requiescit amor.
Nam posita est nostrae custodia saeua puellae, 5 clauditur et dura ianua firma sera.
Janua difficilis domini, te uerberet imber, te Iouis imperio fulmina missa petant.
Janua, jam pateas uni mihi uicta querellis, neu furtim uerso cardine aperta sones, 10
et mala si qua tibi dixit dementia nostra, ignoscas ; Capiti sint precor illa meo :
te meminisse decet quae plurima uoce peregi supplice, cum posti florida serta darem.
Tu quoque ne timide custodes, Delia, falle :
audendum est : fortes adiuuat ipsa Venus ; illa fauet seu quis iuuenis noua limina temptat
seu reserat fixo dente puella fores ; illa docet molli furtim derepere lecto, illa pedem nullo ponere posse sono, 20
3 perfusum c|6 firma AV : fultag || 7 dominaec ||14 florea ci] 49 habent Fris. || molli furtim derepere Fris. : furtim molli || decedere AV
mari, des gestes qui parlént et à cacher les mots caressants sous des signes convenus ; et elle n’apprend point cela à tout le monde, mais à ceux que la paresse n’engourdit pas et que la peur n’empêche point de se lever dans l’obscurité de la nuit. Ainsi moi, quand, au milieu des ténèbres, : je rôde, le cœur battant, par toutela ville, <Vénus> (1) ne me laisse pas assaillir par un individu qui me blesse d’un coup de poignard ou qui m’enlève mes vêtements et s’en approprie l’aubaine. Celui que l’amour possède peut aller, assuré et sacré, partout où il lui plaît : il n’a pas à redouter les embûches. Moi, je ne souffre ni du froid paralysant d’une nuit d’hiver ni de la pluie qui tombe à torrents ; ce sont peines qui ne mordent pas sur moi, pourvu que Delia pousse le verrou de sa porte et m'appelle sans rien dire en faisant claquerses doigts. Détournezles yeux, vous, homme ou femme, qui vous trouvez sur mon passage : Vénus veut que ses larcins restent cachés ; tâchez de ne point m'effrayer par le bruit de vos pas, de ne pas chercher mon nom, de ne pas approcher la lumière éclatante de votre torche (2). Si par mégarde on m’aperçoit, silence ! attestez tous les dieux que vous avez oublié : tout bavard sentira, oui, sentira que Vénus est née du sang mêlé aux ondes de la mer impétueuse (3).
D'ailleurs ton mari ne le croira pas, comme me l’a promis une sorcière véridique à l’aide de la magie. Cette femme, je l’ai vue de mes yeux attirer les astres du ciel ; elle détourne par ses incantations le cours d’un fleuve rapide ; sa voix fait s’entr'ouvrir le sol, sortir les mânes
(1) Il manque ici un pentamètre dont le sens général doit cire: Vénus me protège.
(2) Le poète fait allusion à ceux qui se PromEnEnt la nuit dans la ville avec des torches.
(3) L’image évoque l’idée de la cruauté de Vénus re GE Hésiode, Théog. 188 sqq. et Virgile, En, 5, 799-802.
19 TIBVLLVS 1-2
illa uiro coram nutus conferre loquaces blandaque compositis abdere uerba notis ; nec docet hoc omnes, sed quos nec inertia tardat nec uetat obscura surgere nocte timor.
En ego curn tenebris tota uagor anxius urbe, si nec sinit occurrat quisquam qui corpora ferro A5 üulneret aut rapta praemia ueste petat.
Quisquis amore tenetur, eat tutusque sacerque qualibet : insidias non timuisse decet.
Non mihi pigra nocent hibernae frigora noctis, non mihi cum multa decidit imber aqua ; 30 non labor hic laedit, reseret modo Delia postes et uocet ad digiti me taciturna sonum.
Parcite luminibus, seu uir seu femina fiat obuia : celari uult sua furta Venus :
neu strepitu terrete pedum neu quaerite nomen 35 neu prope fulgenti lumina ferte face ; si quis et imprudens aspexerit, occulat ille perque deos omnes se meminisse neget :
nam fuerit quicumque loquax, is sanguine natam, is Venerem e rapido sentiet esse mari. 2040 Nec tamen huic credet coniunx tuus, ut mihi uerax pollicita est magico saga ministerio.
Hanc ego de caelo ducentem sidera uidi, fluminis haec rapidi carmine uertit iter, haec cantu finditque solum manesque sepulcris 45 21 nutus AV : uultus g 1 23 docet c: decet AV || 25et 25: coniuncti sine interuallo in AV | 83 fias c || 84 celari... Venus habent Fris. | 35 initio neu ui uidetur NV : ne A | 89-40 habent Fris. | 40 rapido Fris, AV: rabido ç :
des tombeaux, descendre les ossements du bûcher tiède ; tantôt elle retient d’un sifflement magique les cohortes infernales, tantôt, d’une aspersion de lait, elle les fait disparaître. Quand elle veut, elle dissipe les nuages qui attristent le ciel ; quand elle veut, elle fait tomber la neige dans un ciel d’été. Elle passe pour être la seule à posséder les herbes malfaisantes de Médée, la seule qui ait dompté les chiens farouches d’'Hécate. Cette femme m’a composé des formules d’incantation, à l’aide desquelles tu pourras tromper : dis-les trois fois en mesure, et, les formules débitées, crache trois fois; lui ne pourra rien croire de ce qu'on lui dirait de nous, il n’en croira pas ses yeux, s’il nous voit lui-même dans ta couche voluptueuse. Mais garde-toi de donner tes faveurs à d’autres : il verra tout ;iln’y a que moi avec qui il ne s’apercevra de rien. Que croire ? cette femme a dit aussi que ses formules et ses herbes avaient le pouvoir d’éteindre ma passion, et elle m'a purifié à la clarté des torches, et parune nuit sereineune victime noire est tombée devant l’autel des dieux de la magie. Non, ce n’est pas la disparition complète-de mon amour, c’est mon amour payé de retour que je demandais, et je ne voudrais pas pouvoir me passer de toi. RES Il était de fer, celui qui, pouvant te posséder, a préféré sottement aller au buüutinet aux armes. Celui-là peut bien pousser devant lui les bataillons des Ciliciens vaincus, établir son camp de guerrier sur un sol conquis, et se faire voir, en costume tout tissé d'argent, tout tissé d’or, monté ‘ sur un cheval rapide : moi, je voudrais moi-même, ma Delia, pourvu que ce soit avec toi, atteler mes bœufs et faire paître mon troupeau sur la colline familière, et, pourvu qu’il me soit donné de te serrer tendrement dans mes bras, je trouverais doux le sommeil même sur une
20 TIBVLLVS 12
elicit et tepido deuocat ossa rogo ; iam tenet infernas magico stridore cateruas, jam iubet aspersas lacte referre pedem.
Cum libet, haec tristi depellit nubila caelo : cum libet, aestiuo conuocat orbe niues. 50 Sola tenere malas Medeae dicitur herbas, sola feros Hccatae perdomuisse canes.
Haec mihi composuit cantus, quis fallere posses : ter cane, ter dictis despue carminibus ; ille nihil poterit de nobis credere cuiquam, 55 non sibi, si in molli uiderit ipse toro.
Tu tamen abstineas aliis : nam cetera cernet omnia ; de me uno sentiet ille nihil.
Quid credam ? nempe haec eadem se dixit amores cantibus aut herbis soluere posse meos, 60 et me lustrauit taedis, et nocte serena concidit ad magicos hostia pulla deos.
Non ego totus abesset amor, sed mutuus esset, orabam, nec te posse carere uelim.
Ferreus ille fuit qui, te cum posset habere, 65 maluerit praedas stultus et arma sequi.
Ille licet Cilicum uictas agat ante cateruas, ponat et in capto Martia castra solo, totus et argento contextus, totus et auro, * insideat celeri conspiciendus equo ; 70 ipse boues, mea, si teeum modo, Delia, possim iungere et in solito pascere monte pecus, et te dum liceat teneris retinere lacertis,
47 tenet AV : ciet « | 52 perdonuisse A || 58 illec : ipse AV | 65 fuat Scaliger, Cartault|| posset g :-sit AV ||69 contectus ç
terre inculte. Coucher sur la pourpre de Tyr sans que l’amour nous favorise, à quoi bon, quand la nuit ne ramène que les larmes et l’insomnie ? Car ni les plumes alors ni les couvertures brodées ni le murmure d’une eau paisible ne sauraient faire venir l’assoupissement.
Est-ce què j'ai offensé par une parole la divinité de la puissante Vénus et ma langue impie m'en fait-elle maintenant subir la peine ? Suis-je accusé du sacrilège d’avoir pénétré dans les demeures des dieux et d’avoir arraché les guirlandes des foyers sacrés ? Non, si j'étais coupable, je n’hésiterais point à me prosterner devant les : temples et à en embrasser les seuils augustes, je n’hésiterais point à me traîner à genoux sur le sol en suppliant et à frapper contre la porte sacrée ma tête misérable.
Mais toi qui t’amuses à rire de nos douleurs, crains bientôt pour toi : je ne serai pas toujours le seul sur qui tombera la colère divine. Je l’ai vu : tel, que les amours malheureuses des jeunes gens avaient fait rire, a ensuite, devenu vieux, présenté le cou aux chaînes de Vénus, a exercé sa voix tremblotante à débiter des cajoleries et ses mains à arranger des cheveux blancs ; et il n’a pas eu honte de rester debout devant une porte et d’arrêter la servante de l’aimée au milieu du forum. Autour d’un tel homme, garçons et jeunes gens se pressent en le serrant de près, et chacun, pour sa sauvegarde, de cracher dans le pli ondoyant de sa robe (1). Mais à mai, Vénus, fais grâce : je suis ton servant toujours dévoué ; pourquoi brûler, cruelle, une moisson qui t’appartient ?
(1) Pour conjurer le sort et écarter la contagion. C'était une pratique que l’on observait à la vue d’un fou ou d’un épileptique. Cf. Pline, H. N., 28, 35 ; Théophraste, Carac. 16 : uayduevôv te Dov 1 ériAnrtov poiËas ei x6Àrov rrhoat. à
21 TIBVLLVS è 1-2
mollis et inculta sit mihi somnus humo.
Quid Tyrio recubare toro sine amore secundo 75 prodest, cum fletu nox uigilanda uenit ?
. Nam neque tunc plumae nec stragula picta soporem nec sonitus placidae ducere posset aquae.
Num Veneris magnae uiolaui numina uerbo et mea nunc poenas impia lingua luit ? 80 Num feror incestus sedes adiisse deorum sertaque de sanctis diripuisse focis ?
Non ego, si merui, dubitem procumbere templis et dare sacratis oscula liminibus, | non ego tellurem genibus perrepere supplex 85 et miserum sancto tundere poste caput.
At tu, qui lactus rides mala nostra, caueto mox tibi : non uni saeuiet usque deus.
Vidi ego qui iuuenum miseros lusisset amores post Veneris uinclis subdere colla senem a 90 et sibi blanditias tremula componere uoce - et manibus canas fingere uelle comas ; stare nec ante fores puduit caraeue puellae — ancillam medio detinuisse foro.
Hunc puer, hunc iuuenis turba circumterit arta, 95 despuit in molles et sibi quisque sinus.
At mihi parce, Venus : semper tibi dedita seruit mens mea ; quid messes uris acerba tuas ?
78 possit ç | 79 magn(a)e ex corr. V : -gni A || 80 nüc A : num V || 82 diripuisse AV : deripuisse ç || 83 el 86-96 habent Par. || 87 at tu qui letus AV : qui nimium letus Par. || 88 non unis: non unus AV et iratus Par. || 89 miseros iuuenum dampnasset Par. || 94 det enuisse Par. n || 95 circumterit AV : circumdedit Par. || 96 respuit in moles Par. n | 97 dedita A : debita V.
ti
Voici la seconde en date des élégies déliennes (cf. supra p. 5). Nous sommes en 29. Messalla s’est rendu en Grèce. Tibulle a fini par céder à la pression qui s’exerçait sur lui, et, après avoir trouvé maints prétextes de retard, il a fait ses adieux à Delia et s’est mis en route vers les bords de la mer Egée où Messalla devait l’attendre avec sa cohors praeloria. Mais ilest tombé malade et s’est arrêté à Corcyre. Là, sous l’empire de tristes pressentiments, il écrit, sur le malheur de sa condition, une élégie qui est une de ses plus belles œuvres.
La composition en est d’un art exquis et en fait une véritable symphonie de thèmes découlant les uns des autres et disposés en contraste, depuis l’ouverture mélancolique et sombre jusqu’au finale radieux d'espoir. Pendant qu’un prélude de trois vers pose le sujet, l'ouverture se fait sur le thème — qui deviendra le grand thème romantique — de la solitude morale : le poète est retenu, malade, sur une terre où tout lui est étranger ; il supplie la Mort de l’épargner ; il ne veut pas mourir loin des siens, loin de tout ce qu’il aime, loin de Delia surtout, qui a tant pleuré et maudit son départ et de qui il a pu s’éloigner, malgré Amour. Passage d’une amère douceur qui révèle, en même temps que le païen à la superstition exacte, une âme qui a des échappées modernes par l’mquiétude religieuse qui la tourmente (v. 1-22). Les idées se déroulent ensuite-en une lente et souple progression que l’élan passionné soulève par moments. Dans son malheur Tibulle s’en prend d’abord à Isis, que Delia a honorée si scrupuleusement. Qu'elle vienne enfin le guérir, et Delia lui prouvera sa reconnaissance. Lui, cependant, en citoyen romain qu’il est, ne demande qu’à pouvoir faire toujours au Lar antiquus l’offrande qui lui est due (23-34). Or, ce malheur, c’est la civilisation qui en est cause, avec son esprit de lücre et de guerre : et, du développement précédent avec ses deux parties (23-32 et 33-34), sort naturellement un développement symétrique (35-50) qui n’est qu’une antithèse rendue saisissante par les proportions inégales de ses deux membres (35-48 et 49-50). Le premier est une évocation de l’âge d’or. Douces images auxquelles le poète s’abandonne ! Mais surtout cet âge fortuné ignorait et les longs voyages (longas uias v. 36) et la guerre (non acies, non ira fuit, non bella v. 47) — tout le malheur de Tibulle!