‹ Tibule Et Les Auteurs Du Corpus TibullianumChapitre 11 sur 56 · IV · texte numérisé non relu

IV

« Sic umbrosa tibi contingant tecta, Priape, ne Capiti soles, ne noceantque niues :

quae tua formosos cepit sollertia ? certe non tibi barba nitet, non tibi culta coma est ; nudus et hibernae producis frigora brumae, 5 nudus et aestiui tempora sicca Canis. »

Sic ego ; tum Bacchi respondit rustica proles armatus curua sic mihi falce deus : :

« O fuge te tenerae puerorum credere turbae : nam causam iusti semper amoris habent. 10 Hic placet, angustis quod equum compescit habenis, hic placidam' niueo pectore pellit aquam ; à hic, quia fortis adest audacia, cepit ; at illi uirgineus teneras stat pudor ante genas.

Sed ne te capiant, primo si forte negabit, 15 taedia ; paulatim sub iuga colla dabit :

longa dies homini docuit parere leones, longa dies molli saxa peredit aqua ; annus in apricis maturat collibus uuas, annus agit certa lucida signa uice. 20 2 noceantque AV£g : -antue ç | 8 sic V?inmargineg ç : sit AV]

9 habenl Fris. || o fuge te AV : o fugite Fris. ne fuge te Excerpla Perreji, Cartault || 17-20 habent Par.

ment les astres brillants. Et ne crains pas de faire des serments : les parjures de Vénus se dissipent aux vents qui les emportent à la surface de la terre et des flots. Grand merci à Jupiter : le père des dieux lui-même a annulé les serments les plus passionnés de l’amour déraisonnable ; Dictynna (1) te permet de jurer impunément par ses flèches, et Minerve par sa chevelure (2).

« Mais toute hésitation sera une faute : la jeunesse pas-

sera, et avec quelle rapidité ! Un jour ne demeure point là paresseusement et ne revient pas. Avec quelle rapidité la terre perd ses brillantes couleurs, avec quelle rapidité le haut peuplier, son beau feuillage ! Qu'il est affaissé, quand est venue l’époque fatale de la vieillesse sans force, le chevalsorti autrefois des barrières éléennes (3)! J'ai vu plus d’un jeune homme, mais déjà sur le déclin de l’âge, s’affliger dès lors d’avoir laissé passer sottement ses jours. Dieux cruels ! le serpent se renouvelle et se dépouille de ses années : à la beauté le destin n’accorde pas un délai.

Seuls Bacchus et Phœbus jouissent d’une éternelle jeu-

nesse : une longue chevelure (4) sied à ces deux divinités.

« Quelles que soient les fantaisies du garçon qui t’est cher, cède-lui : la complaisance donnera bien souvent la victoire à l'amour. Ne refuse pas de l'accompagner, malgré la longueur de la route et la canicule qui brûle Îles plaines altérées, malgré le voile bleuâtre et coloré qui s'étend dans le ciel lorsque l’arc pluvieux hâte la venue de

(1) Surnom de Diane.

(2) Chevelure dont la déesse était très fière. Servius (ad Aën. 6, 289) rapporte qu’elle changea en serpents les cheveux de Méduse qui avait osé comparer sa chevelure à la sienne.

a? C'est-à-dire olympiques : la plaine d’Olympie se trouvait en ide.

(4) Les jeunes Grecs portaient les cheveux longs jusqu’à l’âge Viril.-Cf, infra, 3,12 5,121 53, 10,2:

33 Ses FIBVRAWS - < à. 1-4

Nec iurare time : Veneris periuria uenti inrita per terras et freta summa ferunt.

Gratia magna Ioui : uetuit Pater ipse ualere, iurasset cupide quidquid ineptus amor ; perque suas impune sinit Dictynna sagittas 25 adfirmes, crines perque Minerua suos.

At si tardus eris errabis : transiet aetas quam cito ! non segnis stat remeatque dies.

Quam cito purpureos deperdit terra colores, quam cito formosas populus alta comas. 30 Quam iacet, infirmae uenere ubi fata senectae, qui prior Eleo est carcere missus equus.

Vidi iam iuuenem, premeret cum serior aetas, maerentem stultos praeteriisse dies.

Crudeles diui ! serpens nouus exuit annos : 35 formae non ullam fata dedere moram. Solis aeterna est Baccho Phoeboque iuuentas : nam decet intonsus crinis utrumque deum.

Tu, puero quodcumque tuo temptare libebit, cedas : obsequio plurima uincet amor. 40 Neu comes ire neges, quamuis uia longa paretur et Canis arenti torreat arua siti, quamuis praetexens picta ferrugine caelum + uenturam amiciat imbrifer arcus aquam +;

27 transiit c | 28 reméatue c|| 29-80 habent Par. || 29 deperdit Par. V?g : te perdit AV1 | 80 alta AV Par. : albac | 83-34 habent Fris. || 838 ferior Fris. | 85-36 serpens... moram habent Par. th || 36 ullam g : illam AV-—sed forme nullam Par.| 38 utrunque AV | 49 cedas 6 : credas AV || uincet AV :-cit ç || 48 picta AV : picea c Hiller || 44 amiciat A : annutiat V'g admittat V? Hiller annuntiet « cieat Scaliger alliciat Zingerle admoueat Cartault || nubifer ç Hiller nimbifer ç Zingerle || eurus Huschke, Zingerle, Hiller

[A [sal

l’eau (?) ; veut-il aller en bateau sur l’onde azurée, pousse toi-même de la rame à travers les flots la barque légère. Et n'hésite point à t’imposer de dures fatigues, à t’user les mains par un travail dont elles n’ont pas l'habitude ; et, s’il veut fermér par des pièges le creux d’un vallon, pourvu que tu lui plaises, ne lui refuse pas tes épaules pour porter les filets ; veut-il faire des armes, tu tâcheras d’en jouer d’une main légère, souvent tu offriras ton flanc à découvert pour qu’il ait la victoire. Alors il te sera facile, alors ravir de chers baisers te sera permis ; il luttera, mais il en donnera tout de même de bons ; il les laissera d’abord prendre, après il les accordera de lui-même à tes prières, et après c’est lui qui voudrait s’enlacer à ton cou.

« Hélas ! que ce siècle dévoyé traite maintenant Part misérablement ! Voici que le jeune garçon a pris l’habitude d’exiger des cadeaux. Ab ! toi qui le premier appris à mettre l'amour en vente, qui que tu sois, puisse la pierre fatale peser à tes ossements ! Aïimez, Ô garçons, les Piérides (1) et les doctes poètes, et que l’or des cadeaux ne l'emporte point sur les Piérides : c’est la poésie qui a donné à Nisus son cheveu de pourpre (2) ; sans la poésie, Vivoire n'aurait pas brillé sur l'épaule de Pélops (3). Celui que les Muses chanteront vivra tant qu’il y aura des chênes sur la terre, au ciel-des étoiles, tant que coulera l’eau des fleuves. Mais celui qui n’entend pas les Muses, qui vend l'amour, qu’il suive, celui-là, le char d’Ops (4), la déesse de l’Ida, qu'il aille errer par trois cents cités au moins,

(1) Les Muses, de Piérie, région de Macédoine.

(2) Cf. Ovide, Métamorphoses, 8,1-151.

(3) Cf. Ovide, ibid., 6,403-411.

(4) Déesse de l’abondance et de la fertilité, femme de Saturne, que les Romains ont confondue avec Cybèle, la déesse phrygienne

du mont Ida. Tibulle fait ici allusion aux manifestations de la

fureur religieuse chez ses prêtres ; cf. Ovide, Fastes, 4,215-244, et Lucrèce, 2,598-643.

#, #e te

34 TIBVLLVS I-4

uel si caeruleas puppi uolet ire per undas, 45 ipse leuem remo per freta pelle ratem.

Nec te paeniteat duros subiisse labores aut opera insuetas atteruisse manus ; nec, uelit insidiis altas si claudere ualles, dum placeas, umeri retia ferre negent ; 50 si uolet arma, leui temptabis ludere dextra, saepe dabis nudum, uincat ut ille, latus.

Tune tibi mitis erit, rapias tum cara licebit oscula ; pugnabit, sed tamen apta dabit ; rapta dabit primo, post afferet ipse roganti, 55 post etiam collo se implicuisse uelit.

Heu ! male nunc artes miseras haec saecula tractant : iam tener adsueuit munera uelle puer.

At tu, qui uenerem docuisti uendere primus, quisquis es, infelix urgeat ossa lapis. 60 Pieridas, pueri, doctos et amate poetas, aurea nec superent munera Pieridas :

carmine purpurea est Nisi coma ; carmina ni sint, ex umero Pelopis non nituisset ebur. ' Quem referent Musae, uiuet, dum robora tellus, 65 dum caelum stellas, dum uehet amnis aquas.

At qui non audit Musas, qui uendit amorem, Idaeae currus ille sequatur Opis et tercentenas erroribus expleat urbes

48 atteruisse V? g : atterruisse AV! || 53 tunc AV : tum ç || tibi Vin marg. g:m [— mihi] A mihi V' | tum V : cü À | 54tamen apta AV: tibi rapta Sanlen in marg. ed. Broukhusianae,Baehrens, Postgale || 55 post AV :moxc || afferet AV : offeret ç || 56 etiam : etiam ut Havet || uelit A : uolet ex corr. V || 59 at c : iam AV ||tu ANS EUALE

qu’il se retranche un membre méprisable au rythme de la

flûte phrygienne. Vénus elle-même veut que les paroles.

flatteuses aient leur place ; les plaintes suppliantes, les larmes pitoyables ont en elle une alliée. »

Voilà ce que me fit entendre le dieu pour le répéter à Titius ; mais Titius a une épouse qui lui défend de s’en souvenir. Qu'il obéisse, lui, à celle qu’il aime : vous autres

accourez chez votre maître, vous qui souffrez par les nom-

breux artifices d’un garçon roué. À chacun sa gloire : moi, que les amants dédaïgnés viennent me consulter ; à tous ma porte est ouverte. Un jour viendra où, prétepteur d’amour, j'aurai, devenu vieux,tout un cortège de jeunes gens empressés.

Hélas ! hélas ! comme Marathus torture mon cœur à petit feu ! Je suis à court d'artifices, à court de ruses. Epargne-moi, mon enfant, je t’en supplié, que je n’aie pas la honte de devenir un sujet de fable, qui prêtera à rire par le peu d’effet de mes enseignements.

35 TIBVLLVS 1-4

et secet ad Phrygios uilia membra modos. 70

Blanditiis uult esse locum Venus ipsa ; querellis supplicibus, miseris fletibus illa fauet. »

Haec mihi, quae canereim Titio, deus edidit ore : sed Titium coniunx haec meminisse uetat.

Pareat ille suae : uos me celebrate magistrum, 75 quos male habet multa callidus arte puer.

Gloria Cuique sua est : me, qui spernentur, amantes consultent ; cunctis ianua nostra patet.

Tempus erit, cum me Veneris praecepta ferentem deducat iuuenum sedula turba senem. 80

Heu !' heu ! quam Marathus lento me torquet amore ! Deficiunt artes, deficiuntque doli.

Parce, puer, quaeso, ne turpis fabula fiam, cum mea ridebunt uana magisteria.

72 fletibus cç : flentibus AV || 78-74 ticio, ticium AV || 77 gloria.… sua est habent Par. | 80 deducat ç: diducat AV ji 81 heu heu V : he heu A eheu c.

Cette pièce est la quatrième des élégies déliennes (1). Il y a eu entre Tibulle et Delia une rupture, discidium, dont il nous révèle ici la cause. La légère et positive maîtresse a prêté l’oreille aux conseils d’une de ces entremetteuses dontla comédie et l’élégieantiques nous peignent les intrigues autour des jeunes femmes ; et, trouvant que l'amour de son poète ne répondait pas suffisamment au besoin de luxe et de plaisir qui grandissait en elle, elle a accepté les offres d’un protecteur sérieux, diues amalor v. 47. Bien plus elle glisse sur la pente et le moment n’est pas loin peut-être où s’épanouira en elle l’âme d’une hétaïre : un autre galant rôde à sa porte, et cette porte peut s’ouvrir à l’argent, v. 68. Tibulle, fier et passionné, et d’une condition supérieure à celle de son amie, s’est d’abord révolté, à la vue de l’infidélité et à la pensée d’un partage. Il a préféré la rupture et s’est vanté de supporter allègrement la séparation: Mais sa résistance a plové. Il a cherché à s’étourdir. Il a demandé l’oubli au désordre, au vin, v. 37, aux amours de passage, v. 39. L’oubli n’est pas venu ; Delia est restée maîtresse de son cœur faible et déchiré : il est revenu en suppliant. Et ül écrit l’élégie 5 pour essayer d’émouvoir l’amante et de la ramener à lui.

La composition, cette fois, est simple et de droit fil. Le poète commence par faire amende honorable et supplie Delia de l’épargner (v. 1-8). C’est lui qui a sauvé Delia lors d’une grave maladie. — La critique a voulu voir dans ce déve'oppement une variation sur un thème de l’érotique traditionnelle ; mais, quelle que soit ici la part de l'élément livresque, il n’y a pas de raison de suspecter la réalité de cette maladie. Par une amère ironie, un autre recueille les fruits de ce dévouement (9-18). Le poète, lui, ne goûtera pas le bonheur qu’il comptait partager, à la campagne, avec Delia rétablie (19-36). L'’élégie rustique réapparaît ici : comme dans l’élégie 1, Tibulle unit, en un rêve délicieux, l’aimée et la campagne, ses deux amours, conciliant ainsi les deux besoins de son cœur en une vision de bonheur parfait. D’autre part cette peinture idyllique, pleine de détails frais et gracieux, repose le lecteur et fait contraste avec les tourments de la réalité. Cette opposition contribue au caractère pathétique de la pièce et au charme de cette poésie à la fois si douce et si tourmentée. En outre nous retrouvons

(i) Pour l’époque, cf. supra p. 5.

dans ces deux passages (9-18 er 19-36) ce goût d’une certaine symétrie que nous avons déjà saisi sous la nonchalance apparente des compositions de Tibulle : tous deux ont une structure antithétique avec un premier membre à dessein développé, et, pour accuser le contraste, un second membre ramassé en un distique, v. 17-18 et 35-36, —- le motif de celui-ci étant d’ailleurs annoncé en tête du développement, au v. 20 sed renuente deo, — de même que dans le prelude (1-8), après la mention du chagrin et du repentir (1-6), un distique v. 7-8 exprimait le thème fondamental de la supplication, parce tamen. Cette maniêre de composer fait de l’art de Tibulle un art plus vigoureux qu’on ne le croit communément. Ajoutons que l’antithèse est ici argument plutôt qu’ornement ; elle est dans la nature même des choses. Rêve et tourments, poésie et réalité, n'est-ce pas toute la vie de notre poète ? N'est-ce pas d’ailleurs l’éternelle opposition, celle qui établit un lien si vivant entre un Tibulle, malgré les traits purement antiques de son caractère ou de sa conduite, et les mudernes ?

Hélas! ce bonheur n’est qu’une fiction, fingebam v. 35. La réalité n’en est que plus dure. Il n’a pu, malgré tous ses efforts, arracher de son cœur l’image de la belle perfide ; il reste ensorcelé par les charmes délicats de la blonde maîtresse (37-47). La cause de son malheur est l’entremetteuse qui a présenté à Delia l’amant riche, et Tibulle s’emporte en une véhémente et pittoresque invective contre la Lena (47-58), peinture qui fait penser aux pièces d’Horace, Sat. I 8 et Epod.5, que Tibulle connaissait et dont il a pu se souvenir sans d’ailleurs les imiter directement. Le poète y verse toute l’amertume de son cœur, cherchant à faire impression sur l'esprit de la superstitieuse Delia et à lui inspirer de la crainte. Et voici maintenant l’attaque directe : après l’invective à la lena vient l’apostrophe à Delia, celle-ci préparée par celle-là ; qu’elle renonce aux conseils de cette sorcière et préfère un amant pauvre qu’elle trouvera toujours à sa disposition, prêt à tous les services et à toutes les complaisances, même serviles (59-66). La pièce finit sur un ton d’ironie presque sarcastique où l’on sent l’homme dont le découragement ou le dépit cherchent la résignation ou des raisons de se consoler : la porte de Delia s'ouvre devant l'argent, mais que l'amant riche, aujourd’hui favorisé, ne compte pas sur la fidélité de Delia et craigne les retours de la fortune ; la faveur dont il jouit est précaire, et le tentateur n’est pas loin (67-76).

En somme, pièce d’une veine facile, harmonieusement équilibrée et qui se développe-selon une progression aisée et naturelle : ce que le poète a fait ; — ce qu'il a rêvé ; — ce qu'il souffre maintenant ; — ce qu'il souhaite pour l'avenir, et contre la lena, et pour lui-même, et contre le diues amator ; et l’ensemble est un cri d’amour, avec l’expression ou gracieuse ou touchante ou vibrante de sa passion entoutes ses nuances, et l’oscillation si tibullienne du bonheur rêvé au malheur présent. Et au centre se détache le portrait de Delia, qui nous apparaît d’ailleurs pour la première fois de si près en ses traits individuels et son véritable caractère.

J'étais intraitable et je me vantais de pouvoir supporter une rupture : et me voilà bien loin de me glorifier d’être fort. Car je suis agité comme le sabot que fait tourner rapidement sur un sol uni et libre le fouet preste d’un enfant exercé à ce jeu. Brûle un homme fier, torture-le, pour lui ôter l'envie de faire le fanfaron après cela : dompte son rude langage. Epargne-moi plutôt, je t’en conjure par la couche qui nous unit furtivement, par Vénus, par ta tête qui s’est posée près de la mienne. C’est moi, quand une maladie cruelle t’étendait languissante sur ton lit, dont les vœux, on le sait, t’ont arrachée à la mort ; moi-même j'ai promené autour de toi pour te purifier le soufre rituel, après qu’une vieille eut prononcé ses formules d’incantation ; moi-même j'ai conjuré les mauvais effets des songes funestes en les détournant par l'offre pieuse, trois fois répétée, de la farine et du sel ; c’est moi-même qui, voilé de lin et la tunique flottante, ai neuf fois adressé des vœux à Hécate(1) dans le silence dela nuit. Jelesaitous acquittés: et un autre maintenant a ton amour, et c’est lui qui a le bonheur de recueillir le fruit de mes prières! Ah! le bonheur, c’est pour moi que, si tu recouvrais la santé, je le

(1) Hécate était appelée Triuia parce qu’elle était honorée dans les carrefours. Elle était la dea Triformis, la déesse triple, Luna dans le ciel, Diana sur la terre, Proserpina ou Hecate dans le monde inférieur. De là vraisemblablement le chiffre nouem, c’est-à-dire trois fois trois.

AsPER eram et bene discidium me ferre loquebar : at mihi nunc longe gloria fortis abest.

Namque agor ut per plana citus sola uerbere turben quem celer adsueta uersat ab arte puer.

Vre ferum et torque, libeat ne dicere quicquam 5 magnificum post haec : horrida uerba doma.

Parce tamen, per te furtiui foedera lecti, | per Venerem quaeso compositumque caput.

Ille ego cum tristi morbo defessa iaceres te dicor uotis eripuisse meis, 10 ipseque te circum' lustraui sulpure puro, carmine cum magico praecinuisset anus ; ipse procuraui ne possent saeua noceré somnia, ter sancta deueneranda mola ; ipse ego uelatus filo tunicisque solutis 15 uota nouem Triuiae nocte silente dedi.

Omnia persolui : fruitur nunc alter amore, et precibus felix utitur ille meis.

At mihi felicem uitam, si salua fuisses,

1 discidium ç : dissidium AV || 2 fortis V: sor- A || 8 cilat CKa- RISIVS p.145, 8 Keil|| turben CHarisivs: turbo AV || 7 perte V?in margine g : parce AV! || 11 te : ter ç || 16 uota V : uoca A || Triuiae ç : creme À chreme V

TIBULLE ù 150839

révais,insensé! quandla divinitéme disaitnon.Jecultiverai mes champs ; ma Delia sera là, gardienne de mes récoltes, tandis qu’on battrales épissur l’aire(1) à l’ardeurdusoleil; ‘ou bien elle veillera sur mes auges remplies de raisin et sur . le vin doux bienlimpide exprimé par le pied agile. Elle s’habituera à compter le bétail ; elle habituera le petit esclave (2) babillardà jouer sur lesgenouxde la maîtresse affectueuse. Elle saura offrir au dieu rustique une grappe pour prix du vin, des épis pour la moisson, pour le troupeau un sacrifice. Qu’elle commande à tout le monde, qu’elle s’occupe de tout : mon plaisir à moi sera de n’être rien dans toutela maison(3). Là viendra mon cher Messalla, pour qui Delia cueillera des fruits savoureux sur des arbres de choix : et, pleine de respect pour un si grand personnage, elle serait avec lui aux petits soins, elle lui apporterait et lui servirait elle-même les mets préparés par ses mains. Voilà le rêve que je faisais : illusions, que maïntenant l’Eurus et le Notus dissipent à travers l’Arménie embaumée !

Plusieurs fois j’ai tâché de chasser mes chagrins par le vin : mais la douleur avait changé en larmes tout le vin. Plusieurs fois j’aïñ serré une autre entre mes bras : mais, quand j'allais goûter le plaisir, Vénus m'a rappeié ma | maîtresse et m’a abandonné ; alors la femme m'a quitté en disant que j'avais reçu un sort, et elle raconte en rougissant que mon amie connaît les pratiques maudites.

(1) Comparer Virgile, Géorg. 1,298 : Et medio loslas aestu terit area fruges.

(2) Le uerna, le petit esclave né dans la maison du maître, était traité avec plus d’égards que les autres esclaves. Cf. Horace, na 2, 6, 66 (uernasque procaces).

(3) Ce trait sera rappelé par Martial, 14, 193 :

Vssit amatlorem Nemesis lasciua Tibullum,

in lola iuuit quem nihil esse domo.

CF. infra p. 101, n. 1.

39 TIBVLLVS 1-5

fingebam demens, sed renuente deo. 20 Rura colam, frugumque aderit mea Delia custos,

area dum messes sole calente teret, aut mihi seruabit plenis in lintribus uuas

pressaque ueloci candida musta pede.

Consuescet numerare pecus ; Consuescet amantis 25 garrulus in dominae ludere uerna sinu.

la deo sciet agricolae pro uitibus uuam, pro segete spicas, pro grege ferre dapem.

Illa regat cunctos, illi sint omnia curae :

at iuuet in tota me nihil esse domo. 30 Huc ueniet Messalla meus, cui dulcia poma

Dela selectis detrahat arboribus :

et, tantum uenerata uirum, hunc sedula curet,

huic paret atque epulas ipsa ministra gerat.

Haec mihi fingebam, quae nunc Eurusque Notusque 35 iactat odoratos uota per Armenios.

Saepe ego temptaui curas depellere uino :

at dolor in lacrimas uerterat omne merum.

Saepe aliam tenui : sed iam cum gaudia adirem,

admonuit dominae deseruitque Venus ; 40 tunc me discedens deuotum femina dixit,

et pudet et narrat scire nefanda meam.

20 sed : et Santen || 27 uitibus AV? in marg. : fructibus V! || 28 spicas g : et spicas AV || 80 at iuuet ç : adiuuet AV et iuuet V2 in marg. | 88 hunc : tunc e/ in 84 tunc paret ç, Hiller lacunam indicat post uirum | 41 descendens 6 || 42 et pudet et AV corruptus uidetur uiris doctis : et, pudet, enarrat Gruppe, Cartault et — pudet — id narrat Havel — a pudet —- et L. Müller, Hiller et pudet a Bachrens ; sed uide Ovipivm : Met. 14, 279 et pudet et referam, Pont. 4, 15, 29 et pudet et metuor, Rem. Amor. 407 et

pudet et dicam{cf. Kirby Flower Smith, The Elegies of Tibullus, New-York 1913, p. 299] | meam Nodell : mea AV

Non, ce n’est pas l’effet des incantations : le visage de ma bien-aimée et ses bras délicats et sa blonde chevelure, voilà les sorts que j'ai reçus ; telle était la fille de Nérée, Thétis, à la robe azurée, quand jadis, vers l’hémonien Pélée (1), elle fut transportée sur le poisson qui portait le frein. Voilà ce qui a fait mon malheur.

Quant à l’amant riche qu’elle a maintenant, c’est une entremetteuse rouée qui a causé ma perte. Qu'elle se repaisse, celle-là, de chairs saignantes et que sa bouche ensanglantée vide des coupes amères remplies de fiel ; qu’autour d’elle voltigent des ombres déplorant leur destinée sans cesse et que, du haut des toits, la strige sinistre chante ; qu’elle-même, excitée par la faim, furieuse, elle cherche sur les tombeaux des herbes et les ossements laissés par les loups cruels ; qu’elle coure, le ventre nu, en hurlant par les villes, ayant à ses trousses la meute farouche des chiens des carrefours. Je serai exaucé, un dieu le manifeste : il est des divinités pour l'amant ; Vénus sévit contre la perfidie des trahisons.

Mais toi, hâte-toi de renoncer aux conseils d’une sorcière rapace : les présents étouftent tout amour. Un amant pauvre sera toujours prêt à rendre service, il sera le premier à aller à toi et restera tendrement attaché à ton côté, un amant pauvre, compagnon fidèle dans les rangs pressés : de la foule, te prêtera son bras et te fera un chemin ; un amant pauvre te conduira secrètement chez tes amis réunis en cachette et détachera lui-même les liens qui serrent un pied blanc comme la neige.

Hélas ! mes chants sont vains et sourde à mes paroles la porte ne s’ouvre point ; c’est la maïn pleine qu’il faut y frapper.

(1) Pélée régnait en Phthiotide, région de l'Hémonie (ancien nom de la Thessalie). L'image de Thétis se rendant, portée sur le dauphin, vers Pélée qu’elle doit épouser, se retrouve dans Ovide, Métam. 11, 236 sq. et Val. Flacc. 1, 130 sqq.

40 TIBVLLVS 1-5

Non facit hoc uerbis, facie tenerisque lacertis deuouet et flauis nostra puella comis :

talis ad Haemonium Nereis Pelea quondam 45 uecta est frenato caerula pisce Thetis ;

haec nocuere mihi. Quod adest huic diues amator, uenit in exitium callida lena meum.

Sanguineas edat illa dapes atque ore cruento’ tristia cum multo pocula felle bibat ; 50

hanc uolitent animae circum sua fata querentes semper, et e tectis strix uiolenta canat ;

ipsa fame stimulante furens herbasque sepulcris quaerat et a saeuis ossa relicta lupis,

currat et inguinibus nudis ululetque per urbes, 55 post agat e triuiis aspera turba canum.

Eueniet ; dat signa deus : sunt numina amanti, saeuit et iniusta lege relicta Venus.

At tu quam primum sagae praecepta rapacis desere : nam donis uincitur omnis amor. 60

Pauper erit praesto semper, te pauper adibit primus et in tenero fixus erit latere ;

pauper in angusto fidus comes agmine turbae subicietque manus efficietque uiam ; |

pauper ad occultos furtim deducet amicos 65 uinclaque de niueo detrahet ipse pede.

Heu ! canimus frustra nec uerbis uicta patescit ianua sed plena est percutienda manu.

45 nereis c: nereis que AV || 61-64 habent Par. || 61 presto semper te Par.: presto tibi presto AV praesto sempertibi Muret|| 62 et in duro limine [lum-n] fixus erit Par. | 65 ocultos A || 67 uicta V? in marg. g : uincta uel iuncta A iuncta V || fatiscit ç

; Mais toi, qui es le préféré aujourd’hui, crains lelarcin

70 qui m’a été fait: la roue légère de la Fortune tourne rapidement. Ce n’est pas en vain qu’un autre déjà s’arrête sur son seuil, empressé, et souvent guette et bat en retraite, qu’il fait semblant de dépasser la maison, puis bientôt rebrousse chemin dès qu’il est seul et crache cent

75 fois devant la porte. Un amour secret te prépare je ne sais quoi. Profite, je t’en prie, tandis que tu le peux : car ta barque vogue sur une eau courante.

a TIBVLLVS 1-5

At tu, qui potior nunc es, mea furta timeto : uersatur celeri Fors leuis orbe rotae. 70

Non frustra quidam iam nunc in limine perstat sedulus ac crebro prospicit ac refugit

et simulat transire domum, mox deinde recurrit

solus et ante ipsas exscreat usque fores.

Nescio quid furtiuus amor parat. Vtere quaeso, 75 dum licet : in liquida nam tibi linter aqua.

69 furta : fata c Muret || 70 habent Fris. Par. || fors AV Fris. Par. th : sors Par. n|| orbe rotae Fris. AV : ore cibo Par. th orbe cito Par. n || 72 et crebro ç || 74 usque g: ipse AV || 76 nam AV: nat g nunc Rossberg non Cartault :et liquida nat Havet fort. recte.

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