‹ Tibule Et Les Auteurs Du Corpus TibullianumChapitre 12 sur 56 · a Ke · texte numérisé non relu

a Ke

C’est la dernière des élégies déliennes. Si l’on admet qu’elle se trouve à sa place chronologique (1), il faut se représenter les choses de la manière suivante. Tibulle et Delia se sont réconciliés après l’émouvante élégie 5. Mais la désillusion est vite venue pour lui : Delia se conduit comme une courtisane, comme une vulgaire affranchie qu’elle était peut-être (v. 67-68), épouse d’un mari faible et sans prestige.

Désarroi, trouble, incertitude tel est alors l’état d'âme de Tibulle, dont la passion avait été si ardente. Sa passion d’ailleurs a changé : il méprise l’amie, mais sa sensualité ne peut encore s’arracher d'elle. Il l’a idéalisée, etles jolis dehors ne cachent que penchants matériels et bas. Sans doute a-t-il de la rancœur contre lui-même, à la fin, d’être obligé si souvent de s’adresser chez elle à des sentiments sans noblesse pour la conserver (v. 45 sqq.).Et il souffre d’une souffrance complexe, où il va jusqu’à rire de Juimême, pour moins sentir sa blessure. Il oscille d’un sentiment à l’autre : tantôt c’estle pressentiment qu’elle va lui échapper, tantôt l'illusion de la retenir ; il va de la crainte de n’être plus aimé à l’espoir d’un amour éternel.

C’est cet état d’une âme en suspens qui peut expliquer le caractère embrouillé et peu clair au premier abord de la compositien dans la pièce 6, caractère qui a poussé les commentateurs à imaginer des transpositions, des interpolations et des lacunes (2). Mais ces traitements, arbitraires, ne sauraient améliorer notre texte. La marière de composer rappelleici celle de certaines pièces antérieures, notamment de l’élégie 1 : un thème fondamental, l’inquiétude du poète, se développe à travers des variations et les détours du sentiment. On y a vu aussi une pièce franchement humoristique, où Tibulle plaisanterait. C’est là une vue de surface et dont nous ne saurions nous contenter ; la pièce est célaet beaucoup plus; s’il y a parfois humour, ce n’est qu’au sens où nous l’avons déjà vu (3): il naît du contraste entre le ton badin et le fond sérieux ou amer. Ce mélange d’ironie et de sensibilité, éminemment poéti-

(1) Cf. supra p. 5.

(2) Cf. éd. Hiller, p. xx.

(3) Cf. supra p. 30.

que, est plutôt du domaine de la passion et de l’élégie que de la plaisanterie; c’est ici le son d’une âme qui se débat dans une situation fausse, qui a peur d’aller à la dérive et qui cherche à se ressaisir et à se maîtriser.

Le prélude (1-14) Contient Ja plainte et l'inquiétude. Le poëte s’estabandonné de nouveau àla joie d’aimer, mais il n’a rencontré que leurre et que tromperie: Delia lui ment, elle en reçoit d’autres tout en lui jurant qu’elle est fidèle.Lui-même est responsable d’ailleurs : elle met en pratique à son détriment les leçons qu'il lui a données pour tromper son mari. Certes la situation de ce précepteur d’amour dupe de ses propres leçons (v. 10 nunc premor arte mea) est comique ; ce retour des choses est une ironie du destin. Mais tels vers (11, 14), parle rappel sensuel des étreintes passées, laissent voir quelle meurtrissure reste dans le cœur de l’amant.

Que la mari la surveille donc (qu’il se gare du poëte lui-même, v. 16 me quoque serualo); bien plus, s’il en est lui-même incapable, qu’il laconfie à Tibulle. Amusante inconséquence, et tableau badin où l’auteur imagine d’avouer au mari qu’il l’a trompé, en quoi il n’a pas voulu l’offenser et n’a fait qu’obéir aux ordres supérieurs d'Amour. L’esquisse du mari montre quels dons satiriques il y avait chez Tibulle (15-42). Dans cette surveillance il sera secondé par la divinité : il faut se soumettre aux ordres d'Amour et de Bellone, dont les oracles menacent les séducteurs et les infidèles d’un terrible châtiment ; et la menace glissée par l’adroit poète contre Delia (v. 55 nescio quas... poenas) l’inquiétera d'autant plus qu’elle reste vague (43-56). Avec un mélange d’habileté et de tendresse, il cherche alors à détourner la colère de Bellone, par égard pour la mère de Delia, la précieuse belle-mère qui est restée auprès de la jeune femme pour la plus grande joie de l’amant. Déclaration propre à piquer le cœur de Delia qui comprendra à la fois le reproche et la menace, humaine cette fois, d’être aimée moins ou de ne l’être plus pour elle-même (57-66). Mais que l’excellente vieille enseigne à sa fille la fidélité envers l’amant : lui est prêt à accepter en retour les plus dures conditions (1), sans jamais se laisser aller à employer contre elle la violence. Et que Delia n’oublie pas que Vénus aussi réserve aux infidèles une sombre destinée (67-84).

(1) Il paraît impossible de garder, aux v. 70-72, la lecon de AV (possum, putat duccrque, proripiorque) qui exprime un état de fait peu vraisemblable alors et en contradiction avec le reste de la pièce (à moins de voir dans le passage une intention humoristique peu en situation d’ailleurs,ou d’attribuer auxrelations des deux amants un caractère que —et le poète s’en plaint assez — elles n’ont plus). Le plus simple et le plus naturel est d’accepter les corrections des manuscrits deteriores,les subjonctifs qui expriment le souhait du poète, qui se résignerait à bien des humiliations et accueillerait avec joie sa servitude si son amour était payé de retour (muluus amor v. 76).

La pièce s’achève sur un distique (85-86) qui fait pendant au distique 55-56 et qui porte bien la marque et de l’art adroit et souple et des penchants tendres de Tibulle : à la fois il atténue la terrible menace, qu’une peinture concrète vient de renforcer, et il évoque un rêve d'amour tendre et éternel, comme si le poète était prêt à oublier son mépris, son dépit et sa colère pour pardonner à la jolie perfide. Ah ! si elle voulait ! Mais sans doute le beau passé ne peut plus revivre. Et involontairement on songe aux larges et chaudes effusions de la première élégie qui figurait le poète, à son heure suprême, tenant de sa main défaillante la main de Delia. Les pressentiments, alors à peine avoués, sont aujourd’hui réalisés. Et qu'il y a loin des couplets d’alors au distique présent, où le rêve est esquissé d’un seul trait, où l’élan est tout de suite brisé (1) !

(1) H n’est plus question de Delia dans le premier livre. La sépa- : ration définitive a dû venir peu après, sans cri et sans éclat, sans vive douleur, comme le donne à croire l’absence de toute allusion à ce fait dans les élégies suivantes.

Toujours, pour m’enjôler, tu me montres un visage riant, mais après, hélas ! tu n’as pour moi que sévérité et rigueur, ê Amour. Pourquoi cette cruauté à mon égard ? Est-ce une si grande gloire pour un dieu de dresser des

5 embûches à un homme ? Car des pièges me sont tendus :

déjà Delia, en secret, dans le silence de la nuit, la rusée ! embrasse je ne sais quel rival. Elle, il est vrai, nie avec serment,maisla croireest bien difficile (1) : c’est ainsi également qu’à propos de moi elle nie toujours à son mari. Moi-même lui ai, pour mon malheur, enseigné l’art de

10 tromper ses gardiens : hélas ! hélas ! me voici pris à mes

propres artifices. Tantôt elle a appris à imaginer des prétextes pour coucher seule, ou à faire tourner une porte sans faire gtincer les gonds ; tantôt je lui ai donné des sucs et des herbes pour effacer la meurtrissure que deux amants impriment avec la dent l’un sur l’autre.

Mais toi, époux imprévoyant d’une jeune femme perfide, fais attention à moi aussi, pour empêcher toute infidélité de sa part ; prends garde qu’elle n’aïille trop souvent causer avec les jeunes gens et qu’elle ne s’étende le sein laissé à découvert par le pli flottant de sa robe, qu’elle ne te trompe en faisant des signes et que son doigt, tirant

(4) Ovide fait allusion à ce passage, Trist. 2, 447-448 : Credere iuranti durum putat esse Tibullus, sic etiam de se quod neget illa uiro.

SEMPER, ut inducar, blandos offers mihi uultus, post tamen es misero tristis et asper, Amor.

Quid tibi saeuitiae mecum est ? an gloria magna est insidias homini composuisse deum ?

Nam mihi tenduntur casses : iam Delia furtim 5 nescio quem tacita callida nocte fovet.

Illa quidem iurata negat, sed credere durum est : sie etiam de me pernegat usque uiro.

Ipse miser docui, quo posset ludere pacto custodes : heu ! heu ! nune premor arte mea, 10 Fingere tunc didicit causas ut sola cubaret, cardine tunc tacito uertere posse fores ; tunc sucos herbasque dedi quis liuor abiret que facit inpresso mutua dente uenus.

At tu, fallacis coniunx incaute puellae, 15 me quoque seruato, peccet ut illa nihil ; neu iuuenes celebret multo sermone, Caueto, neue cubet laxo pectus aperta sinu, neu te decipiat nutu, digitoque liquorem

3 saeuitiae: saeue puer c« |7 iurata Heyne duce Ovipio Trist.2,

. 447 : tam multa AV quam multa Carlaulf rem multa Havet || 11

tunc ç : nunc AV | 12 tune A : nuneV | 14 inpresso A : imp-V'|| 17 neu : nei Havet || 18 laxo g ç: lasso AV

TIBULLE Fe 47

le vin, ne trace des caractères sur la table arrondie. Crains toutes ses sorties, et même ses prétendues visites aux mystères de la Bonne Déesse dont l'accès est interdit aux hommes. Mais, si tu m’en crois, je ia suivrai seul aux autels : je n’aurai pas alors à craindre pour mes yeux (1). Souvent, sous prétexte d'admirer ses pierres précieuses ou son cachet, il me souvient de lui avoir touché la main; souvent je t’ai endormi avec du vin pur, tandis que moi

| je buvais sobrement en mettarit subrepticement de l’eau

dans la coupe, et j'avais la victoire. Je n’ai pas tait exprès

30 de t’offenser, pardonne à mes aveux ; c’est Amour qui l'a

voulu : qui porterait les armes contre les dieux ? C’est ” moi— et je ne rougirai plus de dire la vérité — que, toute la nuït, ta chienne poursuivait de ses aboiements. Qu’astu besoin d’une jeune épouse ? Si tu ne sais pas veiller. sur ton bien, il est inutile d’avoir une clef à ta porte. Tu

35 es dans ses bras, elle soupire pour un amant qui n’est pas

là et feint une subite migraine. Eh bien ! confie-la à ma

garde : je ne repousse point les coups cruels, je ne refuse pas de me laisser enchaîner les pieds ; alors, bien loin d'ici quiconque cultive artistement sa chevelure et laisse flotter le pli ondoyant de sa toge lâche ; et si quelqu'un se présente sur son chemin, que, pour éviter toute accusation, il s’arrête à distance <ou s'arrête à distance sur une autre route pour la laisser passer (?) >

Tels sont les ordres du dieu lui-même, tels sont les oracles qu’une auguste prêtresse m’a fait entendre de sa

() La perte de la vue était le châtiment réservé aux hommes qui assistaient aux mystères de la Bonne Déesse. Cf. Properce, 4, 9, 53-58. La Bona Dea était un amalgame de l’ancienne déesse italique Fauna et de la déesse grecque Damia dont le culte semble avoir été apporté à Rome après la prise de Tarente en 272 av. J.-C. Sur les excès des femmes à ses mystères, voir. le tableau de Juvénal, Sat. 6, 314 sqq.

47 TIBVLLVS 1-6

né trahat et mensae ducat in orbe notas. 2120 Exibit quam saepe, time, seu uisere dicet Sacra Bonae maribus non adeunda Deae.

At mihi si credas, illam sequar unus ad aras : tunc mihi non oculis sit timuisse meis.

Saepe, uelut gemmas eius signumque probarem, 25 per causam memini me tetigisse manum ; saepe mero somnum peperi tibi, at ipse bibebam sobria supposita pocula uictor aqua.

Non ego te laesi prudens : ignosce fatenti ; iussit Amor : contra quis ferat arma deos ? 30 Ille ego Sum, nec me iam dicere uera pudebit, instabat tota cui tua nocte canis.

Quid tenera tibi coniuge opus ? Tua si bona nescis seruare, frustra clauis inest foribus.

Te tenet, absentes alios suspirat amores 35 et simulat subito condoluisse caput.

At mihi seruandam credas : non saeua recuso uerbera, detrecto non ego uincla pedum ; tum procul absitis, quisquis colit arte capillos, et fluit effuso cui toga laxa sinu ; 40 quisquis et occurret, ne possit crimen habere, + stet procul aut alia stet procul ante uia +. Sic fieri iubet ipse deus, sic magna sacerdos « est mihi diuino uaticinata sono :

21 quam : quum ç quom Francken |Putant nonnulli uiri docti excidisse post time primum seu, alii distichon post v. 22 || 25 signumque :-umue c || 33-84 tua si... foribus habent Kris. || 84 frustra Fris. AV :et frustra c | 40 et fluit ç : effluit AV'afluit Havel | 42 corruplus uidetur : stet procul ante, alia Statius, Hiller aut alia se occulat ante uia Rabus aut alia se trahat ante uia avefaut alia det mihi terga uia Cartault

45 voix inspirée : une fois que les transports de Bellone lagi-

tent, elle ne craint, dans son délire, ni la flamme ardenté ni les coups de fouet ; elle-même, avec une hache, se frappe violemment les bras et de son sang répandu arrose la déesse, sans qu’elle ait de mal, et, debout, le flanc percé

50 d’un trait, debout, la poitrine déchirée, elle annonce les

événements que la puissante déesse lui révèle : « Gardezvous de profaner la jeune femme sur laquelle Amour veille, pour n’avoir pas à regretter plus tard de l’apprendre par un terrible châtiment : touchez-la, votre fortune Se dissipera comme le sang coule de notre blessure, comme

55 cétte cendre se disperse au vent. » Et pour toi elle a parlé,

ma Delia, de je ne sais quels châtiments : si pourtant tu te rends coupable, puisse cé châtiment être léger.

Non, ce n’est pas pour toi que je veux t’épargner, c’est ta mère qui me touche, la précieuse vieille désarme ma colère. C’est elle qui t’amène à moi dans les ténèbres et,

60 toute tremblante, unit secrètement nos mains, sans rien

dire ; elle qui m'attend la nuit à la porte, sans bouger, et de loin me reconnaît quand j'arrive, au bruit de mes pas. Je te souhaïte longue vie, douce vieille : je voudrais qu’il me fût permis d’ajouter mes propres années aux tiennes.

65 Toi je t’aimerai toujours et j'aimerai ta fille à cause de

toi : quoi qu’elle fasse, elle n’en est pas moins ton sang.

Enseigne-lui seulement à être fidèle, bien qu’un ruban , ne maintienne point ses cheveux noués et qu’une robe longue ne couvre point ses pieds (1) ; pour moi, je me soumets à de dures conditions, je veux bien ne pouvoir louer une femme sans qu’elle cherche à m’arracher les

(1) C'est-à-dire que Delia n’est pas une matrone épousée régulièrement mais une affranchie. Les femmes de naissance libre se distinguaient par la uitta et par la siola avec l’instita, ornement cousu sous la ceinture et traînant par derrière de manière à

couvrir la partie postérieure des pieds (cf. Rich, Dict. des antiquités romaines, p.604.)

48 TIBVELLVS

haec, ubi Bellonae motu est agitata, nec acrem flammam, non amens uerbera torta timet ;

ipsa bipenne suos caedit uiolenta lacertos sanguineque effuso spargit inulta deam,

statque latus praefixa ueru, stat saucia pectus, et canit euentus quos dea magna monet Ë

« Parcite, quam custodit Amor, uiolare puellam, ne pigeat magno post didicisse malo : ;

attigerit, labentur opes, ut uulnere nostro sanguis, ut hic uentis diripiturque cinis. »

Et tibi nescio quas dixit, mea Delia, poenas : si tamen admittas, sit precor illa leuis.

Non ego te propter parco tibi, sed tua mater me mouet atque iras aurea uincit anus.

Haec mihi te adducit tenebris multoque timore coniungit nostras clam taciturna manus ;

haec foribusque manet noctu me adfixa proculque |

cognoscit strepitus me ueniente pedum.

Viue diu mihi, dulcis anus ; proprios ego tecum, sit modo fas, annos contribuisse uelim.

He semper natarnque tuam te propter amabo :

quidquid agit, sanguis est tamen illa tuus.

Sit modo casta, doce, quamuis non uitta ligatos

impediat crines nec stola longa pedes ; et mihi sint durae leges, laudare nec ullam possim ego quin oculos appetat illa meos ;

45 motu V? in margine&:-ta AV! jj 46 amens g’c: et amans AV | 47 uiolenta V?in marg. g: -lata AV! || 49 statque... ueru haent Fris. || 58 attigeris ç || 54 ut hic: ut it Havel hicut Carlaul!| 67 uitta ç : uicta AV | 69 et. sint : ei. sunt Havet || T0 pos-

sim g:-sum AV

yeux ; et si elle me croit coupable d’une faute, je veux, malgré mon innocence, être traîné par les cheveux et tiré au milieu dés rues la tête en avant ; quant à te frapper, je ne le saurais, mais, si pareille folie me venait, je souhaiterais de n’avoir jamais eu de maïns ; mais ne sois pas chaste par peur des violences : qu’un amour réciproque me conserve ta fidélité en mon absence. Celle qui n’a été fidèle à nul amant, plus tard, accablée par la vieillesse et l’indigence, tire d’une main tremblante les fils qu’elle

enroule, attache pourunsalaire les lices solides auxchaînes

80 et épluche en la cardant une laine blanche comme neige.

Cette femme fait la joie des jeunes gens qui se pressent pour la voir et racontent qu’elle a mérité tous ces maux qui chargent sa vieillesse ; cette femme, l’altière Vénus, du haut de l’Olympe, la regarde pleurer, en rappelant combien elle est sévère aux infidèles. , Puissent ces malédictions retomber sur d’autres : nous,

Delia, soyons encore en cheveux blancs un modèle de mutuel amour. ?

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et si quid peccasse putet, ducarque capillis inmerito in medias proripiarque uias ; non ego te pulsare uelim, sed, uenerit iste si furor, optarim non habuisse manus ; nec saeuo sis casta metu, sed mente fideli . PATES mutuus absenti te mihi seruet amor.

At quae fida fuit nulli, post uicta senecta ducit inops tremula stamina torta manu firmaque conductis adnectit licia telis tractaque de niueo uellere ducta putat. 80 Hanc animo gaudente uident iuuenumque cateruae commemorant merito tot mala ferre senem ; hanc Venus ex alto flentem sublimis Olympo spectat et infidis quam sit acerba monet.

Haec aliis maledicta cadant : nos, Delia, amoris 85 exemplum cana simus uterque Coma.

71 putet ducarque 6 : putat ducorque AV j| 72 inmerito A : imm-V || inmedias Rothstein [Rigler] : proprias AV properans g, pronas g cpronus Havet || proripiarque 2 ç : -orque AV | uias : foras Havet || 75 habent Par. || nec AV : ne Par. || 79 litia telis habent Fris. || 80 ducta : dente ç Séatius || 84 quam NV? in marg. ç: quod-AV!,

L’élégie 7est consacrée à la gloire et à l’action militaire et organisatrice de M. Valerius Messalla Corvinus : elle a été composée à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance qui a suivi son triomphe du 7 des calendes d’octobre 27,donc de 27 à 26 (1). Les pièces précédentes nous ont montré l’amitié et l’admiration que Tibulle a vouées au grand homme (tantum uirum 5, 33), dont il laissait pressentir le triomphe dans l’élégie 1, v. 53-54. On sent ici chez * l’élégiaque un enthousiasme sincère pour l’homme d’action, plus particulièrement pour le soldat brillant et heureux qui a su prolonger l’action militaire en œuvre administrative et faire régner, où il passait, le travail, l’ordre, la paix. Songeons d’autre part que Messalla, qui n’avait pas encore quarante ans, étant né en 64, et qui était en outre un orateur réputé, venait sans doute de s’ouvrir à son ami de ses projets d’avenir et de son intention d'abandonner cette carrière militaire et administrative pour une vie de repos, d’indépendance et d’occupations littéraires. Ces tendances de Messalla se trouvaient en accord avec les penchants de Tibulle. Le poête nous en a avertis, il ne recherchaït pas la gloire (non ego laudari curo 1, 57), et, après quelques tentatives de vie active et militaire, il est revenu sans ambition, plus attiré par la rêverie ou par l'amour que par la guerre ou par la politique. Son amitié pour Messalla n’en a été que plus désintéressée ; nous ne voyons pas qu'il lui demande jamais quelque chose ; avec lui, il laisse parler son cœur. Nous n’avons pas vu non plus, jusqu'ici, en Tibulle, un apôtre de la doctrine de la « vie intense », à la manière romaine du moins. Aussi ne cherche-t-il pas ici à forcer sa Muse pacifique pour la hausser au ton épique, bien que son art sache être vigoureux. Sa pièce reste d’un élégiaque épicurien, plus lyrique qu’épique, faite d’effusions et de visions pacifiques ou aimables plus que de tableaux de guerre ou d'histoire. Mais, si elle respire si peu le « souffle de Mars », il ne faut pas en chercher la raison seulement dans le tempérament du poète : il faut la voir aussi dans le caractère et dans les tendances de l’homme en l’honneur de qui il l’a composée, et dans les circonstances qui, loin de lui offrir une ma-

(4) Cf. supra p. 2-5.

NOTICE à 51

tière ne convenant pas à son génie, l’ont amené à se donner librement carrière.

Le prélude (v. 1-12) célèbre le jour anniversaire de la naissance de Afessalla, jour qui a vu sa victoire sur les peuples d'Aquitaine ; le poète, &n quelques traits rapides, évoque et le triomphe et la Gaule pacifKe, en rappelant qu’ila assisté personnellement à l’expédition (non sine me est libi partus honos v. 9). Suivant l’ordre des temps, il retrace alors (13-22), par des allusions imagées et poétiques, en quelques visions de paix, le voyage en’Asie, étape par étape : la Cilicie d’abord, puis la Palestine et la Phénicie, enfin l'Egypte. Ayant caractérisé l'Egypte par le Nil, il consacre au Nil un quatrain (23-26) où il invoque le fleuve-dieu, vénéré à l’égal d’Osiris, le dieu de l’agriculture et de la vigne pour les Egyptiens, identifié avec Bacchus, et que Tibulle célèbre en un hymne enthousiaste (27-48). |

Pourquoi ce long couplet de 22 vers au cœur de la pièce ? Remarquons d’abord qu’il est d’un art concerté et délicat en même temps que plein de verve et d’un mouvement de plus en plus vif, avec la gradation ascendante des quatretemps quisuivent le distique d'introduction : un quatraïn sur la charrue et l’agriculture, dues à Osiris (primus.. primus) ; un quatrain sur la vigne, sa culture et la fabrication du vin (hic... hie...illi) ; un sizain sur les bienfaits du vin (ille liquor… Bacchus... Bacchus) ; un sizain d’invocation à Osiris, sur le rôlé du dieu dispensateur de la joie de vivre, ennemi de la tristesse, et qui n’admet auprès de lui que légèreté et que grâce, jusqu'à cette fine corbeille qui renferme les objets mystiques.

Quant aux raisons d’être de cet hymne à Osiris, que le poëte a comme ciselé, il faut les chercher dans la personnalité de Messalla, dans la condition de Tibulle et dans l’esprit de son temps.

D’abordil répond certainement à des préoccupations de Messalla, qui à visité l'Egypte, qui y a trouvé un aliment de sa curiosité toujours en éveil et que la religion égyptienne a dû profondément intéresser (1). A son retour, il a dit au poète son émerveillement : il a éprouvé pour cet Osiris-Bacchus l'attrait qui agissait avec tant de force sur les Romains lettrés devant les mystères des religions étrangères. Et c'était là une des marques de l'influence hellénicoorientale sur l’imagination romaine. Or il se trouve que ce dieu est un dieu de paix, un dicu libéral, un maître de vie facile et aimable, donc bien fait pour parler aux penchants qui vont l’emporter

(1) A signaler ici une fine conjecture de Cartault : «Il a été frappé des spectacles de la religion des Egyptiens, si différente de la sienne ; peut-être s’est-il fait initier ; en tout cas il s’est fait expliquer la légende de leur grand dieu Osiris, dont il a vu l'image sur les murs des temples ; je croirais volontiers qu'il a rapporté une statuette qu’il a mise dans son Lararium à côté de ses autres Pénates. » (Tibulle, p. 49).

dans l'âme de Messalla, alors tournée vers les arts de la paix. De. plus, célébrer Osiris, ce devait être pour lui une manière spirituelle et coquette de faire bon visage à son cercle d’amis ; car il savait se dérider! ce lettré avenant, qui, habitué à se désaltérer aux sources , philosophiques, ne dédaignait point l’amphore d'Horace :

Non ille, quamquam Socraticis madet Sermonibus, te negleget horridus,

dit de lui ce poète s’adressant à son amphore, dans üne ode (3, 21) bien curieuse à rapprocher du couplet de Tibulle, qui contient aussi un délicat éloge du bon vin, et qui est peut-être de la même époque. Enfin Osiris, avec le dieu Nil, incarnait l'Egypte, province précieuse à l’empire romain par sa fertilité et sa richesse agricole : avoir contribué à son organisation n’était pas un des moindres titres dont Messalla devait s’enorgueillir. On sait aussi quelle place l'Egypte tenait, par suite des événements, dans les préoccupations romaines. Et ainsi le dieu national de, cette province romaine devenait un dieu de l’empire romain, un dieu protecteur, qui avait rang dans ses fêtes.

Donc ces couplets sur l'Egypte et ses dieux, qui au premier abord paraissent difficiles à comprendre à un moderne, et où certains n’ont voulu voir qu’une digression, tiennent intimement ici au sujet. Insister sur cette partie de sa matière, c’était pour Tibulle une manière d’adresser à Messalla un hommage délicat : c'était à la fois souligner la valeur patriotique de sa carrière et flatter ses intimes pensées. En même temps c'était le cœur même du poète qui s’y exprimait librement. Faire la guerre non pour détruire mais pour pacifier, pour organiser, pour ordonner des forces en vue des travaux de la paix et du bien-être dès vivants, n’était-ce pas un idéal guerrier selon le cœur de Tibulle? Et toutes ces régions asiatiques où l'œil s’arrête sur des spectacles pacifiques, cette fertilité égyptienne, cette liesse dionysiaque autour d’Osiris, tout cela groupé en faisceau et tourné en éloge à l’adresse d’un Messalla, quel sujet pour l’art à la fois robuste et gracieux d’un Tibulle !

On peut se demander enfin si Tibulle lui-même ne vouait pas au grand dieu d'Egypte une vénération particulière et secrète. Il l'appelle tantôt Osiris et tantôt Bacchus : il le représente comme le dieu du leuis amor, v. 44. Comment ne pas se souvenir de la leuis Venus de l’élégie 1, 73,et de ce Bacchus qu'il invoque dans ses moments de tristesse et de qui il semble attendre un allègement dans ses chagrins (pièces 2 et 4) ? Osiris aussi était un dieu vers qui pouvait au besoin se tourner un poète, un rêveur, un amoureux. Ce sont en somme des raisons psychologiques et historiques qui déterminent ici l'esthétique de l’élégie, et l'hymne à Osiris a ses racines dans l’âme même des deux hommes et dans la société de leur temps. :

La dernière partie de la pièce est plus directe : qu’Osiris vienne

donc prendre part à la fête présente. Le poète vient en quelque sorte de le présenter : il fera bonne figure à côté du Genius de Messalla, de ce dieu domestique, protecteur de la carrière de l’individu et gardien de la prospérité de la maison, honoré aux anniversaires de naissance sous le nom de Natalis, v. 63. La maison et l'Etat, la famille et la Patrie, voilà donc ce que symbolise cette union du Genius et d’Osiris (49-54). Et ceci amène le poète d’une part à souhaiter à Messalla des fils qui marchent sur ses traces (55-56), d’autre part à l’assurer aussi de la reconnaissance populaire pour la réfection de cette partie de la uia Latina qui desservait Tusculum et Albe-la-Longue (57-62). Un distique (63-64) termine la pièce sur un souhait de bonheur : puisse le Nafalis revenir pour Messalla de nombreuses années encore, toujours plus radieux.

L’élégie 7 procède donc de la poésie intime en même temps qu'elle touche à la poésie nationale : elle est révélation d’âmes et peinture d’un temps, et elle annonce dans l’art de Tibulle des possibilités qui font songer à un Virgile, à un Horace, à un Properce.

Ce jour a été annoncé par le chant des Parques qui ourdissent les fils des destinées, qu'aucun dieu ne peut rompre, ce jour qui devait mettre en déroute les peuples de l’Aquitaine et faire trembler l'Aude vaincue par un

5 vaillant soldat. L’oracle est accompli : le peuple romain a vu un nouveau triomphe et les bras liés de chefs captiis ; et toi, Messalla, couvert des lauriers de la victoire, tu étais porté par un char d'ivoire aux chevaux éclatants. J'étais avec toi quand tu méritas cet honneur : les Pyré-

10 nées des Tarbelles (1) en sont témoins, et les rivages de l'océan des Santons (2) ; témoin la Saône etle Rhônerapide etla vaste Garonne, et la Loire, onde bleue du Carnute blond (3).

Où bien est-ce toi, Cydnus (4), que je chanteraïi, toi qui sans bruit promènes doucement tes eaux bleues en ser-

15 pentant à travers un lit paisible, ou la hauteur du Taurus dont la cime glacée s’élève dans les nues et qui nourrit les Ciliciens aux longs cheveux ? Dirai-je comment vole sans danger à travers d'innombrables cités la blanche colombe, sacrée pour le Syrien de la Palestine ? comment, de ses

(1) Peuple d'Aquitaine, entre les Pyrénées et l’Adour.

(2) Peuple de la Gaule Celtique sur la côte de l’océan entre la Charente et la Garonne (Saintonge).

(3) Peuple de la Celtique (Orléanais et pays chartrain). -

(4) Fleuve de Cilicie.

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