RUE NET
Ce n’est pas à moi qu’on peut cacher ce qu’annoncent le signe d’un amant ou de tendres paroles prononcées d’une voix douce. À d’autres les sorts et les fibres, interprètes de la volonté des dieux, je ne demande point la
5 révélation de l’avenir au chant d’unoiseau (1): Vénus ellemême, en m’attachant les bras derrière le dos avec des liens noués selon les rites magiques, m'a donné l’expérience, non sans que j'aie reçu bien des blessures. Cesse de dissimuler : Amour brûle plus cruellement ceux qu’il voit lui céder malgré eux. À quoi te servent maïntenant
‘ 10 le soin que tu as pris de tes souples cheveux et toutes tes
manières d’en modifier l’arrangement ? à quoi, le fard brillant dont tu ornes tes joues ? à quoi, tes ongles arrondis par la main savante du praticien ? C’est en vain désormais que tu changes de tunique et de robe, en vain qu’une chaussure aux œillets serrés comprime ton pied et le fait
15 petit. Cette femme-là te plaît, quoiqu’elle soit venue à
toi le visage sans apprêt et sans avoir ajusté ni fait briller sa chevelure avec les lenteurs de l’art. Est-ce qu'avec ses formules magiques, avec ses herbes qui font pâlir, une.
(1) Tibulle fait allusion aux trols modes de divination : par les sortes ou petites tablettes portant des inscriptions (cf. supra 3,: 11) ; — par l’observation des fibres, qui étaient surtout les extrémités du foie (exfispicium, cf. infra 2, 5, 13-14) ; — par les oscines, c’est-à-dire parles oiseaux dont le chant était interprété parles augures.
Non ego celari possum, quid nutus amantis quidue ferant miti lenia uerba sono.
Nec mihi sunt sortes nec conscia fibra deorum, praecinit euentus nec mihi cantus auis :
ipsa Venus magico religatum bracchia nodo 5 perdocuit multis non sine uerberibus.
Desine dissimulare : deus crudelius urit, quos uidet inuitos succubuisse sibi.
Quid tibi nunc molles prodest coluisse capillos saepeque mutatas disposuisse comas, - 10
quid fuco splendente genas ornare, quid ungues artificis docta subsecuisse manu ?
Frustra iam uestes, frustra mutantur amictus ansaque compressos colligit arta pedes.
Illa placet, quamuis inculto uenerit ore 15 nec nitidum tarda compserit arte caput.
Num te carminibus, num te pallentibus herbis deuouit tacito tempore noctis anus ?
4 celari c: -re AV |2 ferant V:-rat A] lenia V : leuia A || 9-14 habent Par. || 9 molles prodest AV : prodest molles Par. ||,10 s(a)epeque AV : sepe et Par. || 11 fuco AV Par. n: succo Par. th succo g || genas c: comas AV Par. || 14 colligit V : -gat rasura mutatum in colligit À -gat Par. || 15 illa : ille Meier, Carlault || 17 pollentibus ç
vieille t’a ensorcelé dans le silence de la nuit ? L’incantation attire la moisson(1) d’une terre dans celle du voisin, l’incantation suspend la marche du serpent irrité, l’incantation essaye de faire descendre la Lune de son char, et elle y réussirait sans le retentissement des coups frappés sur le bronZe. Pourquoi me plaindre, hélas ! qu’une formule magique, que des herbes aient fait ton malheur ?
- Non, la beauté n’use point des secours de la magie : c’est
d’avoir touché son corps que vient ton mal, c’est de lui avoir donné de longs baisers, c’est d’avoir enlacé ta cuisse à sa cuisse.
Et toi, songe toutefois à ne pas être cruelle à ce garçon: Vénus châtie la dureté. Ne réclame pas de présents : c’est à l'amoureux en cheveux blancs de donner des présents, pour réchauffer contre un tendre sein ses membres refroidis. Plus précieux que l’or est le jeune homme dont le visage bien lisse brille et qui ne déchire pas d’une barbe rude celle qui l’embrasse; passesous ses épaules tes bras de marbre blanc, et méprise les immenses richesses des rois. D’ailleurs Vénus fait trouver le moyen de coucher furtivement avec l’adolescent qui, frissonnant, presse longuement sa jeune poitrine contre celle de sa maîtresse, de donner à sa bouche haletante d’humides baïsers, langue contre langue, et d'imprimer sur son cou la marque des dents. Perles et pierreries ne sont pas utiles à celle qui, par le froid, doit dormir seule et n’exciter les désirs d’aucun homme. Hélas ! il est trop tard pour rappeler lamour, pour rappeler la jeunesse, quand la blanche vieillesse a flétri une tête âgée. C’est alors qu’on court aprts la beauté : alors, pour dissimuler les années, on se
(1) C'était là un crime que punissait la loi des XII Tables; elle disait : Qui fruges excantassit, Cereri necator,
60 TIBVLLVS L8
Cantus uicinis fruges traducit ab agris, cantus et iratae detinet anguis iter, 20 cantus et e curru Lunam deducere temptat, et faceret, si non aera repulsa sonent.
Quid queror heu ! isero carmen nocuisse, quid herbas ? Forma nihil magicis utitur auxiliis : | sed corpus tetigisse nocet, sed longa dedisse 25 oscula, sed femori conseruisse femur.
Nec tu difficilis puero tamen esse memento :
persequitur poenis tristia facta Venus.
Munera ne poscas : det munera canus amator, ut foueat molli frigida membra sinu. 30 Carior est auro iuuenis, cui leuia fulgent ora nec amplexus aspera barba terit ; huic tu candentes umero suppone lacertos, et regum magnae despiciantur opes.
At Venus inuenit puero concumbere furtim, 35 dum timet et teneros conserit usque sinus, et dare anhelanti pugnantibus umida linguis oscula et in collo figere dente notas.
Non lapis hanc gemmaeque iuuant, quae frigore sola dormiat et nulli sit cupienda uiro. 40 Heu ! sero reuocatur amor seroque iuuentas cum uetus infecit cana senecta caput.
Tum studium formae est : coma tune mutatur, ut annos dissimulet uiridi cortice tincta nucis ;
20 iratae… iter cital CaAnrisrvs p. 90, 14 Keil || 26 femori cf, M. Ponchont, Etude sur le texte de Tibulle, p. 24 || 29 ne : nec || 30 foueas c || 85 inuenit : -niet ç j succumbere G || 36 tumet & || 4i juuentas litlera s ab allera manu suppuncla A litlera s'addita NV || 43-46 habent Par.
teint la chevelureavec l'écorce verte de la noix(1);alors on a soin d’arracher avec la racine les cheveux blanchis et de se refaire un visage jeune en effaçant les rides. Pour toi, jouis de ton printemps en fleur : il fuit d’un pas sans lenteur. Et ne torture point Marathus : quelle gloire y a-t-il à vaincre un enfant ? C’est aux vieillards caducs que tu dois être dure, jeune beauté. Epargne, de grâce, un adolescent : ce n’est pas l’épilepsie (2), c’est l’excès de son amour qui lui donne ce teint jaune.
Ainsi, le malheureux ! combien de fois l’absente lui fait pousser des plaintes amères et verser des torrents de larmes. « Pourquoi me dédaignes-tu ? » s’écrie-t-il. « Je pouvais triompher de tes gardiens : Amour lui-même a donné aux amoureux la faculté de tromper. Je sais l’art de goûter furtivement la jouissance, de retenir ma respiration, de ravir des baisers sans faire le moindre bruit ; et je puis, même en pleine nuit, me glisser à la dérobée et ouvrir une porte en cachette sans la faire crier. A quoi servent les artifices si la belle cruelle dédaigne le malheureux amant et fuit même de son lit ? Quelquefois elle me promet, mais soudain la perfide me trompe, et il mè faut passer la nuit à veiller dans tous les tourments : je me figure qu’elle va venir ; au moindre mouvement, je crois entendre le bruit de ses pas. »
Renonce à pleurer, enfant : sa dureté ne selaisse pas briser,et voici que les larmes ont gonflé tes yeux fatigués. Les dieux, Pholoé, je t’en préviens, détestent la superbe,
(1) Cette pratique est rapportée ainsi dans Pline, A. N. 15, 87 : tingantur cortice earum lanae et rufatur capillus primum prodeunlibus nuculis : id comperlum infectis tractatu manibus. +
(2) Expression proverbiale ; mor bus sonticus, c'était toute mala die grave, qui entraînait en particulier l’ajournement des procès. Cf. Gell. N.A. 20,1 : morbum uehementiorem,uim grauiler-nocendi habentem...legqum istarum scriptores... morbum sonticum appellant.
61 TIBVLLVS 1-8
tollere tunc cura est albos a stirpe capillos 45 et faciem dempta pelle referre nouam.
At tu dum primi floret tibi temporis aetas utere : non tardo labitur illa pede.
Neu Marathunm torque : puero qua gloria uicto est ? in ueteres esto dura, puella, senes ; 50 parce, precor, tenero : non illi sontica causa est, sed nimius luto corpora tingit amor.
Vel miser absenti maestas quam saepe querellas conicit et lacrimis omnia plena madent | « Quid me spernis ? » ait. « Poterat custodia uinci: 55 ipse dedit cupidis fallere posse deus.
Nota uenus furtiua mihi est, ut lenis agatur Spiritus, ut nec dent oscula rapta sonum ; et possum media quamuis obrepere nocte et strepitu nullo clam reserare fores. 60 Quid prosunt artes, miserum si spernit amantem et fugit ex ipso saeua puella toro ?
Vel cum promittit, subito sed perfida faillit, est mihi nox multis euigilanda malis :
dum înihi uenturam fingo, quodcumque mouetur, 65 ilius credo tunc sonuisse pedes. »
Desistas lacrimare, puer : non frangitur illa, et tua iam fletu lumina fessa tument.
Oderunt, Pholoe, moneo, fastidia diui,
43 et 45 tum... tunc...tunc AV : nunc... nunc... nunc Par. || 49 neu V?g: seu AV! | 51 sontica habent Fris. || sontica g : sentita corr. in sontica man. alt. À sentita V! sentica V? in margire || 52 luto ç : -teo AV, || 53 uel : uae ç || 57 lenis V?g : leuis AV: || 58 nec:ne «|| 61 prosunt A?V? in marg. g : possunt A'V'| 66 pedem ç
70 etilest inutile alors de leur offrir l’encens sur leurs autels sacrés : Marathus, lui, se jouait autrefois des malheureux amants, ignorant qu’un dieu vengeur menaçait sa tête ; souvent même, dit-on, les larmes de la douleur le faisaient rire et il amusait les désirs en inventant des prétextes de
75 retard ; maintenant il déteste tout orgueil, maintenant il peste contre le verrou qui lui ferme une porte inflexible. Ah ! toi aussi, le châtiment, t'attend, si tu ne mets un terme à tes dédains ; combien de vœux tu feras pour rap-
peler le jour où je t’adresse oes avertissements.
TIBVLLVS 1-8
nec prodest sanctis tura dedisse focis :
hic Marathus quondam miseros ludebat amantes, nescius ultorem post caput esse deum ; saepe etiam lacrimas fertur risisse dolentis et cupidum ficta detinuisse mora ; | nunc omnes odit fastus, nunc displicet illi quaecumque opposita est ianua dura sera.
At te poena manet, ni desinis esse superba ; quam cupies uotis hune reuocare diem !
73 lacrimis cç:
C’est la dernière des trois élégies à Marathus. Tibulle signifie avec indignation son congé à l’infidèle, qui s’est laissé corrompre pour de l’argent par un vieux débauché. La pièce contient des détails précis et pittoresques qui évoquent le milieu où s’agitent les personnages, et elle respire trop la réalité et l’ardeur sensuelle pour qu'on y puisse voir une aventure purement imaginaire, de simples variations sur des lieux communs (1) et le jeu d’esprit d’un écrivain adaptant les thèmes grecs et s'inspirant directement de la Modsa rardtxn (2).
- Le sujet est simple, maisla composition, dont les grandes lignes se distinguent nettement, est plus complexe que dans la pièce précédente ; elle rappelle la composition musicale qui procède par thèmes combinés et entrelacés. Le prélude (v. 1-16) contient tous les motifs de la pièce et exprime les oscillations des sentiments qui se contrarient, se combattent, se suceèdent ou se concilient dans l’âme sensible et mobile de Tibulle, le tout se ramenant àla lutte entre les deux forces primordiales, la tendresse et lacolère, Famouret la haine : 1° Marathus a trahi ses serments et offensé
les dieux (1-2) ; 2° aussi le Châtiment le rejoindra (3-4). 3° Puis-
sent cependant les dieux l’épargner cette fois (5-6) ; 4 car il a une excuse, le désir du gain, qui entraîne tous les hommes ; le lieu commun appuie lacte de Marathus et le fonde en raison : Marathus est un homme comme les autres (7-11). 5° Mais brusquement se rouvre la blessüre dans le cœur du poète ; elle perce sous la vigoureuse et sobre opposition de muneribus et de meus puer, celui qu’il aimait et croyait sien (cf. 77-78 : blandilias meas, oscula mea) ; de là une fusée de colère qui s’en prend d’abord aux munera (11-
(1) C’est l’idée générale qui domine notamment le travail de Belling (Albius Tibullus. Untersuchung und Text. Berlin, 1897). Fr. Wilhelm (Philologus, t. LX, 1901, p. 579-592) a indiqué un certain nombre de rapports que les pièces 8 et 9 offrent non seulement avec les comiques et les élégiaques latins, mais surtout avec Vélégie hellénistique, l’Anthologie, l’ancienne Iyrique grecque, avec Ménandre et Théocrite ; maïisilen tire la conclusion arbitraire que les personnages de Tibulle sont des êtres d'imagination.
(2) Cf. supra la notice de l’élégie 4, et, pour la date, p. 5.
12), puis 6° met devant les yeux une punition immédiate et nous . fait entrevoir le corrupteur : il forcera Marathus à l’accompagner par tous les temps, à pied, et l’exposera à des fatigues qui abîmeront la délicatesse de ses charmes (13-16). Ainsi ce prélude, qui sentirait bien l’artifice et serait même fastidieux si l’on n’y voyait qu’un jeu d'esprit, prend toute sa signification si l’on y reconnaît
la spontanéité tibullienne et l’ondoiement naturel de ses senti-
ments ; la chaleur de cœur du poète y anime en outre les tours et les mots (exclamations, apostrophes, anaphores, répétitions de mots, place des mots, asyndète).
Le corps de la pièce comporte deux larges morceaux : contre Marathus (17-52), contre ‘son corrupteur (53-74). Le premier a pour sujet la perfidie de Marathus. Il développe les thèmes annoncés dans le prélude en accentuant celui de l’indignation qui s’étend en crescendo jusqu’au distique final 51-52, son terme normal ; il contient quatre couplets disposés en gradation : 1° Marathus a péché contreles commandements du parfait amant : ne pas succomber à la séduction de l’or, ne pas méditer de ruses pour trahir ; il n’a pas tenu compte des avertissements de son ami, il a oublié que Vénus est sévère et qu’Amour veille. Les larmes, la patience d’esclave, l’attitude suppliante du poète ne l’ont pas arrêté, et celuici, blessé dans son amour-propre et sa dignité,se révolte et rougit (17-30).
29 Marathus a trahi ses serments : il jurait alors de ne pas se laisser séduire par l’or, il pleurait même.Comédie ! Il a abusé de la crédulité affectueuse de son ami (31-38). Des détails touchants (v. 38) font ressortir la tendresse du poète, tandis que d’autres (33-34), qui n'étaient peut-être que des façons de jurement à la mode, sentent un peu l’hyperbole et la rhétorique.
39 Marathus a trahi le dévouement et les bienfaits de son ami qui a tant fait pour lui concilier le cœur d’une jeune femme (la Pholoé’de l’él. 8) et faciliter leurs rendez-vous (39-46). Encore un retour de tendresse, au v. 39, où la suite des idées est la suivante : «une telle perfidie mérite punition, et quelle punition ne devrais-je pas souhaiter, si ton amour tourmenté pour Pholoé ne te donnait droit à ma compassion et à mon indulgence. Que du moins la punition te vienne de là : puisse Pholoé te montrer une légèreté pareille à la tienne à mon égard. » En somme, le couplet présente dans son mouvement une mobilité qui répond à la fluctuation des sentiments, mais la suite des idées y est discernable et il n'ya pas de raisons suffisantes pour écarter les v. 39-44, comme le veut Fritzsche,ou pour les déplacer, comme le propose Baehrens, qui les transporte arbitrairement après 8,26 (1).
4° Marathus a trahi l'affection et le talent de son ami qui a poussé l’aveuglement jusqu’à le chanter dans ses vers : nouvelle
re de honte pour le poète, et, en lui, les Muses ont été injuriées 47-50). ;
(1) Cf. Hiller, apparat critique! p. xt.
L’accumulation des marques de la perfidie de Marathus amène lapostrophe du vigoureux et expressif distique 51-52, par lequel le poète chasse loin de lui l’infidèle. :
L’invective contre le corrupteur (53-74) rappelle, par sa vigueur pittoresque et parfois crue, les imprécations contre la lena de
.l'él. 5, 49 sqq., et montre où pouvait se porter la force de haine
- chez Tibulle : l’homme sera puni de deux manières, et par la honteuse conduite de sa femme, dressée au vice par sa non moins scandaleuse sœur, et par sa POLE laïdeur de vieux goutteux, qui fait fuir lPamour. .
Le finale (75-84), par une rail transition (v. 75), nous ramène à Marathus, et, si l’on y sent encore percer la passion que le jeune garçon a inspirée au poète, il nous laisse surle thème de la punition -et joint au sentiment de l’indignation une note dédaigneuse et hautaine. Toutes ces hontes et ces laideurs, avec cette vision du vieux débauché que Tibulle à adroitement réservée pour la fin (v. 73-74), semblent définitivement le dégoûter et le détourner de Marathus ; après des velléités d’indulgence, il se ressaisit et lui annonce qu’il donnera son affection à un autre. Ici la lutte entre l'amour et la haine prend la forme plus caractérisée d’une lutte entre le cœur et la raison et admet une nuance positive qui sent. son-Romain : ce dénouement le rétablira en sa dignité, en même temps que son tempérament voluptueux y retrouvera son compte.
Et le poète, délivré, apaisé, pourra et jouir du dépit du traître laissé de côté et offrir à Vénus une palme dorée portant une ins-, cription dédicatoire, symbole de la victoire sur une passion décevante.
Cette pièce, avec son prélude, ses deux morceaux et son finale, apparaît done comme une des plus vigoureuses compositions de Tibulle ; elle a en même temps une souplesse et une mobilité qui suivent les moindres fluctuations des sentiments ; elle concilie la netteté du cadre avec le mouvement de la vie. Elle entraîne par son allure de plus en plus vive, elle séduit’ pee son mélange de tendresse et de vigueur.
Pourquoi, si tu devais trahir mon malheureux amour, me faisais-tu, en prenant les dieux à témoin, des serments, pour les violer en secret ? Ah ! malheureux ! quand on réussit d’abord à cacher ses parjures, le Châtiment lent à venir n’en arrive pas moins à pas silencieux. Pitié pour lui, dieux du ciel : il est équitable que vous pardonniez à la beauté de trahir une fois votre puissance. C’est par désir du gain que le paysan attelle ses taureaux à la charrue qui s’y prête et active le dur travail de la terre, c’est pour chercher le gain qu’à travers les mers soumises aux vents
= 10168 navires ballottés se dirigent Sur des astres fixes : des
présents ont séduit mon petit ami.Eh bien! puisse un dieu réduire ces présents-là en cendre et en eau qui coule (1). Il va m'en porter la peine, sa béauté sera ternie par la poussière et le vent qui lui mettra la chevelure en brous-
saille ; le soleil brûlera son visage, brüûlera ses cheveux,
et une longue route usera ses faibles pieds.
Je l’ai averti tant de fois! « Ne laisse pas l’or souiller tes charmes : souvent l’or recèle bien des maux. Celui qui, séduit par les richesses, viole son amour, encourt la colère et les rigueurs de Vénus. Brüle plutôt ma tête avec la
(1) Ce genre de malédiction se retrouve chez Tibulle, ibid. 49-50: 2, 4, 39-40. II peut y avoir ici un souvenir homérique, I 1. 7, 99:
er TA È & ; AAN pets Èèv révtes Üdwp ka yaïa yévorobe.
Qvio mihi, si fueras miseros laesurus amores, foedera per diuos, clam uiolanda, dabas ?
A miser, et si quis primo periuria celat, sera tamen tacitis Poena uenit pedibus.
Parcite, caelestes : aequum est impune licere 5 numina formosis laedere uestra semel.
Lucra petens habili tauros adiungit aratro et durum terrae rusticus urget opus, lucra petituras freta per parentia uentis ducunt instabiles sidera certa rates : 10 muneribus meus est captus puer. At deus illa in Cinerem et liquidas munera uertat aquas. Jam mihi persoluet poenas, puluisque decorem detrahet et uentis horrida facta coma ; uretur facies, urentur sole capilli, 15 deteret inualidos ét uia longa pedes.
Admonui quotiens : « Auro ne pollue formam :
saepe solent auro multa subesse mala.
Diuitiis captus si quis uiolauit amorem, . asperaque est illi difficilisque Venus. 20 Vre meum potius flamma caput et pete ferro 3-4 habent Par. || 3 et siquis AV:est [comp:] siquis Par. || 7-10
habent Par. || 9 petituras Par: V?g : -uros AVI || 18 habent Fris. || 19 diuitiis ç : o uiciis AV
flamme, blesse mon corps avec le fer, déchire mon dos à coups de fouet (1). Et n’espère pas me cacher lé mal que tu médites : il y a un dieu qui empêche les ruses de de-.
25 meurer dissimulées ; ce dieu précisément s’en remet à
l’esclave silencieux du soin de parler librement dans l’ivresse ; ce dieu précisément pousse ceux que dompte le sommeil à proférer des mots et à révéler malgré eux leurs secrets. » Voilà ce que je disais : maintenant d’avoir pleuré
30 en te parlant, maintenant de m'’être jeté à tes pieds déli-
cats me fait rougir.
Alors tu me jurais que ni la somme d’or la plus élevée
ni les pierreries ne te feraient vendre ta foi, dût-on te donner pour prix la terre de Campanie, dût-on te donner ce favori de Bacchus, le territoire de Falerne (2), — à l’en-
35 tendre, j'aurais perdu l’idée qu’il y a des astres qui brillent
au ciel et que la foudre éblouit en tombant ! — Tu allais jusqu’à pleurer : et moi, qui n’ai pas appris à tromper, j'étais assez crédule pour essuyer toujours tes joues hu-
mides.
Que ne ferais-je pas, si tu n’étais toi-même épris d’une
40 jeune fille ? Mais puisse celle-là être, à ton exemple, lé-
gère. O que de fois, pour que vos entretiens n’eussent pas de témoin, ne t’ai-je pas moi-même accompagné, en pleine nuit, une torche à la main ! Souvent, contre ton attente, elle est venue à toi grâce à moi et s’est cachée derrière la porte fermée, la tête voilée. C’est alors que j’aifait mon malheuret ma perte, par ma sotte confiance en ton amour :
(1) Comme on faisait aux esclaves. Ces apostrophes et ces images font partie de la rhétorique galante de Tibulle ; ainsi 1, 5, 5 ; 6, 37-38, 71-72 ; 2, 4, 6 ; 6, 5.
(2) La fertilité de la Campanie était proverbiale ; Pline, H N. 18, 111 : uniuersas terras campus Campanus antecedit. — La région de Falerne, au pied du mont Massique, était celle du cru le plus réputé ; cf. Horace, qui en, parle avec une conviction attendrie, Od.,2, 3, 7-8 ; 6, 18-20, etc. De même Tibulle, 2, 1, 27-28.
68 TIBVLLVS 1-9
corpus et intorto uerbere terga seca.
Nec tibi celandi spes sit peccare paranti :
est deus, occultos qui uetat esse dolos.
Ipse deus tacito permisit Ex leue Ÿ ministro 25 ederet ut multo libera uerba mero ; ipse deus sono domitos emittere uocem iussit et inuitos facta tegenda loqui. »
Haec ego dicebam : nunc me fleuisse loquentem, nunc pudet ad teneros procubuisse pedes. 30 Tune mihi iurabas nullo te diuitis auri pondere, non gemmis, uendere uelle fidem, non tibi si pretium Campania terra daretur, non tibi si Bacchi cura Falernus ager, — illis eriperet uerbis mihi sidera caeli = 35 lucere et puras fulhninis esse uias. — Quin etiam flebas : at non ego fallere doctus tergebam umentes credulus usque genas.
Quid faciam, nisi et ipse fores in amore puellae ? Sit precor exemplo sed leuis illa tuo. 40 O quotiens, uerbis ne quisquam conscius esset, ipse comes multa lumina nocte tuli | Saepe insperanti uenit tibi munere nostro et latuit clausas post adoperta fores.
Tum miser interii, stulte confisus amari : 45 nam poteram ad laqueos cautior esse tuos.
23-24 habent Par. || 23 nec AV : ne Par. || celandi spes Par. : celanti fas AV || 2Z&est... uetat Par. : sit... uetet AV scit..…. uetat c || 25 leue AV! [lene V?] :+ laeue Némelhy fort. recte saepe uel lena c lingua Rigler || persuasit saepe Havet || 27-28 habent Par. || 28 iussit : cogit Par.|| inuictos Par. n || 81 te g : tibi AV || 35 eriperet AV : -res g || 36 fulminis g : flum- AV | 40 exemplo s; [= sed] AV : ex. sit uel sed... ex. sit ç || 41 uerbis : uobis Statius || 44 et 6 : sed AV || clausas g: -sos AV || 45-46 habent Fris. || 45 tum AV : o Fris. | confisus AV : -xus Fris. || amori ç
car je pouvais mieux me prémunir contre tes pièges, Bien
plus, dans mon délire, je chantaïs tes louanges, et, aujourd’hui, j'en ai honte pour les Piérides et pour moi ; ces vers-là, je voudrais que la flamme dévorante de Vulcain
les brûle ou que l’eau courante d’un fleuve les anéantisse.
Toi, loin d'ici, va-t’en, toi qui songes à vendre ta beauté et à revenir la main pleine d’un riche présent.
Quant à toi, qui par tes dons as osé séduire un jeune garçon, que ta femme se joue de toi impunément par des ruses continuelles, et, après avoir en de furtives jouissances fatigué un jeune homme, qu’elle couche brisée auprès de toi, avec un peignoir qui vous sépare. Que ton
lit porte toujours les traces des autres, que toujours ta demeure soit grande ouverte à leur convoitise ; et qu’on
ne puisse dire que ta lascive sœur a bu plus de coupes ou.
mis hors de combat plus d’amants ; souvent, dit-on, elle prolonge ses festins bachiques. jusqu’à l’heure où le char
de Lucifer (1)apparaît et ramène le jour;nulle ne doit s’en-.
tendre mieux qu’elle à consommer sa nuit ou à ordonner toute la gamme des travaux amoureux. Eh bien ! ta femme
a tout appris : et toi, sot fiefté, tu ne t’en apercois pas, à
Part de ses mouvements auquel elle ne t'a point habitué. Crois-tu que c’est pour toi qu’elle ajuste sa coiffure où qu’elle fait passer dans sa fine chevelure le peigne aux dents serrées ? Est-ce la figure que tu as qui la séduit au point qu’elle mette des bracelets d oretse montre parée de la robe tyrienne ? Ce n’est pas pour toi, mais pour quelque jeune homme, qu’elle veut paraître jolie, et pour lui
elle dévouerait aux dieux infernaux et ton patrimoine et
(1) Lucifer ou Phosphoros (praeuius Aurorae, Ovide, Her. 18, 112) est Pétoile du matin. La poésie lui attribuait, comme au Soleil et à la Lune, un char et des chevaux (ef - Ovide, Am. 1,6, 65; 2, 11, 56, etc).
69 à TIBVLLVS 1-9
Quin etiam attonita laudes tibi mente canebam, et me nunc nostri Pieridumque pudet ; illa uelim rapida Vulcanus carmina flamma - torreat et liquida deleat amnis aqua. 50 Tu procul hine absis, cui formam uendere Cura est et pretium plena grande referre manu. | “At te qui puerum donis corrumpere es ausus rideat adsiduis uxor inulta dolis, et, cum furtiuo iuuenem lassauerit usu, 55 tecum interposita languida ueste cubet.
Semper sint externa tuo uestigia lecto et pateat eupidis semper aperta domus 3 :
nec lasciua soror dicatur plura bibisse | pocula uel plures emeruisse uiros ; 60 illam saepe ferunt conuiuia ducere baccho, dum rota Luciferi prouocet orta diem ; illa nulla queat melius consumere noctem - aut operum uarias disposuisse uices.
At tua perdidicit : nec tu, stultissime, sentis, - 65 cum tibi non solita corpus ab arte mouet.
Tune putas illam pro te disponere crines aut tenues denso pectere dente comas ?
-Is <ta > ta persuadet facies, auroque lacertos “uinciat et Tyrio prodeat apta sinu ? 70 Non tibi sed iuueni cuidam uult bella uideri, deuoucat pro quo remque domumque tuam ;
48 et : at c || 51-52 habent Par. || 51 sit procul a nobis formam \ cui Par. || 65 at À : aut V || 68 pectere V?g:-tore AV! || 69 ista ita Have : ista AV haec add. V? in marg. ista haec g istane Postgale