ET LA CHRONOLOGIE DES ÉLÉGIES
On s’accorde aujourd’hui à admettre que les élégies du livre II sont placées dans l’ordre chronologique : elles s’échelonneraient sur les années 24 ou 23 à 19. Quant à la publication dulivre, elle est encore discutée et l’on n’a pas apporté d’argument décisif, Pour les uns (1) il a été laissé inachevé par Tibulle et publié après sa mort ; ainsi on relève, dans les élégies 3 et 5 surtout, des lacunes et des fragments juxtaposés. Les autres ne croient pas à l’inachèvement : Tibulle aurait pu laissér tout au plus une élégie inachevée ; mais les imperfections tiennent, comme l’a bien montré Ullrich (2), à l’état défectueux de la tradition manuscrite et ne sont pas différentes de celles que présente le livre I. Et l’on a pensé que Tibulle avait dû faire luimême la publication (3). Le fait n’est pas impossible,
(1) Notamment Dissen, Giuppe, Teuffel, Eberz, Baehrens, Hiller, Schulze, Ribbeck, Sellar, Martinon. Cf. A. Cartault, À propos du Corpus Tibullianum (voir p. 568).
(2) Studia Tibulliana.De libri secundi editione. Dissertatio inauguralis,Berlin, 1889.— Jahrb. für class. Philologie 17 ter Supplement-band, 1890, p. 383 sqq. : Delibri secundi Tibulliani statu integro el compositione.
(3) Ainsi Heyne, Ullrich, H. Magnus, Marx, Belling, Németnhy ; Heyne la place en 24, Ullrich en 24 /23, Némethy en 20 /19. C£. A. Cartault, ibid. L
mais il n’a pas été démontré, et l’état actuel de nos renseignements ne nous permet pas de nous prononcer avec certitude. Déjà Paldamus (1), en 1833, le reconnaissait, et Cartault, en 1909, déclarait « à peu près impossible de savoir si le deuxième livre a été publié par Tibulle lui-même un peu avant sa mort ou par un deses amis immédiatement après » (2). Tout ce que l’on peut assurer, en se fondant sur l’élégie qu’Ovide, Amor. 3, 9, a consacrée à Tibulle, en 19 ou 18, et où il dit notamment, v. 29 sqq. :
Durat opus uatum, Troiïani fama laboris tardaque nocturno tela retexta dolo :
sic Nemesis longum, sic Delia nomen habebunt,
altera cura recens, altera primus amor
c’est, non pas nécessairement que le livre II venait d’être publié, mais queles élégies à Nemesis étaient déjà connues, soit que le poète les envoyât à la destinataire, soit qu’il les communiquât à ses amis avant de les réunir en volume,
(1) Cf. A. Cartault, ibid., p. 146-147.
(2) A. Cartault, Tibulle, p. 64.
L’élégie qui ouvre le second livre rappelle par ses thèmes l’ouverture du premier. C’est une pièce rustique sur laquelle se greffe un motif élégiaque (v. 67-80). Certes le poète, chantant Amour dans une fête devant ses convives, ne pouvait guère parler de ses peines personnelles (v. 84 clam sibi quisque uocet). Toutefois la pièce semble appartenir, dans sa carrière, à une période d’apaisement. Après les liaisons tourmentées et les trahisons qui lui ont inspiré les élégies du premier livre, le cœur libre de passion probablement, il a retrouvé à la campagne l’oubli et le calme. Il vit au milieu de ses paysans, en petit propriétaire campagnard qui aime cette existence sans complication, et en directeur du culte domestique, scrupuleusement attaché aux formes consacrées et aux rites transmis par les ancêtres (v. 2), vrai paysan latin lui-même. S'il conserve par là un des traits les plus profonds de l’âmeitalique, il apparaît en même temps Romain de son temps : en célébrant la campagne et ses dieux, en donnant à ses goûts rustiques et simples une forme artistique Œuné gravité souriante, il répondait à une des préoccupations de l’époque, il participait à l’œuvre de régénération patriotique et morale entreprise par le prince et par quoi s’illustraient ses grands contemporaïns, un Virgile, un Horace. D’ailleurs la pièce le montre sous l’influence directe de Virgile : bien des motifs, des traits et jusqu’à des rapports d'expression laissent apercevoir le souvenir présent des Géorgiques, de même que l’idée fondamentale de l’él. 10 du livre I était celle du ls fait par Virgile du bonheur des paysans (1).
Quant à la cérémonie de la lustratio que le poète célèbre ici @, elle avait pour but de purifier les terres, les troupeaux et les pay-
(1) Cf. A. Cartault, Tibulle, p. 120-123.
(2) Il s’agit selon les uns de la fête des Ambarualia, selon d’autres des Feriae Sementiuae ou Paganalia, décrites par Ovide, Fastes, 1, 663-696 (cf. Kirby Flower Smith, The Elegies of Albius Tibullus, 1913, p. 391-392).
sans ; elle consistait en processions à travers les champs pour en écarter souillures et mauvaises influences et les mettre sous la protection des dieux ; on leur offrait un porc, uh agneau et un veau (suouetaurilia) ou l’une de ces trois victimes, que l’on promenait trois fois autour des propriétés avant de les conduire à l’autel et de les immoler. Tibulle, en petit propriétaire, offre un agneau (1).
La pièce comporte deux éléments principaux : l'évocation de la cérémonie, qui sert de cadre à l’éloge de la campagne et de ses dieux (37-80). Le thème élégiaque tiré d'Amour (67-80) entraîne l’invocation de la fin et nous râmène à la cérémonie (81-86), et ainsi est réalisée l’unité de la composition.
La cérémonie est évoquée en ses phases successives, plutôt suggérées d’ailleurs par quelques détails lyriques que didactiquement décrites. C’est d’abord l’annonce de la lustration et les préludes de la fête : invitation au silence, appel à Bacchus et à Cérés, presctiption du repos, éloignement dé tout ce qui n’est pas purifié (1:14). Puis c’est le sacrifice, avec la procession et l’immolation de la victime (15-16) et les prières aux dieux, invoqués dans leur eñsémble sous le terme général de di palrii (17-26). Le sacrifice est suivi du repas et de jeux. Nous entrevoyons le banquet au moment où l’on va faire lés libations et boire, en deux détails : les bons vins, source d’une aimable ivresse, et le toast à Messallà, qué le poète invoque avant de commencer son hymne (27-36).
L’hymhñe en l’honneur de la campagne et de ses divinités (37- 80) est ainsi naturellement amené et encadré, sous la forme d’un chant qué le poète déclame au banquet. Il contient trois Strophes : 19 grâce aux divinités rustiques, c’ést à la campagne que l’hommé à trouvé les premières améliorations de sa vie matérielle (37-50) ; 20 aux champs sont nés les arts,musique et danse, poésie en l’hon-
. néur des dieux et chœurs tragiques, art de filer et de tisser én chan: tant (51-66) ; 3° à la campagne aussi est né Amour qui s’y est exercé contre les animaux avant de s’attaquer aux femmes ét aux
- hommes, et qui est devenu le dieu souverain aussi ardeñt à pour: suivre ses victimes qu’à seconder ses favoris (67-80). Trois idées dominent donc l’hymne et en font l’unité: la subsistance, les arts, l'amour avéc ses peines et sés joies, c’est-à-dire toute là vie avec ses principes fondamentaux ; et cette manière de célébrer les dieux rustiques rattache étroitement l’hymne au caractère de la cérémonie, qui tendaït précisément à la préservation de la Vie.
(1) Comparer la description de la lustratio agri dans Caton, De Agriculiura, 141 ; il indique les termes précis dans lésquels on s’adressait aux dieux, qui étaient Janus, Jupiter et Mars pater (cf, À. Cartault, ibid., p. 46) ; Tibulle invoque avant tout Bacchus et Cérès (v. 3-4), puis “di patrii (v. 17). Virgile donnait aussi à Bacchus.et à Cérès la place d'honneur parmi lés divinités rustiques (Buc. 5,79 ; Géorg. 1,7 et 338-350).
Le finale de la pièce (81-90) nous ramène avec aisance à la fête présente où le décor et la scène sont encore évoqués en deux traits sobres et pittoresques (v. 85-86) : le poète appelle Amour (81-82) et, se tournant vers les convives, il les prie de l’invoquer (83-86) ; puis il les*engage à se livrer aux jeux, qui formaient la dernière phase de la fête, avant l’arrivée de la nuit dont les ténèbres mystérieuses sont poétiquement esquissées (87-90).