LIVRE II
Que tous les assistants observent le silence : nous célébrons la purification des moissons et des champs selon le rite antique que nous ont transmis nos aïeux. Bacchus, viens, une grappe savoureuse pendant à tes cornes (1), et toi, ceins tes tempes d’épis, ô Cérès. En ce jour sacré, que se repose la terre, que se repose le laboureur, que le soc suspendu fasse trêve à son pénible travail. Détachez les liens des jougs : aujourd’hui devant leurs crèches pleines les bœufs doivent rester inactifs, la tête couronnée. Que tout soit au service de la divinité ; qu'aucune femme
10 n’ose mettre la main à la laine qu’elle a pour tâche de filer.
Et. vous, loin d'ici, je vous l’ordonne, écartez-vous des autels, vous à qui, la nuit dernière, Vénus a apporté le plaisir ; la chasteté plaît aux dieux : Venez avec des vêtements purs, et purifiez vos mains dans l’eau d’une source.
Voyez comme l’agneau consacré marche aux autels resplendissants, suivi de la foule vêtue de blanc et couronnée d'olivier.
Dieux de nos pères, nous purifions nos champs, nous purifions nos campagnards ; vous, chassez les maux de nos sillons, que nos terres ne trompent pasl’espoir de la mois-
(1) Bacchus était représenté le front orné de cornes, symbole de
force et de fécondité (cf. Horace, Odes, 3, 21, 18), et les Grecs l’appelaient xepaopdoos, tavpoxépws, Bouxépuc.
LIBER SECVNDVS
Qvisqvuis adest, faueat : fruges lustramus et agros, ritus ut a prisco traditus exstat auo.
Bacche, ueni, dulcisque tuis e cornibus uua pendeat, et spicis tempora cinge, Ceres.
Luce sacra requiescat humus, requiescat arator, et graue suspenso uomere cesset opus.
Soluite uincla iugis : nunc ad praesepia debent plena coronato stare boues capite.
Omnia sint operata deo ; non audeat ulla lanificam pensis imposuisse manum. 10
Vos quoque abesse procul iubeo, discedat ab aris, cui tulit hesterna gaudia nocte Venus ;
casta placent superis : pura cum ueste uenite et manibus puris sumite fontis aquam.
Cernite, fulgentes ut eat sacer agnus ad aras 15 uinctaque post olea candida turba comas.
Di patrii, purgamus agros, purgamus agrestes à uos mala de nostris pellite limitibus,
neu seges eludat messem, fallacibus herbis,
ot
1 faueat ç Scaliger:ualeat AV || 5-14 habent Par. i| 8 coronato uertice stare boues Par. || 9 sint V'g : sunt AV Par. | 11 discedite ç || 13 ueste : mente Par.
20 son en se couvrant de pousses avortées, et que la brebis
restée en arrière n'ait pas à craindre les loups rapides. Alors le paysan dans ses beaux habits, comptant sur une abondante récolte, portera de grandes büûches au foyer ardent, et la troupe des jeunes esclaves, ce signe heureux de la prospérité du cultivateur, jouera devant le feu et
25 dressera des cabanes de feuillage. Mes vœux seront exau-
cés : voyez-vous comme, dans les viscères propices, la fibre, interprète de la volonté des dieux, annonce leur bienveillance ? à Maintenant mettez devant moi un Falerne bien fumé et marqué du nom d’un de nos vieux consuls, et descellez une jare de Chio (1). Du vin, pour célébrer ce jour! Non,
30 s’arroser un jour de fête et aller d’un pas vacillant, ce
n’est pas pour faire rougir. Mais « à la santé de Messalla », voilà le mot que chacun doit dire la coupe en main, et que le nom de l’absent retentisse dans les propos de tous. Messalla, célèbre par ton triomphe sur le peuple aquitain (2),toi dont les victoires font brillamment honneur
35 à tes ancêtres à la longue barbe, viens m'inspirer, tandis
que mon chant rend grâces aux divinités rustiques.
Je chante les campagnes et les dieux de la campagne : leurs leçons ont fait perdre à l’hommel’habitude d’assouvir sa faim avec le gland du chêne ; ces dieux lui ont appris
40 les premiers à assembler des charpentes et à couvrir une
étroite demeure d’un feuillage verdoyant ; les premiers aussi, dit-on, ils apprirent aux bœufs à le servir et adaptérent au chariot la roue. Alors on renonça aux aliments
(1) Horace qualifie le Falerne de vin fort (seueri.. Falerni, Odes; 1, 27, 9). On y mélait le Chio pour l’adoucir (cf, Horace, Sat, 1, 10,24, ut Chio nota si commixla Falerni est). D’autre part le vin était exposé, dans les celliers, à la fumée qui le faisait vieillir plus vite (Columelle, 1, 6, 20 ; Horace, Odes, 3, 8, 11).
(2) Triomphe célébré en 27; cf. supra 1, 7.