III
Après l’époque des deux élégies précédentes, Tibulle a fait, à Rome, la connaissance d’une jeune femme, qu’il appelle du nom fictif de Nemesis, une courtisane belle, hautaïine et positive, qui lui a inspiré une passion violente et toute charnelle. De cette passion sont nées les pièces 3, 4, 6 du second livre. Il écrit la troisième pour se plaindre à son ami Cornutus que Nemesis se soit laissé emmener dans une maison de campagne par un amant riche, un parvenu (v. 59-60).
Le poète ne peut se résigner à rester à la ville alors que la maiïtresse est partie aux champs où l’ont escortée Amour et Vénus : pour l’apercevoir seulement, il se voudrait là-bas et se transformerait en un travailleur de la terre, prêt à endurer toutes les fatigues (1-10). Ainsi le bel Apollon a, par amour, servi chez Admète et s'est fait pâtre, oubliant, pour une passion sans espoir, sa fierté, se beauté et son caractère divin, délaissant ses temples pour une cabane. Alors l’amour était la première des préoccupations (11- 32). Il n’en est plus de même aujourd’hui. Et le poète s’adresse à Pamant pauvre et malheureux, qu’il invite à venir établir son camp dans sa maison: il lui apprendra à se plier, comme l’a fait Apollon chez Admète, à la simplicité rude de la vie rustique et à braver l’opinion des contemporains qui la méprisent et que domine la cupidité. De là un tableau vigoureux, s’opposant au précédent, de ce siècle de fer et de son avidité, qui entraîne tant de maux et qui monnaie tout, tableau où réapparaît cette inspiration satirique que nous avons déjà notée chez Tibulle (33-46). Les v. 47-48 nous ramènent à l’amant dédaigné à qui le poète voulait montrer que le véritable amour ne doit pas se préoccuper du luxe, mais accepter allègrement une vie modeste. Le tableau satirique s’encadre ainsi entre des conseils de sincèrité et de simplicité.
Mais, hélas ! cette sincérité peut-elle fléchir l'indifférence de Nemesis et cette simplicité peut-elle la satisfaire ? Il est vain de gémir sur la corruption des mœurs : elle a gagné Nemesis ; la jeune femme désire la richesse et le luxe ; le poète voudrait pouvoir les lui donner, à elle qui est prête à s’abandonner à qui peut les lui assurer, fût-ce à un ancien esclave enrichi, comme est le maître actuel (49-60). Aussi comme il maudit et ce personnage qui la tient loin de la ville et cette campagne qui l’éloigne de lui ! Et voici le
poète aux goûts rustiques demandant, par dépit, aux dieux agrestes d’anéantir ces productions qui sont capables de lui enlever son amie. Plaisante contradiction et gracieuse rhétorique, si l’on n’y sentait l’aiguillon . d’une dure passion ! HE revient à son rêve de simplicité primitive et appelle de ses vœux le temps où lon mangeait des glands, où l’on buvait de l’eau, où l’on se revétait de peaux de bêtes, où l’on ne cultivait ni la terre ni sa personne, mais où l’amour était libre et où les belles n'étaient point gardées (61-78). Le distique final (79-80) est un cri de passion : qu’on l’emmène là où est sa maîtresse, dont il sera l’esclave, prêt à subir les travaux, les liens et les coups. Ce distique répond au couplet d'ouverture et reprend le thème initial.
De cette analyse ressort l’unité de la pièce : elle forme un tout harmonieux, d’un mouvement naturel et logique ; il y a un thème fondamental, l'amour contrarié du poète qui se dit prêt, pour vivre auprès de sa maîtresse, à accepter l'esclavage parmi les rudes travaux des champs ; ce thème se déroule par toute la pièce en s’adjoignant des motifs secondaires, mythologiques ou traditionnels. Il n’y a donc pas lieu d’accepter la thèse qui fait de cette élégie un poème inachevé formé de fragments juxtaposés (1). Certes la tradition manuscrite est ici assez défectueuse et il faut admettre plusieurs lacunes, mais la pièce n’en offre pas moins une suite d’idées parfaitement saisissable.
Enfin elle est une des pièces de Tibulle dont les sources ont été le plus étudiées (2). Tibulle apparaît ici encore sous la dépendance des élégiaques alexandrins qui eux-mêmes s’inspiraient des comiques attiques. Le joli motif d'Amour accompagnant avec Vénus - l’amie à la campagne et apprenant les façons rustiques, le couplet d’Apollon servant chez Admète, la malédiction de l’âge de fer, les plaintes sur l’avidité des femmes et contre l’ancien esclave enrichi, le souhaït du retour de l’époque primitive plus favorable à l'amour, ce sont autant de lieux communs déjà exploités par les Grecs. Mais le poète latin sait rester original, il donne aux lieux communs qu’il reprend une couleur tantôt bucolique tantôt satirique qui les fond dans l’ensemble du poème et les entraîne dans son mouvement, il leur donne un air direct et actuel par l’ardeur du sentiment qu’ ’il exprime, et le tout est soulevé par un tel élan de lyrisme qu'on y sent non pas un poème de rhétorique mais un poème dé passion.
(1) Ainsi Francken la divise en trois fragments : 1-32, 33-60, 61-80 ; cf. édition Hiäller, p. x1v.
(2) Cf. A. Voirie A propos du Corpus Tibullianum, p. 519 et
Les champs, des maisons de campagne, Cornutus, gar-. dent mon amie ; un cœur de fer, hélas ! peut seul rester à la ville ; Vénus elle-même s’en est allée aux champs si vastes, et le langage rustique du laboureur est ce qu’apprend Amour. Oh ! alors que j’apercevrais ma maîtresse, comme j'aurais le courage, là-bas, de retourner avec la pioche pesante un sol épais et, à la manière du paysan, de marcher derrière la charrue recourbée, tandis que les bœufs stériles remuent la terre destinée à recevoir les semences ! Et je ne me plaindrais pas si le soleil brûlait ma délicate personne et si une ampoule en crevant abîmait mes tendres mains. ;
Il a bien fait paître les taureaux d’Amète, le bel Apollon, et ni sa cithare ni ses longs cheveux ne luiontété utiles et il n’a pu guérir son chagrin par la vertu des herbes : toutes les ressources de l’art médical avaient échoué devant l’amour. Ce dieu lui-même s’habitua (?) à faire sortir des étables les vaches..….il enseigna, dit-on, à mélanger la présure au lait nouveau et, le mélange fait, à cailler le lait. Alors la corbeille a été tressée avec la tige flexible du jonc, dont les nœuds ne laissaient qu’un étroit passage au petit-lait. O que de fois, tandis qu’il portait un veau à travers les champs, sa sœur (1), dit-on, rougit en le ren-
(+) Diane,
HI
Rvra meam, Cornute, tenent uillaeque puellam ; ferreus est, heu ! heu ! quisquis in urbe manet ; ipsa Venus latos iam nunc migrauit in agros, uerbaque aratoris rustica discit Amor.
O ego, cum aspicerem dominam, quam fortiter illic uersarem ualido pingue bidente solum agricolaeque modo curuum sectarer aratrum, dum subigunt steriles arua serenda boues !
Nec quererer, quod sol graciles exureret artus, laederet et teneras pussula rupta manus.
Pauit et Admeti tauros formosus Apollo, nec cithara intonsae profueruntue comae, nee potuit curas sanare salubribus herbis :
quidquid erat medicae uicerat artis amor.
Ipsc deus solitus stabulis expellere uaccas et miscere nouo docuisse coagula lacte, lacteus et mixtis obriguisse liquor.
Tunc fiscella leui detexta est uimine iunci,
1 Cornute : Cerinthe 6 || 2 eheu c || 3 laetos g || 10 pussula habent Fris. : pustula A ||11 admeti g:armenti A || uss. 14 et 14 coniuncti sine interuallo in A || 14 mixtis « Muret : -tus A mulc-
tris Rigler —mixtu subriguisse Lachmann
contrant ! O que de fois; tandis qu’il chantait au fond d’un
20 vallon, les génisses osèrent interrompre par leur mugis-
sement ses doctes chansons ! Souvent des chefs, en des. circonstances critiques, vinrent consulter les oracles et la foule, rentra déçue des temples ; souvent Latone (1) souffrit de voir hérissés,ces cheveux sacrés qu’avait admi-
25 rés auparavant sa belle-mère (2) elle-même ; dans cette
tête sans ornement, dans ces cheveux en désordre, on chercherait la chevelure de Phæbus. Ta Délos (3), ô Phœbus, où donc est-ellemaintenant,oùestta delphienne Pytho(4)? Sans doute c’est Amour qui te fait rester dans une humble
30 chaumière. Temps heureux où servir ouvertement Vénus
ne faisait pas rougir, dit-on, les dieux innnortels. Celui-là n’est plus maintenant qu’un sujet de fable ; mais celui qui n’a au cœur que sa maîtresse aime mieux être un sujet de fable qu’un dieu sans amour. Ets Mais toi, qui que tu sois, à qui Cupidon commande d’un front sévère, viens établirton camp dans ma demeure. (5) Ce siècle de fer célèbre non point Vénus mais la cupidité ; la cupidité cependant a travaillé à bien des maux : c est la cupidité qui a mis aux mains des combattants farouches les armes de la discorde ; elle qui fait couler le sang, qui produit le meurtre, qui hâte la mort ; c’est la cupidité qui a poussé à doubler les péri ils sur la meragitée lorsqu” elle adapta le rostre guerrier aux bateaux incertains ; l'homme
(1) Apollon était fils de Jupiter et de Latone.
(2) Junon.
(3) Apollon était né dans l’île de Délos, où sa mère s'était réfugiée pour échapper à la fureur jalouse de Junon.
(4) Ancien nom de Delphes, où le dieu avait son temple et son oracle. =
(5) Il y a ici une lacune de plusieurs vers ; le poète devait dire : viens apprendre de moi à servir Vénus et ne te laisse pas corrompre par l'esprit du siècle, qui est dominé par la cupidité.
96 £ TIBVLLVS
raraque per nexus est uia facta sero.
O quotiens illo uitulum gestante per agros dicitur occurrens erubuisse soror |
O quotiens ausae, caneret dum ualle sub alta, rumpere mugitu carmina docta boues !
Saepe duces trepidis petiere oracula rebus, uenit et a templis inrita turba domum ;
saepe horrere sacros doluit Latona capillos, quos admirata est ipsa nouerca prius ;
quisquis inornatumque caput crinesque solutos aspiceret, Phoebi quaereret ille comam.
Delos ubi nunc, Phoebe, tua est, ubi Delphica Pytho 9
Nempe Amor in parua te iubet esse casa.
Felices olim, Veneri cum fertur aperte seruire aeternos non puduisse deos.
Fabula nunc ille est ; sed cui sua cura puella est, fabula sit mauult quam sine amore deus.
At tu, quisquis is es, cui tristi fronte Cupido imperat, ut nostra sint tua castra domo
praeda tamen multis est operata malis :
praeda feras acies cinxit discordibus armis ;
hinc cruor, hinc caedes mors propiorque uenit ;
praeda uago iussit geminare pericula ponto, bellica-cum dubiis rostra dedit ratibus ;
ferrea non uenerem sed praedam saecula laudant ;
16 sero habent Fris. || 19 dum: qum Havet || 27 Pytho c : phito A phython g || 31 cura : cara c || 33 es ç : est À || 84 imperat ut : imperat in uel imperitat c|| Post 84 lacunam agnouit Lachmann || 85-42 habent Par .||85 ferrea non pacem Par. || 36 operata À : adoperta Par. ||,38 MOTS, propiorque À : morsque propinqua Par. ||
40 cum tribuit dubie bellica rostra rati Par.
TIBULLE si 97
cupide désire envahir d'immenses plaines, pour faire brouter des milliers d’arpents par une multitude de brebis ; il recherche la pierre étrangère (1), et, par la ville, à grand bruit, mille couples de robustes bœufs traînent pour lui une colonne; pour lui une digue (2) enferme la mer indomptable, afin que, tranquille en son vivier, le poisson puisse mépriser les menaces de la tempête proche. Quant à toi, prolonge tes joyeux festins avec les vases de Samos et avec la terre polie tournée par la roue de Cumes (3).
Hélas ! hélas ! ce sont les riches, je le vois, qui plaisent aux jeunes filles: eh bien ! vienne le butin, si Vénus souhaïite l’opulence ; que ma Nemesis nage dans le luxe et qu’elle s’avance parla ville en attirant les regards par mes présents ; qu’elle porte des étoffes fines, de celles que la femme de Cos a tissées en y entremêlant des raies d’or ; qu’elle ait un cortège de ces noirs Indiens (4) brûlés par le soleil qui les colore de ses feux en rapprochant d’eux son char ; que lui arrivent à l’envi les teintes de choix, d’Afrique l’écarlate et la pourpre de Tyr. Je parle de choses con- à nues : celui qui règne sur son cœur n’est ni plus ni moins qu’un individu qui souvent a dû monter, les pieds frottés de plâtre, sur l’estrade aux esclaves barbares.
Ah ! puisses-tu voir, toi qui emmènes Nemesis loin de la ville, une moisson impitoyable te payer tes semences sans tenir aucune de ses promesses |! Et toi, juvénile Bac-
(À) Le marbre : cf. infra 3, 3, 13-14.
(2) Ces piscines marines sont décrites par Varron, De Fe TUSt-3 17 ; Pline, H. N. 9, 170. Varron en disait : illae.…. marilimae piscinae nobilium, quibus Neplunus et aquam et pisces ministrat, magis ad oculos perlinel quam ad vesicam, et potius marsupium domini exinaniunt quam implent. Primum enim aedificantur magno, secundo implentur magno, tertio alunlur magno.
(3) I s’agit de vases d’argile très modestes.
(4) I s’agit d’esclaves éthiopiens.
97 TIBVLLVS : 11-8
praedator cupit immensos obsidere campos, ut multa innumera iugera pascat oue ; cui lapis externus curae est, urbisque tumultu portatur ualidis mille columna iugis, claudit et indomitum moles mare, lentus ut intra 45 neglegat hibernas piscis adesse minas.
At tibi laeta trahant Samiae conuiuia testae fictaque Cumana lubrica terra rota.
Heu ! heu ! diuitibus uideo gaudere puellas : iam ueniant praedae, si Venus optat opes, 50 ut mea luxuria Nemesis fluat utque per urbem incedat donis conspicienda meis ; illa gerat uestes tenues, quas femina Coa texuit, auratas disposuitque uias ; illi sint comites fusci, quos India torret 55 Solis et admotis inficit ignis equis ; illi selectos certent praebere colores Africa puniceum purpureumque Tyros.
Nota loquor : regnum ipse tenet, quem saepe coegit barbara gypsatos ferre catasta pedes. 60 At tibi dura seges, Nemesim qui abducis ab urbe, persoluat nulla semina certa fide ; et tu, Bacche tener, iucundae consitor uuae,
41 obsidere Par. : obsistere A || 42 ut Par.:et A || 43 tumultu g: -ti A-t us c | 45-48 habent Par. || 45 claudit A : -dat Par. || 47 tibi A : mihi Par. || 49 eheu Baehrens || 50 rursus incipit V1 || 53 gerat ç : -rit AV ||59 nota : uana Rossbach, Hiller || loquor ç: lig-AV |ipse: ille Guyet iste Heyne ecce Havet || que g[é ex corr.] : que A G[— quae] V || 60 gipsatos habent Fris. : bips-AV || 61 at : sit Rossbach || seges : Ceres Heinsius || nemesim V°g : ne mesis À nemesis V1|| qui : quae ç || abducis g ç : abduc A abducit V || Cartault lacunae signum posuit post Nemesis || 62 certa ç uulg.: terra AV Rossbach
TIBULLE ë AE
chus,qui as planté la vigne savoureuse, toi aussi, Bacchus, abandonne tes cuves maudites : il n’est pas permis impu-
nément de cacher les belles dans de tristes campagnes ; c'est nous faire payer trop cher ton vin nouveau, dieu vénérable. Oui, adieu aux moissons, plutôt que de voir la campagne garder les jeunes filles ! que le gland soit notre nourriture et, comme aux temps primitifs, n’ayons pour boisson que de l’eau : le gland a été la nourriture des
anciens et ils ont toujours promené leurs amours à l’aven-
ture ; qu’ont-ils perdu à n’avoir point de sillons ensemen-
cés ? Alors, douce à ceux qu’Amour touchait deson souffle,
Vénus leur pracurait à découvert le plaisir dans une vallée
ombreuse ; il n’y avait pas de gardien, pas de porte pour
exclure des amants affligés ; si les destins le permettent,
coutume antique, je t'en prie, reviens... Que des peaux,
pour tout vêtement, couvrent les corps incultes, Mainte-
nant si l’on tient enfermée celle que j'aime, si je ne puis
que rarement la voir, ah ! malheur ! à quoi bon l'ampleur
de ma toge ? Emmenez-moi : au commandement de ma
maîtresse je fendrai les champs ; non, je ne me refuse pas aux liens ni aux coups. |
98 : TIBVLLVS 11-3 tu quoque deuotos, Bacche, relinque lacus :
haud impune licet formosas tristibus agris 65 * abdere ; non tanti sunt tua musta, pater.
O ualeant fruges, ne sint modo rure puellae ; glans alat et prisco more bibantur aquae :
glans aluit ueteres, et passim semper amarunt ; quid nocuit sulcos non habuisse satos ? 70 Tune, quibus aspirabat Amor, praebebat aperte
mitis in umbrosa gaudia ualle Venus ;
- nullus érat custos,nulla exclusura dolentes
ianua ; si fas est, mos, precor, ille redi.
Horrida uillosa corpora ueste tegant.
Nunc si clausa mea est, si copia rara uidendi,
heu ! miserum, laxam quid iuuat esse togam ?
Ducite : ad imperium dominae sulcabimus agros ;
non ego me uinclis uerberibusque nego. 80
66 abdere A : add-V| 68 et addidit manus altera in À || 75 excidit || uss. 14 et 16 coniuncti sine interuallo in AV || 18iuuat V : -uet A. £
C’est la deuxième des élégies consacrées à Nemesis. Par le sujet et le caractère, elle se lie étroitement à la précédente : la violence de la passion exprimée en fait une des pièces les plus pathétiques de Tibulle, et telle exagération même qui sent la rhétorique (ainsi v. 8-10, 57-58) trahit l’acuité de la brûlure et le besoin douloureux
«le la possession.
Le poète déplore d’abord l’esclavage où il est réduit et d’où sa
* volonté est impuissante à le tirer : il dit les souffrances de sa vie
empoisonnée et il en indique la cause : il aime une femme sur qui ses vers n’ont point de prise et qui n’est accueillante qu’aux présents. Le couplet se termine sur un vers d’une vigueur déchirante (1-14). Il est prêt à se détourner des Muses, puisqu'elles ne peuvent rien en sa faveur. Si c’est de l’or qu’il faut, il le demandera donc au crime et au sacrilège : il s’attaquera surtout à Vénus, qui est responsable de son malheur. Le couplet est construit symétriquement, en deux sizains (15-26). Aussi le poète maudit le luxe qui a irrité la cupidité chez les femmes et décrié Amour (27-38). Il maudit Nemesis aussi et oppose à cette avare la femme désintéressée ; encore un couplet symétrique, fait de deux sizains (39-50). Après ces élans d’indignation, la pièce s’achève sur un couplet de découragement et d’abandon : à quoi bon tout cela ? L’amour se rit bien de la vérité. Pour lui, il n’est plus qu’un esclave qui se pliera à toutes les volontés de la maîtresse, Maïs s’il n’obtient pas d’elle le regard qu’il mendie, il est prêt à absorber le plus terrible des poisons, un breuvage mortel (51-60).
La suite des idées n’offre point ici les difficultés que la critique a signalées dans la précédente ; c’est une pièce achevée, d’une composition simple et d’une seule coulée, avec une progression naturelle ; il y a trois moments : la plainte, la révolte, le désespoir ; entre l’ouverture, qui exprime la plainte (1-14), et le finale, qui exprime le désespoir (51-60), le mouvement de révolte se développe largement (15-50), avec une gradation et trois oscillations : dégoût de la poésie et appel au crime (15-26) ; malédiction contre le siècle (27-38) ; malédiction contre Nemesis (39-50). Donc composition facile, symétrique, harmonieuse. La tradition manuscrite est cette fois satisfaisante et il n’y a pas lieu de suivre les critiques qui ont proposé des suppressions (1).
(1) Cf. édition Hiller, p, xv, et A. Cartault, À propos du Gorpus Tibullianum, p, 424;
Me voici donc en esclavage, je le vois;et sous le joug d’une maîtresse : adieu désortnais, belle liberté de mes pères ; mais c’est un esclavage bien dur qui m'est imposés je suis attaché avec des chaînes et jamais, pour mon mal-
5 heur, Amour ne desserre les liens, et, pour je ne sais quelle
faute où quelle erreur, il me brûle ; je brûle ! ah { éloigne,
cruelle,testorches(1).Oh!plutôtque deressentirde pareilles
douleurs, que j'aimerais mieux n’être,sur des montagnes glacées, qu’une pierre, n’être qu’une roche dressée, expo-
10 sée au déchaînement des vents et battue par l'onde vi-
treuse de la mer qui engloutit les vaisseaux ! Maintenant ämer est lé jour, et l’ombre de la nuit plus amère encore : c’est que tous les instants,pour moi,sont empoisonnés d’un âcre fiel ; et je n’ai plus rien à attendre ni de mes élégies ni d’Apollon qui m'inspire mes vers : c’est de l'or que ne cesse de réclamer sa main grande ouverte.
Loin de moi, Muses, si vous ne pouvezrien pour un amant : non, ce n’est point pouravoir des guerres à chanter que je vous honore, je ne retrace pointla marche du Soleil ni comment, une fois qu’elle a complété son disque, la Lune fait tourner ses chevaux et revient ; c’est un accès
(1) Tibulle file la métaphore de l'esclavage, comme supra À, 9, 21. Martial fait allusion à ce passage 14, 193, 1 : Vssit amalorem Nemesis lasciua Tibullum.I\ mêle d’ailleurs ses souvenits des deux livres de Tibulle : cf, p. 39, n. 8.
AN ÿ
SIG Mihi seruitium uideo dominatque paratam : iam mihi, libertas illa patérna, ualé :
seruitium sed triste datur, teneorque cätenis, et nümquam misero uinela remittit Alnor, et, set quid Merui seu quid pectauimus, urit ; 5 uror, 10 ! remoue, saeua puella, faces.
O ego ne possim tales sentire dolores, quam mallem in gelidis montibus esse lapis, stare uel insanis cautes obnoxia uentis, naufraga quam uitrei tunderet unda maris | 10 Nune et amara dies et noctis amarior umbra est : omnia na tristi tempora felle madent ; nec prosunt elegi nec carminis auctor Apollo : illa caua pretium flagitat usque manu.
Ité procul, Musae, si non prodestis ämanti: 46 fon ego uos, ut sint bella canenda, colo, nec réfero Solisqie uias et qualis, ubi orbem compleuit, uersis Luna recurrit equis ; 1 Sic AV?g: ic Vi hic 6 || 2 paterha V?8 : -teruë À -tér ueV! || 3 tencorque A V?g : teneroque V! || 4remittit 6 : -ttét AV || 5 seu hil peccauimus Heinsius || 10 uitrei V1A? : uasti V* ir marginé g om. A1 [sine interuallo] || 11-12 habent Pat, || 12 nam AV : nüuñc
Pär. iam ç || 17 et qualis 6: equalis AV | ofbenm V ex corr: 6: urb-A
facile auprès de ma maîtresse que je demande aux vers de m'’obtenir : loin de moi, Ô muses, s’ils n’ont pas ce pouvoir. C’est le meurtre et Je crime qui doivent me procurer
de quoi donner, pournepas rester étendu en larmes devant .
une demeure close ; ou bien il faut que je ravisse les offrandes suspendues aux murs sacrés des temples ; mais c’est à Vénus que je dois m’attaquer d’abord : c’est elle qui me pousse au crime en me donnant une maîtresse rapace 3 qu’elle sente mes mains sacrilèges.
Ah! périsse quiconque recueille les -vertes émeraudes et teint avec lapourpre de Tyr une blanche toison! C’est lui qui irrite l’avidité des jeunes filles, ce sont les tissus de Cos (1)etla brillante coquille de la mer Rouge; voilàce qui les a rendues mauvaises ; dès lors la porte a senti la clef et le chien a commencé à monter la garde sur le seuil ; mais apportes-tu une forte somme, la surveillance est vaincue, les clefs n’arrêtent plus, le chien même se tait. Hélas ! celui des dieux qui a fait don de la beauté à une avare, quel bien il a apporté mêlé de combien de maux ! c’est là l’origine des larmes et des querelles bruyantes, c’est enfin ce qui a fait qu'Amour apparaît aujourd’hui comme un dieu décrié.
Mais à toi, qui fermes ta porte aux amants qui n’ont pas
la forte somme, puissent vent et feu t’arracher les richesses que tu as gagnées : ah ! qu’alors les jeunes gens assistent à l’incendie avec joie et que pas un ne s’empresse de jeter de l’eau sur la flamme ; ou si la mort vient pour toi,
(1) Les mêmes que supra 3, 53. C'était un. tissu de soie transparent, très en faveur à Rome au rer siècle dans les milienx légers ; cf. Horace, Sat. 1,2, 101 ; Sénèque, De ben. 7, 9, 5, en un passage expressif : Video sericas uestes, si uestes uocandae sunt, in quibus nihil est, quo defendi aul corpus aut denique pudor possit, quibus sumplis parum. liquido nudam se non esse iurabit. Et Pline, H. N. 11, 76 : telas araneorum modo texunt ad ueslem luxumique femina= rum, quae bombycina appellantur.
102 TIBVLLVS II-4
ad dominam faciles aditus per carmina quaero : ite procul, Musae, si nihil ista ualent. 20 At mihi per caedem et facinus sunt dona paranda, ne iaceam clausam flebilis ante domum ; aut rapiam suspensa sacris insignia fanis ; sed Venus ante alios est uiolanda mihi :
illa malum facinus suadet dominamque rapacem 25 dat mihi ; sacrilegas sentiat illa manus.
O pereat quicumque legit uiridesque smaragdos et niueam Tyrio murice tingit ouem !
Hic dat auaritiae causas et Coa puellis uestis et e rubro lucida concha mari ; 30 haec fecere malas ; hine clauim ianua sensit et coepit custos liminis esse canis ; sed pretium si grande feras, custodia uicta est nec prohibent claues et canis ipse tacet.
Heu ! quicumque dedit formam caelestis auarae, 35 quale bonum multis attulit ille malis !
Hinc fletus rixaeque sonant, haec denique causa fecit ut infamis nunc deus exstet Amor.
At tibi, quae pretio uictos excludis amantes, eripiant partas uentus et ignis opes : +. 40 quin tua tunc iuuenes spectent incendia laeti, nec quisquam flammae sedulus addat aquam ; seu ueniet tibi mors, nec erit qui lugeat ullus 27-30 habent Par. || 29 hic : hinc ç || prebet auaritie causas pretiosa potentum Par. || 31 CHarisivs p.126, 4 K : « clauim Tibullus : hinc clauimianua sensit »—clauem AV || 32 cepit A || 83 uicta V2? in marg. g : incerta AV! || 86 ille g : ipse AV || 38 nunc Broekhuisen : hic AV sic Heinsius uel Rigler || exstet Cartault :
esset AV erret Broekhuisen || 40 partas V?g : por-AV1 || 43 ueniet 4 : -iat V
il n’y en aura pas un pour s’afiliger ni pour donner une offrande à tes funérailles désolées. Celle au contraire qui se sera montrée bonne et sans avarice, eût-elle véeu cent ans, on la pleurera devant le bûcher enflammé À et quelque vieillard, vénérant ses anciennes amours, tous les ans suspendra des guirlañdes au tombeau qu’il lui aura élevé et s’éloignera en disant : « Bon ét paisible répôs | sois tranquille et que la terre pèse légère sur tes restes ! »
C’est la vérité que j’annonté, mais que me séft la vérité ? C'est aux conditions prescrites par celle-là que mon amour doit se plier ; m’ordonne-t-elle de vendre là demeure même de mes pères, subissez sa Volonté et soyez mis à J’ancan,
ô mes Lares. Tout ce que Circé, tout ce que Médée ont de
- poisons, tout ce que la terre de Thessalie produit d'herbes,
l’hippomane qui, dans ia saison où Vénus inspire leurs ardeurs aux troupeaux indomptés, coule des flancs de la jument en folie, si ma Nemesis ne veut pas me faire bon visage — dût- elle y mêler mille autres herbes, — je boirai
tout.
103 TIBVLLVS ITA
nec qui det maestas munus in exsequias.
At bona quae nec auara fuit, centum licet annos 45 uixerit, ardentem flebitur ante rogum ;
atque aliquis senior ueteres ueneratus amores annua constructo serta dabit tumulo
, et « bene » discedens dicet « placideque quiescas,
terraque securae sit super ossa leuis. » 50
Vera quidem moneo, sed prosunt quid mihi uera ? illius est nobis lege colendus amor ;
quin etiam sedes iubeat si uendere auitas, ite sub imperium sub titulumque, Lares.
Quidquid habet Circe, quidquid Medea ueneni, 55 quidquid et herbarum Thessala terra gerit,
et quod, ubi indomitis gregibus Venus adflat amores, hippomanes cupidae stillat ab inguine equae,
si non me placido uideat Nemesis mea uultu, mille alias herbas misceat illa, bibam. 60 44 maestas : -tus Havet || exequias V?g : obse-AV! | 55 quicquid
habet V : quidquam h. A | 59 non AV!: modo V? in marg.g || 60 alias : malas Burmann. :
x 27 er
M. Valerius Messalinus, fils aîné de Messalla, avait été élu quindecimuir sacris faciundis el Sibyllinis libris inspiciundis. Cette dignité, qui était conférée à des jeunes gens de grandes familles, ‘ avait pour objet la garde des livres sibyllins qui devaient être ouverts et consultés, sur l’ordre du sénat, lors d'événements graves,
Tibulle, en cette circonstance, invoque pour son jeune ami la protection d’Apollon, à la fois dieu des oracles et dispensateur de la prospérité des champs, l’initiateur dans l’art de prévoir l’avenir, de reconnaître les signes de la colère des dieux et de la conjurer, gardien des livres prophétiques et inspirateur des Sibylles véridiques, en particulier de la Sibyÿlle de Cumes, dont la prédiction avait été le premier gage divin de la puissance romaine. Le poète, en faisant de sa pièce un véritable hymne en l’honneur de Phœæbus, expressif d’une foi qu’on sent sincère en l'efficacité des rites consacrés, s’associait à l’un des cultes grecs les plus importants qui se fussent implantés à Rome ; il donnait à son poème un caractère officiel et national, et c'était pour lui une occasion nouvelle de participer à l’œuvre patriotique qui avait fait le renom de Virgile : il marchait dans la même voie que Virgile, Horace et Properce (1). La pièce est d’ailleurs écrite sous l'influence de l’Enéide : le rappel des légendes qui rattachaient Rome à Troie, la glorification de la grandeur romaine, le contraste si poétique entre les humbles commencements et la prodigieuse expansion, c’étaient des idées fondamentales de l’ Enéide (2). Tibulle diffère de Virgile et par le ton moins épique et en ce qu’il ne parle pas de la famille des Jules comme descendant d’Enée et de Vénus : indépendant et sans ambition, indifférent à la faveur, il n’a pas jugé à propos de célébrer Auguste, à qui il ne semble pas avoir rien dû et de l’entourage de qui il ne faisait pas partie. i
L’élégie 5 est, avec la troisième, celle du second livre qui a le plus donné matière aux recherches de la critique. De Gruppe à Baehrens (3) surtout, elle a été regardée comme «un premier jet»,
(1) L’esquisse d’archéologie nationale contenue dans la pièce semble avoir, avec Virgile, inspiré Properce au 4° livre ; cf. A, Cartault, Tibulle, p. 116.
(2) Surtout Enéide, 8, 337-361 ; cf. Cartault, ibid,, p. 123-126° Le passage de Tibulle sur les prédictions des Sibylles v. 71-78 est une sorte de résumé de Virgile, Géorgiques, 1, 466-492. Le tablèau rustique (83 sqq. et surtout 91-100) rappelle les Géorgiques, 2, 514 sqq.
(3) Cf. A. Cartault, À propos du Corpus Tibullianum,notamment pp. 165, 196, 294 ; idée reprise par Sellar, tbid., p. 431 et par Mar-
106 x : TIBULLE
comme une pièce inachevée, faite de morceaux détachés rassemblés par l'éditeur du livre II. En réalité on peut l’expliquer sans la considérer comme inachevée ou comme interpolée. Ce qui peut déconcerter au premier abord c’est l’allure de la composition dans une pièce d’apparat où le ton est parfois assez solennel. Soit par
nature, soit dans le dessein d’éviter une gravité soutenue, le poète reste ici l’élégiaque érotique qu’il est d'habitude ; il retrouve l’allure lyrique, libre et souple, de ses poèmes amoureux, qui consiste en le développement d’un thème fondamental admettant des digressions, des couplets secondaires plus ou moins larges et des retours brusques (1). :
Le poème commence par une invocation à Phœbus, que Tibulle convie à l'inauguration du nouveau prêtre: qu'il inspire le poèteet qu'il manifeste, par sa présence en costume éclatant (2), sa faveur à Messalinus ; que le dieu prophétique apprenne à son prêtre à lire et à interpréter les oracles des livres sibyllins, qu'il l’initie à ceux de cette SibyHe de Cumes, qui jamais n’a trompé les Romains (v. 1-18). C’est elle qui a prophétisé à Enée, à son arrivée en Italie, la fondation et la grandeur de Rome (19-66). Ce passage contient d'abord un couplet, formé d’un quatraïn et de deux sizains (23- 38), qui est un tableau, — plus familier et plus gracieux que solenne}, de couleur bucoïique plutôt que de ton épique, — de lhumble lieu où devait s'élever Rome : et le poëte fait bien ressortir de quel état pastoral est sortie la Ville. La note épique y est très discrète : on la perçoit en quelques détails sobres (aeternae... urbis moenia, Palalia, in Touis arce, qua Vetabri regio palet). Au v. 39 la prophétie débute brusquement et, dans un second couplet (39- 64), s’épanouit le thème épique et patriotique de la puissance romaine ; le couplet présente d’ailleurs des contrastes : un quatrain érotique (51-54), un trait bucolique (55-56) qui lie le développement au premier couplet (25). :
Mais véridiques aussi sont les autres Sibylles d’Apolton, celles qui ont prédit les malheurs de l’époque des guerres civiles (prodiges
tinon (Albi Tibulli libri qualtuor, Paris, 1895.) — Voir aussi l’édition Hiller, p. xv.
() Itse peut aussi que Tibulle ait songé iei à la manière pindarique et à l'abondance «sans mesure » du poète gree (immensusque ruit profundo Pindarus ore, Horace, Odes, 4, 2%, 7-8) ; toutefois le couplet sobre est plus fréquent chez Tibulle que le couplet large ou désordonné. Crusius voit dans l’élégie 5 un poème solennel composé selon la technique alexandrine et reproduisant la disposition du Néuos de Terpandre (cf. A, Cartault, A propos du Corpus Tibullianum, p. 401). Mais ce n’est qu’une hypothèse et certaines deses divisions sont arbitraires,
(2) Tibulle donne ici à Phœbus le costume et les attributs de la statue d’Apollon kitharœdos, œuvre de Scopas, placée dans le nouveau temple. ;
énumérés dans le couplet 71-78) ; puisse désormais Apollon anéantir les prodiges funestes et, pour le moment, dans le sacrifice qui se fait en son honneur, qu’il donne un signe de son acquiescement et envoie un augure favorable, gage d’une année heureuse (67-82). Ce passage est construit symétriquement : d’une part il continue le précédent par opposition ; d’autre part, par un nouveau contraste, il va être suivi d’un développement sur le bonheur pacifique ; de plus sa structure SORT un couplet central encadré entre deux quatrains.
Le poète nous a donc ramenés à la cérémonie présente et à un thème familier à sa muse, l’éloge de [a vie rustique, idée qui non seulement lui est chère, mais qui avait aussi alors un sens social, une portée nationale. — Le signe favorable demandé à Apollon est obtenu : l’avenir sera prospère ; les réjouissances rustiques peuvent ainsi se donner carrière. D’où un tableau riant (83-104)
qui s'oppose au développement des vv. 67-82 et fait pendant à ia partie précédente 19-66. Une première partie (83-94) traduit en images et en esquisses l’idée de cette fécondité de l’année qui va venir et dont les fêtes rustiques sont le signe ; elle se développe selon une gradation, en trois quatrains : 83-86, abondance des produits de la terre ; 87-90, fécondité des troupeaux, d’où fêtes des pâtres ; 91-94, la maternité,avec un tableau d'intérieur familier. Puis une seconde partie (95-104) : quand cette fécondité se sera manifestée par ses résultâts, alors les paysans la célébreront par une fête joyeuse (1). Là, les petites querelles d’amoureux auront leur place : motif érotique que Tibulle âime incorporer à l’élégie rustique.
Le finale comporte deux couplets : 105-112, mais périssent les flèches de Cupidon. Aux joies bruyantes le poète oppose le souvenir des douleurs d'amour, et il est amené à faire un retour sur sa propre existence, tourmentée désormais par sa passion pour Nemesis. De là le couplet 113-120 qui revient au thème fondamental : que Nemesis l’épargne pour qu’il puisse célébrer les exploits de Messalinus et le triomphe (2) auquel il est destiné et qui fera l’orgueil de scn père. Le distique final 121-122 reprend l’invocation à Phœbus et correspond à la prière qui commençait la pièce.
L'analyse montre donc et que Tibulle, poète national, reste lui-même, c’est-à-dire un élégiaque d’abord, et que l’élégie 5, loin
d’être un assemblage de fragments, forme un tout, expressif d’intentions variées, cohérentes ; les développements s’y emboîtent les uns dans les autres, ils s'appellent etse répondent, se succédant soit par similitude soit par opposition, avec un art qui aime la#ymétrie, la sobriété, et, en particulier, le tableau en quatrain.
(1) Il ne s’agit plus ici de la fête des Palilia mentionnée au v. 87, mais d’une fête nouvelle,celle dont Tibulle a déjà parlé 2, 1, 21 sqq. (2) Phœbus n’a pas exaucé le vœu du poète. C’est après la mort de Tibulle, en 11 av.J.-C., que Messalinus obtint le triomphe à la suite d’une expédition en Illyrie (Vell. Pat. 2, 112, 2). Il devait être consul en 3 av. J.-C.
Phœbus, montre-toi favorable : dans ton temple (1) entre un nouveau prêtre ; viens donc à nous avec ta lyre et tes vers : maintenant fais vibrer sous tes doigts tes cordes harmonieuses ; maintenant, je t’en conjure, approprie les paroles à l'hymne que je vais chanter. Toi-même, les tempes ceintes du laurier triomphal, viens; tandis que l’on couvre de dons tes autels, assister aux sacrifices qui te
sont offerts ; mais viens avec tout l’éclat de la beauté :
maintenant revêts ta robe de fête, peigne maintenant avec art tes longs cheveux, apparais tel qu’au jour où, diton, le roi Saturne vaincu, tu entonnas l’hymne en l’honneur de Jupiter victorieux. Tu vois bien avant dans l’avenir ; consacré à ton culte, l’augure connaît la destinée par le chant prophétique de l'oiseau ; c’est toi qui règles les sorts, par toi l’haruspice prévoit en distinguant les signes marqués par un dieu dans les viscères glissants ; grâce à toi les Romains jamais n’ont été trompés par la Sibylle, qui annonce les secrets des destins en vers de six pieds. Phœbus, permets à Messalinus de toucher aux livres sacrés de la prêtresse, et toi-même, je t’en prie, apprends-lui ce qu’elle annonce. £
C’est elle qui fit entendre à Enée un oracle, lorsque le
héros eut, dit-on, emporté son père etles Lares ravis à l’en-
(1) Il s’agit du temple d’Apollon Palatin, consacré par Auguste en 28 av. J.-C. et où se gardaient alors les livres sibyllins.
PHoE8e, faue : nouus ingreditur tua templa sacerdos ; huc age cum cithara carminibusque ueni :
nunc te uocales impellere pollice chordas,
. nunc precor ad laudes flectere uerba meas.
Ipse triumphali deuinctus tempora lauro, 5 dum cumulant aras, ad tua sacra ueni ;
sed nitidus pulcherque ueni : nunc indue uestem
sepositam, longas nune bene pecte comas,
qualem te memorant, Saturno rege fugato, uictori laudes concinuisse Ioui. N 10
Tu procul euentura uides, tibi deditus augur scit bene quid fati prouida cantet auis,
tuque regis sortes, per te praesentit haruspex, lubrica signauit cum deus exta notis ;
te duce Romanos numquam frustrata Sibylla, 15 abdita quae senis fata canit pedibus.
Phoebe, sacras Messalinum sine tangere chartas uatis, et ipse, precor, quid canat illa doce.
Haec dedit Aeneae sortes, postquam ille parentem dicitur et raptos sustinuisse Lares 20
‘ 8 uocales habent Fris. || 4 meas : tuas emea Lachmann tua Wisser nouas Vahlen, Hiller sacras Leo pias Postgate || 8-4 post u. 10 reiecit Cartault seruata lectione meas || 11 deditus ç : debi-AV || 18 quid ç: quos AV quae Havet || 20 raptos ç: cap-AV
‘ nemi, alors qu’il ne croyait pas qu'il dût naître une Rome et que désespéré il reportait de la haute mer ses regards dsur Ilionet ses temples en flammes—Romulus n’avait pas encore tracéle plan des murailles de la ville éternelle, que son frère Remus ne devait pas habiter avec lui ; mais
25 alors des génisses paissaient l'herbe du Palatinet d’humbles cabanes se dressaient sur l’emplacement du temple, de Jupiter ; arrosé de lait, Pan reposait là à l'ombre d’une yeuse, auprès d’une Palès en bois, façonnée avec un fer rustique, et il y avait, suspendue à un arbre, l’offrande
30 votive d’un berger nomade, une flûte babillarde qu’il consacrait au dieu des campagnes, une flûte formée d'une rangée de roseaux qui vont en décroissant et qui, de plus. en plus courts, sont unis avec de la cire. D’un autre côté, à l'endroit où la plaine du Vélabre se déploie, on pouvait
35 voir une barque légère fendre Peau d’ un étang, cette eau souvent a porté la jeune fille, ASireuse de plaire au K RerEer : jour de fête, et avec elle elle Fahendit re Drécute d'une campagne féconde, le fromage et l’agneau d’une blancheur éclatante comme celle de sa mère —
40 / « Infatigable Enée, frère d'Amour ailé, toi qui,sur tés vaisseaux fugitifs, portes les Pénates de Troie, dès ce jour Jupiter t’assigne les champs de Laurente, dès ce jour une . : -terre hospitalière appelle tes Lares errants ; là tu seras l’objet d’un culte, lorsque, de Fonde vénérable du Numicius (1), tu te seras élevé au ciel pour y être un dieu indi-
45 gète. Voici qu'au-dessus de tes poupes éprouvées vole la Victoire ; enfin les Troyens voient à leur côté une déesse
(1) Petit fleuve du Latium, dans lequel Enée, dit la légende, fut englouti, après une victoire sur les Etrusques et les Rutules : il aurait été purifié par son onde. Cf. Tite Live, 1, 2, 6 : Ovide, Mé-.
tam. 14, 600-608. De là l'expression de Virgile, Ên. À 242 : se uada sara Numici,