LIVRE III
Tibulle jusqu’au commencement du xrxe siècle : la tradition manuscrite perpétuait cette confusion, et l’antiquité ne paraît pas connaître un poëte Lygdamus. J. H. Voss a été le premier à soutenir, en 1806, qu’ilne pouvait être Tibulle, et depuis la démonstration en a été souvent faite (1). Un examen direct des élégies a révélé en Lygdamus une personnalité et un art tout à fait distincts de la personnalité et de l’art de Tibulle, un poète qui, d’ailleurs, est dépendant de Tibulle et l’imite fréquemment. -
Si Lygdamus n’est pas Tibulle, le plus simple ne semblet-il pas d'admettre que Lygdamus est le nom même du poète ? C’est l'hypothèse qu'a posée Voss, et qu’A. Cartault a reprise (2). Cette opinion paraît d'autant plus séduisante que nous ne connaissons aucun poète érotique latin qui dissimule son nom sous un pseudonyme grec. Or Lygdamus est un nom d’esclave ou d’affranchi qui suppose une origine grecque ; et, de fait, Voss et Cartault voient dans le poète un affranchi grec. Mais l’examen du texte
. montre l’invraisemblance de l’hypothèse. L'auteur se présente comme un Romain de bonne naissance (1,2 nostris auis) et de bonne maison (4, 60 casta domo) ; il reproche à son rival son obscurité (6, 60 ignotum torum). Le fait qu’il lui adresse ce reproche ne saurait démontrer, comme le pense Cartault, qu'il était connu sous ce nom de Lyg-. damus, et sans doute comme écrivain. Pour prouver que l’affranchi, une fois admis dans la cité romaine, en faisait partie intégrante et pouvait parler de sec ancêtres romains,
(4) Cf. Cartault, À propos du Corpus Tibullianum, p. 561-562 ; et Tibulle, p. 76-78.
(2) Tibulle, p. 74-75. Même idée dans Ehwald (Ad historiam carminum Ouidianorum recensionemque symbolae, Gotha, 1889 ;
122 Cr LYGDAMUS
Cartault croit pouvoir s’appuyer sur l'exemple d'Horace, Odes 4, 15, 25-32 : ge) Nosque et profestis lucibus et sacris.… Cum prole matronisque nostris…..
Virtute functos more patrum duces….
Troiamque et Anchisen et almae Progeniem Veneris canemus.
Mais c’est jouer sur les mots que de déclarer qu'ici Horace « se range sans façon parmi les Romains authen- . tiques et mariés en justes noces ». En réalité, Horace parle en poète officiel qui se fait l'interprète du sentiment popu-
laire et oublie sa propre personnalité, Et l’on peut opposer .
à Cartault le passage plus familier où le fils de l’affranchi de Venouse écrivait à des Romains : at uestri proaui (Ep. aux Pisons, 270).
I1 faut donc voir dans le nom de Lygdamus le pseudo-
nyme grec d’un jeune Romain qui n’est justement pas un écrivain de profession, mais seulement un amateur, appartenant à l’entourage de Tibulle. Aussi peut-il paraître vain
de chercher à l’identifier avec tel ou tel personnage histo- .
rique. On a proposé Cassius de Parme, Valerius Messallipus, Valgius Rufus : la chronologie s’y oppose. L’identification tentée avec Ovide n’est pas plus vraisemblable : les ressemblances superficielles de la forme découlent principalement du caractère intime de la poésie élégiaque; et il y a, entre les deux natures et les deux personnalités, opposition complète. En revanche il est probable qu’'Ovide connaissait les élégies de Lygdamus, soit qu'il les ait eues en main d’une façon privée, soit qu’il les ait entendu réciter et en ait rétenu des passages, qu’il a reproduits ou imités (surtout de l’élégie 5, vv. 16-20 ; cf. Ovide, Trist. 4, 10, 6 ; À. Am. 2, 670 ; Amor. 2, 14, 23-24).
Et, précisément, comment nous étonner de ces rapports