III
LYGDAMUS 144
religieuses veulent que le chaste poète soit le favori de Phæœbus, de Bacchus et des Piérides ; maïs le fils de Sémélé, Bacchus, et les doctes sœurs n’ont pas appris à annoncer ce que doit amener l'heure à venir ; quant à moi, les lois des destins et les événements du temps futur, mon père m'a donné la faculté de les voir ; aussi, ce que je dis, moi le prophète qui ne trompe jamais, écoute-le ; écoute ce que la bouche véridique du dieu du Cynthe (1) va révéler.
Celle qui t’est plus chère que ne l’est une fille à sa mère, que ne l’est une belle jeune femme à un mari ardent, celle pour qui tu fatigues les célestes divinités de tes vœux, celle qui ne laisse pas les jours couler calmes pour toi, et, quand le Sommeil a étendu sur toi son voile sombre, abuse tes nuits d'images fallacieuses, celle que tes poèmes ontcélébrée, la jolie Neaera, préfère être l’aimée d’un autre homme, pour un autre que toi, son âme impie est troublée d’inquiétudes, et il ne plaît pas à Neaera d'entrer comme épousée dans une chaste demeure.
Al ! race cruelle, femmes, sexe sans loyauté ! ah ! périssent toutes celles qui ont appris à tromper un mari! Mais tu pourras la fléchir: leur esprit, à elles, est changeant; tends-lui seulement les bras en lui marquant beaucoup d’attachement. Le cruel Amour apprend à entreprendre de durs travaux, le cruel Amour apprend à devenir capable de supporter les coups (2).
Moi-même autrefois j’ai fait paître les blanches génisses d’Admète (3) : ce n’est pas unefable imaginée pour un vain amusement ; alors je n’avais plus aucun goût pour ma ci-
(1) Mont de Délos, où sont nés Apollon et Diane.
(2) Thème familier à Tibulle : 1, 6, 37-38 ; 9, 21 ; 2, 3,80. Le trait ualidos.. labores peut être inspiré par Tib. 2, 8, 6 ualido pingue bidente solum.
(3) Lygdamus adapte ici un thème qui nourrissait les regrets de Tibulle, 2, 3, 11-32. >
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Phoebusque et Bacchus Pieridesque fauent ;
sed proles Semelae Bacchus doctaeque sorores
dicere non norunt quid ferat hora sequens ; at mihi fatorum leges aeuique futuri euentura pater posse uidere dedit ; quare ego quae dico non fallax accipe uates quodque deus uero Cynthius ore feram.
Tantum cara tibi quantum nec filia matri, quantum nec cupido bella puella uiro, pro qua sollicitas caelestia numina uotis, quae tibi securos non sinit ire dies et, cum te fusco Somnus uelauit amictu, uanum nocturnis fallit imaginibus, carminibus celebrata tuis formosa Neaera alterius mauult esse puella uiri,
diuersasque suas agitat mens impia curas,
nec gaudet casta nupta Neaera domo.
A crudele genus nec fidum femina nomen | A pereat, didicit fallere si qua uirum !
Sed flecti poterit : mens est mutabilis illis ; tu modo eum multa bracchia tende fide.
Saeuus Amor docuit ualidos temptare labores, saeuus Amor docuit uerbera posse pati.
Me quondam Admeti niueas pauisse iuuencas
non est in uanum fabula ficta iocum ; tunc ego nec cithara poteram gaudere sonora
45 semele AV : -les c || 47 euiq; A : cuique V! || 50 quodque £ : quidque AV quique Havet quamque Postgate || feram Broekhuisen : -rat AV -rar Havet, Postgate || 59 suas : suis Muret tuis Lipsius || 60 Neera g : nerea AV || 63 mens est mutabilis illis habent Par. || 64 fide: prece g || 65 habuit F :om. AV || 66 habent
. Fris. || posse Fris. AV: saeua F
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70 thare harmonieuse ni pour accompagner à l’ünisson ses
accords avec Ma voix, mais sur ün chalumeau percé de trous j'essayais des airs, moi, le fils de Latone et de Jupiter. Tu ne sais pas ce qu’est l’amour, jeune hommé, si tu te refuses à supporter les rigueurs d’une maîtresse, les cruautés d’une épouse.
Donc n’hésite pas à employer la caresse des plaintes : de douces prières ont raison des cœurs durs. Que s’ils prédisent la vérité, les oracles prononcés dans mes temples sacrés, rapporte-lui en notre nom ces paroles : c’est l’union que te promet le dieu de Délos lui-même ; c’est le bonheur pour toi, cesse de vouloir un autre homme. »
I1 dit, et le sommeil paresseux quitta doucement mon corps. Ah ! puissé-je ñe pas voir de si grands malheurs ! Non, je ne saurais croire chez toi à des vœux contraires à mes vœux ni à un cœur capable d’un si grand crime : car tu n’as pas été enfantée par les flots de la mer désolée ni
par la Chimère dont la gueule sauvage lance des tourbil-
lons de flammes ni par le chien au dos ceint d’une armée de serpents, aux trois langues et à la triple tête ; ce n’est pas Scylla au corps de jeune fille entouré de chiens, ce n’est pas une lionne féroce qui t’ont conçue et portée, ce n’est pas dans la terre barbare de Scythie ou dans l’horrible Syrte que tu as vu le jour (1), mais dans une demeure polie, fermée aux êtres inhumains,d’ine mètre qui est la doucéur même et d’un père aimable entre tous,
Puisse le dieu transformer en des réalités méilleures ces songes cruels et ordonner aux tièdes vents du midi de les emporter sans qu'ils aient d’effet.
(1) Thème de Catulle, 60, 1-3 et 64, 154-156.
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nec similes chordis reddere uoce sonos, 70 sed perlucenti cantum meditabar auena ille ego Latonae filius atque louis.
Nescis quid sit amor, iuuenis, si ferre recusas immitem dominam coniugiumque ferum.
Ergo ne dubita blandas adhibere querellas : 75 uineuntur molli pectora dura prece.
Quod si uera canunt sacris oracula templis, haec ïlli nostro nomine dicta refer :
hoc tibi coniugium promittit Delius ipse ; felix hoc, alium desine uelle uirum. » 80 Dixit, et ignauus defluxit corpore somnus.
À ego ne possim tanta uidere mala !
Nec tibi crediderim uotis contraria uota nec tantum crimen pectore inesse tuo : :
nam te nec uasti genuerunt aequora ponti 665 nec flammam uoluens ore Chimaera fero nec canis anguinea redimitus terga caterua, cui tres sunt linguae tergeminumque caput, Scyllaque uirgineam canibus succincta figuram, nec te conceptam saeua leaena tulit, 90 barbara nec Scythiae tellus horrendaue Syrtis, sed culta et duris non habitanda domus et longe ante alias omnes mitissima mater isque pater quo non alter amabilior.
Haec deus in melius crudelia somnia uertat 95 et iubeat tepidos inrita ferre Notos.
71 cantum : -tus F Plant. c || 76 habent Par. | 80 hoc F Plant.:
ac AV Cui. || 84pectore AV!: -ori V? || 87 canis anguinea V?g Cui. Plant. : consanguinea AV! c. anguina Postgate || 89 succincta F :
submixta AV Cui. || 92 diris Plant. || 96 irrita Plant. c: impia
AV Cui.
Cette élégie, dont l’accent sincère donne à croire qu’elle est inspirée par la réalité, est un adieu et une prière que le poète, gravement malade, adresse à ses amis retenus aux eaux d’Etrurie.
Dans l’introduction (v. 1-6), il oppose à leur existence radieuse la sombre fin qui l’attend, et il prie Perséphoné de l’épargner ; le v. 6 indique d’un trait pourquoiil le mérite : immerito iuueni. Deux couplets développent les deux termes : 7-14, il n’a pas commis de mal ; 15-20, il est encore tout jeune. Il revient aux prières dans les deux couplets qui terminent la pièce : 21-28, que les dieux infernaux le laissent arriver à la vieillesse ; 29-34, que ses amis vivent heureux, mais ne l’oublient pas et fassent pour lui des sacrifices à Pluton.
Cette pièce, qui n’a pas l’élan de celle de Tibulle (1, 3), n'est pas moins touchante toutefois que les œuvres modernes qui la rappelient, comme les Adieux à la vie, de Gilbert, la Jeune Captive, d’André Chénier, la Chute des feuilles, de Millevoye.
Vous êtes retenus auprès des éaux qui coulent des fontaines d’Etrurie, ces eauxoù il ne faut pas aller au moment de la Canicule, mais qui valent bien les eaux sacrées de Baïes (1),maintenant que le printemps vermeila mollit la terre. Mais à moi Perséphoné (2) annoncel’approche de l’heuresombre : je n’ai pas commis de mal etjesuis jeune, épargne-Moi, Ô déesse |
Ce n’est pas moi qui ai eul’audace de tenter de dévoiler ces mystères de la déesse vénérable (3) qüe né doit pas profaner la présence d’un homme ; non; ma main n’a infecté aucune coupe de sucs mortels ni broyé des poisoñs pour les donner à personne ; jamais je n’ai approché d’un temple des torches sacrilèges, aucun acte criminel netrouble mon cœur, jamais mon esprit n’a été assez déraisonnable pour vouloir quereller les dieux contraires ou me pousser à les blasphémer.
Et des cheveux blancs n’ont pas encore souillé ma noire chevelure, la vieillesse au pas lent n’est pas venue courber mon dos : le jour anniversaire de manaissance,mes parents l’ont vu pourla première fois l’année (4)oùpérirent les deux
(1) L’Etrurie possédait plusieurs stations thermales, comme Caere, Pisa, Taurus ; cf. Strabon, 5, p. 227 et 337. Les eaux de Baïes, à l’ouest de Naples, les plus célèbres d’ Italie, sont dites « sacrées » parce qu’elles étaient consacrées à Hercule.
(2) Perséphone, la Proserpina des Romains, fille de Zeus et de Déméter, est la réine des ombres, qui règne sur les âmes des-morts.
(3) La Bona Dea : cf. Tibulle, 1, 6, 22.
(4) En 43, l’année où Hirtius et Pansa furent tués à Modène.
Vos tenet, Etruscis manat quae fontibus unda, unda sub aestiuum non adeunda Canem, nunc autem sacris Baiarum proxima lymphis, cum se purpureo uere remittit humus.
At mihi Persephone nigram denuntiat horam : 5 immerito iuueni parce nocere, dea.
Non ego temptaui nulli temeranda uirorum audax laudandae sacra docere deae, nec mea mortiferis infecit pocula sucis dextera nec cuiquam trita uenena dedit, 10 nec nos sacrilegos templis admouimus ignes, nec cor sollicitant facta nefanda meum, néc nos insanae meditantes iurgia mentis :
impia in aduersos soluimus ora deos.
Et nondum cani nigros laesere capillos, 15 nec uenit tardo curua senecta pede :
natalem primo nostrum uidere parentes,
4 Vos V?g corr. Plant. c: Nos À os V1 || 3 nunc autem : aemula nunc Cartaull seruala uoce maxima || proxima Secioppius : maxima AV Plant .|| 7 uirorum ç Cui. corr.: deorum AV Plant. piorum ç || 10 trita F: certa AV Cui. Plant. tetra g? || 11 sacrilegos g Plant.: -gis AV -gi Cui. ç | admouimus ignes g Plant.: amouimus egros AV ||12sollicitant pectus facta nefanda reum habent Par. | 13 meditantes g Plant. : -tis AV || 15-16 habent Par. || 15 sepe quidem cani Par. || 16 tardo : tacito Par.