VI
Cette élégie est, comme la précédente, indépendante du groupe formé par les quatre premières. Le libellus envoyé par Lygdamus à Neaera n’a pas amené la réconciliation cherchée. Le poète cède à la douleur et au dépit, il ne voit plus d’autre ressource que l'oubli ; il imagine un festin où, au milieu de ses amis, il s’efforce de chasser, en buvant, le souvenir de l'infidèle : Amour et Bacchus se livrent un combat dans son cœur, et Bacchus doit Femporter à la fin.
“Ce conflit explique le caractère de la composition, sans toutefois
justifier pleinement ce que l'exécution a de fiévreux,de désordonné,
de heurté. Il s’agit de rendre les hésitations de l’amant malheureux, le va-et-vient de ses sentiments ; le poète veut, par ses transitions abruptes, faire sentir la brusquerie avec laquelle ils se succèdent en lui, et visiblement il imite les revirements pathétiques de Tibulle. Certains mouvements ont de la chaleur et de la tendresse, mais l’allure reste saccadée, et l’ensemble ne va pas sans sécheresse. Le poète commence par invoquer Bacchus contre l’amour et il invite ses amis à boire avec lui : Bacchus est un dieu puissant qui sait faire plier agréablement les êtres, mais qui se venge des récalcitrants (1-24). Un vœu prononcé contre Neaera ramène un instant la pensée de l’absente et renouvelle la douleur de Lygdamus : elle est réprimée immédiatement, et le poète revient à la table et à la joie (25-32). Mais non | la joie n’est pas possible et ne peut se feindre. D’où un nouvel appel à Bacchus pour chasser le chagrin (33-38). D'ailleurs l’exemple d’Ariane montre qu'il ne faut pas croire aux serments d’amout. Les parjures des amants sont chose ordinaire (39-50). Aussi, à quoi bon déplore-t-il son malheur ? Et pourtant, ce malheur, il ne l'a pas mérité ; il aimait sincèrement et ne rêvait que tendresse ; Neaera lui est encore chère (51-56). Eh bien non ! il faut écarter son souvenir, elle ne mérite pas tant de soupirs. Du vin pur ! Abandonnons-nous au plaisir (57-64) !
Éblouissant Bacchus, sois présent au milieu de nous — puissent, en retour, les pampres abonder toujours pour tes mystèresetlelierrepourcouronnertestempes—et viens, 6 toi à quiilfautaussi le même remède(1),emporter ma douleur: souvent ta liqueur bienfaisante a terrassé l’amour vaincu.
5 Cher esclave, qu’un vin généreux fasse déborder les coupes et que ta main s'incline pour nous verser le Falerne. Allez au loin, soucis, engeance importune, allez, chagrins ; que le dieu de Délos (2) brille aujourd’hui dans toute la blancheur de ses chevaux ailés |! Vous,au moins,mes chers amis,
10 veuillez seconder mon dessein,et que personne ne refuse demarchersous maconduite, ou si quelqu’unn’accepte pas le combat pacifique du vin, qu’il soit trompé par quelque secrète ruse de celle qui lui est chère. Ce dieu-là (3) rend les cœurs riches, il brise l’orgueilleux et le met à la merci 15 d’une maîtresse, il soumet les tigresses d'Arménie et les lionnes fauves et apprivoise les êtres indomptables. Amour a même puissance, et il peut plus encore ; mais réclamez
(1) Cf. Properce, 3, 17, 5 sqq. : Bacchus non plus n’était pas insensible, comme le montre l’histoire d'Ariane : Per le iunguntur, per le soluuntur amantes : Tu uilium ex animo dilue, Bacche, meo ; Te quoque enim non esse rudem testatur in astris Lyncibus ad caelum uecla Ariadna tuis.
; (2) Phœbus, le Soleil.
(3) Bacchus, invoqué au v. 1.
CanDipE Liber, ades — sic sit tibi mystica uitis semper, sic hedera tempora uincta feras — aufer et, ipse, meum, pariter medicande, dolorem : saepe tuo cecidit munere uictus amor. Care puer, madeant generoso pocula baccho, 5 et nobis prona funde Falerna manu.
te procul durum curae genus, ite labores ; fulserit hic niueis Delius alitibus.
Vos modo proposito dulces faueatis amici, neue neget quisquam me duce se comiteni, 10 aut’si quis uini certamen mite recusat, L fallat eum tecto cara puella dolo.
Ille facit dites animos deus, ille ferocem contudit et dominae misit in arbitrium, Armenias tigres et fuluas ille leaenas 15 uicit et indomitis mollia corda dedit.
Haec Amor et maiora ualet ; sed poscite Bacchi 4 uitis g : uict- AV [sed littera @ suppuncla] || 2 edera habeni Fris. || feras : ger- g Statius || 8 pariter medicande Sfatius : p. medi-
cando AV Plant. patera medicante Waardenburg pater et medicare Heyné pariles medicate Postgate | 6et:ic en Müller | T ha-
bent Par. || curé durum Par. || 8 fulserit fuix erit g] V?Cui. Plant. : pulserit AV: || 13 habent Par. || dites : mit-ç || ferocem AV : -ces Par. g || 14 contudit A : -lit V' || 15 Arméñias g :-nas AV || 16 khabent Par. || 17 ualet 6 : uol-AV Cui. Plant.
LYGDAMUS | 153
les dons de Bacchus : qui d’entre vous aimeles coupes vides? Il y a accord réciproque : Bacchus ne regarde pas de travers ceux qui font honneur à la fois à sa divinité et au vin joyeux, tandis qu’il apparaît avec colère,et avec une colère de plus en plus grande, aux gens sobres à l’excès : celui qui redoute la grande puissance du dieu irrité, celui-là n’a qu’à boire. De quels châtiments il menace les coupables, avec quelle sévérité et quelle force il le fait, Penthée, proie sanglante de sa propre mère, la fille de Cadmus, nous l’apprend.
Mais loin de nous une pareille crainte, et que ce soit cette femme — si le dieu outragé manifeste sa colère — qui en ressente les effets. Quelle prière ai-je faite ? Oh ! insensé! ces vœux déraisonnables, que les vents, que les nuées les emportent dans les airs et les dispersent ! Bien qu’il ne te reste plus aucune affection pour moi, Neaera, sois heureuse
-et que ta destinée soit radieuse. Quant à nous, rendons à
la table, étrangère.aux soucis, les moments qui lui sont dus : voici venu, après bien des jours, un jour serein.
Malheur à moi ! il est difficile d’imiter et de simuler la gaieté ; il est difficile, quand le cœur est triste, de feindre la joie ; le rire se compose mal sur une bouche qui ment, les propos de l'ivresse sonnent mal quand on est inquiet. Pourquoi me plaindre de mon infortune ? Chagrins dont j'ai honte, fuyez : le vénérable dieu des pressoirs haïit les propos tristes.
Fille de Gnosse (1), tu as jadis déploré la parole parjure de Thésée, abandonnée solitaire au milieu d’une mer inconnue : et, dans ses chants, le docte Catulle s’est fait l'interprète de tes plaintes, 6 fille de Minos, en racontant la conduite impie de l’ingrat amant. C’est à vous mainte-
(1) Ariane, fille de Minos, roi de Crète. Cf. Catulle, 64, en particulier v. 132-201.
Le
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munera : quem uestrum pocula sicca iuuant ?
Conuenit ex aequo nec toruus Liber in illis qui se quique una uina iocosa colunt, 20 nunc uenit iratus nimium nimiumque seueris :
. qui timet irati numina magna, bibat.
Quales his poenas qualis quantusque minetur, à Cadmeae matris praeda cruenta docet.
Sed procul a nobis hic sit timor, illaque, si qua est, 25 quid ualeat laesi sentiat ira dei.
Quid precor a demens ? Venti temeraria uota, aeriae et nubes diripienda ferant.
Quamuis nulla mei superest tibi cura, Neaera, sis felix et sint candida fata tua. 30 At nos securae reddamus tempora mensae :
uenit post multos una serena dies.
Ei mihi, difficile est imitari gaudia falsa, difficile est tristi fingere mente iocum, nec bene mendaci risus componitur ore, 35 nec bene sollicitis ebria uerba sonant.
Quid queror infelix ? Turpes discedite curae : odit Lenaeus tristia uerba pater.
Gnosia, Theseae quondam periuria linguae fleuisti ignoto sola relicta mari : 40 sic cecinit pro te doctus, Minoi, Catullus ingrati referens impia facta uiri. :
20 uina : uerba Bolle||21 nunc Havet : non AV et Cartault iam ç
Plant. nam Postgate conuenit Lachmann | seueris Livineius :
-rus AV -ros Lachmann|| 23 qualis quantusque F: deus hic quantüque A deus hic quantunq; V!| 26 sentiat A : -iet V|82 multos V2 Cui.: tas AV: Plant. || Post 32 nouum carmen incipit in AV : cum priore iunxit Muret || 33-36 habent Fris. Par. || 38 hei gc:et Fris. si AV?i V!— heu quam d. Par. | 34 iocum AV: loc- Fris. man. prima Par. n man. prima || 35-36 nec : non Par
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nant que je donne ces avertissements : heureux, qui que tu sois, toi à qui la douleur d’autrui apprendra à te garantir toi-même. Ne vous laissez pas séduire par ces bras qui se pendent à votre cou ou abuser par les serments caressants que murmure la langue d’une cupide ; eût-elle juré, la perfide, par ses yeux ou par Junon, par Vénus, ses protectrices, elle ne méritera aucune confiance : les parjures des amants font rire Jupiter, qui abandonne au sonffle des vents leurs vaines promesses.
Aussi pourquoi tant mé plaindre des tromperies d’une perfide ? Loin de moi, propos sérieux, s’il vous plaît. Que je voudrais, avec toi, reposer pendant de longues nuits et, avec toi, passer de longues journées, traîtresse qui t’es faite mon ennemie sans que jé l’aie mérité et malgré mon dévouement, traîtresse, mais, en dépit de ta trahison, bien chère cependant !
Bacchus aime la Naïade(1) : qu’attends-tu, ôê serviteur trop lent ? Quel’eau dela source Marcia(2) tempère ce vin chargé d'années. Non, s’il plaît à une jeune fille légère de fuir le festin servi à notre table pour courir au lit de quelque inconnu, je ne m'inquiéterai pas et ne passerai pas toute la nüit à pousser des soupirs. Et toi, enfant, va, ajoute du vin pur, encore ! Voilà longtemps que j'aurais dû arroser mes tempes du nard de Syrie et placer des güirlandes dans ma chevelure. L
(1) La nymphe des eaux ; c’est-à-dire qu’il faut mélanger le vin
avec l’eau.
(2) Eau très réputée, amenée à Rome par un aqueduc ; cf. Pline,