LE ROMAN DE SULPICIA
censée composée par Sulpicia et adressée à Cerinthus qui est parti pour la chasse. Le cadre est fourni à Tibulle par la poésie alexandrine ; le thème général revient d’ailleurs fréquemment dans la poésie grecque : il rappelle l'aventure de Phèdre et d’Hippolyte, de Vénus et d’Adonis, de Milanion et d’Atalante. Avec le thème mythologique de la chasse le poète fond des motifs accessoires : les plaintes de la femme laissée seule, les méfaits du sanglier, l’exhortation à ne pas se déchirer les jambes aux ronces, le souhait de goûter les plaisirs de Vénus dans la forêt comme au temps de l’âge d’or, le désir d'accepter une tâche pénible pour rester auprès de l'amant, la crainte que la'chasse ne soit une occasion d’infidélité, ce sont autant de motifs traditionnels et en particulier des traïts de. la fable d’Adonis (1). D'autre part le thème principal et lesmotifs secondaires sont étroitement rattachés à la passion de Sulpicia pour Cerinthus ; tous les éléments sont fondus si harmonieusement qu’il s’en dégage un sentiment dominant, le chagrin de la séparation avivé par l'inquiétude du double danger ; et en même temps le poète, tout en idéalisant l'héroïne et en la montrant sentimentale, en laisse percer la personnalité passionnée et l’ardeur sensuelle (v. 16, 18, 19,24); il va jusqu’à rappeler la manière de s’exprimer de son modèle,en enchâssant dans son propre style telle expression particulière à Sulpicia (lux mea v.15; cf. 3,18, 1). 3,10est une transposition de 8,17, du billet plaintif de Sulpicia malade ; c’est une variation sur lethème de la maladie de l’amante, qui se trouvait déjà chez Tibulle (1,5, 9-18). Ici le poète agrandit son sujet en invoquant Phœbus lui-même, le dieu de la médecine, em faveur de la jeune femme. Il l’étoffe en montrant Cerinthus inquiet et éploré, qui prie les dieux ou s’emporte contre eux à la vue de l’amie languissante. ILajoute un motif secondaire qui ason pendant dans l’élégie précédente : là c'est la vision qu'a Sulpicia d’une infidélité de Famant (3,9, 21-22} ; ici c’est l’appréhension d’un avenir possible pour Cerinthus, où il verrait sa maitresse fâchée contre lui (v. 21-22). L'artiste fait de la pièceun petit poème plastique par le choix de détails qui donnent la sensation de la beauté de Sulpicia (v.-1, 4, 5-6) ; il lisse encore transparaître son modèle dans tel vers comme le v. 16 qui résume très finement le billet de Sulpicia ; il donne à la composition une courbe gracieuse et déliée : partant d’une vision de tristesse, il nous amène insensiblement, après l’angoisse et la révolte, à l'espoir, puis à la joie, et finit sur la vision radieuse du bonheur des amants et de la bonté .Deux pièces symétriques terminent le cycle, avec le motit du natalis fourni par le billet de Sulpicia 3,14, et qui se trouvait aussi chez Tibulle, 1, 7 et 2, 2. Ce motif a suggéré au poète deux pièces parallèles, un natalis de Cerinthus, un nalalis de Sulpicia. Comme les hommes ont leur Genius, les femmes ont leur Juno : on leur
(1) C£. Rheïn. Mus. t. LXI, 1906 : Zu Augusteischen Dichtern, par Fr. Wilhelm, p. 95-99. >