ET LA CHRONOLOGIE DES ÉLÉGIES
Le livre I soulève plusieurs questions qu’il convient d’élucider d’abord. Par qui et quand a-t-il été publié ? Dans quel ordre sont rangées les dix pièces qu’il contient ?
Il à été publié certainement du vivant de Tibulle, par les soins de l’auteur lui-même. Une allusion d’Ovide permet de l’affirmer : dans le deuxième livre des Tristes qui, . parut en 9 après J.-C., le poète exilé, cherchant à attendrir Auguste, défend sa « muse licencieuse » et cite nombre d'œuvres érotiques d’écrivains qui n’étaient plus vivants et à qui elles n’avaient pas été imput ées à crime. Il allègue notamment (v. 447-462) — comme c’était son droit — le premier livre de Tibulle, expert en l’art de la leuis Venus et ajoute (v. 463-464) :
Non fuit hoc illi fraudi legiturque Tibullus et placet et iam te principe notus erat.
Or Octave était princeps Senalus depuis 28 avant J.-C. et le second vers semble bien dire que la publication de l'ouvrage a eu lieu peu après cette date et que le prince, s’il l’avait jugé nécessaire, aurait pu sévir contre l’auteur. D'autre part, la composition des élégies du livre étant,
o) TIBULLE :
comme nous allons le voir, achevée en 26,-cette publication a dû se faire en 26 ou 25. PE Sa 16
Quant à l’ordre des pièces, il déconcerte au premier abord. Elles forment trois groupes : À
1° cinq élégies consacrées à Delia, les pièces 1, 2, 3,5, 6 ;
20 trois consacrées à Marathus, 4, 8, 9 ; St
3° deux pièces isolées, la pièce 7 dédiée à Messalla, et la pièce 10 qui s’élève contre la guerre. ;
L'ordre que nous connaissons est celui de la tradition manuscrite ; C’est, vraisemblablement, celui qui a plu à l’auteur. On ne voit pas qu’un système littéraire commande ce mélange. Reste que les pièces soient rangées tout simplement selon l’ordre chronologique. C’est ce qu’on s’accorde en général, aujourd’hui, à admettre (1). Il y a toutefois deux dérogations, elles concernent les pièces 1 et 10. :
Tibulle a jugé sans doute que la 10€, hymne à la paix plutôt qu'élégie amoureuse, ne pouvait introduire un ensemble dominé par la personnalité de Delia et devait être rejetée à la fin. Or elle est la première en date. D'une part, elle ne contient pas d’allusion à Delia. D’autre part, il ressort du texte que Tibulle, sur le point de partir pour la guerre, n’v à jamais encore été, tandis qu'il fait allusion, : dans les autres pièces, à ses expéditions. De laquelle s’agitil ici ? Dans les pièces 3 et 7'il est question des deux expéditions de Messalla en Gaule et en Orient. Mais les critiques ne sont pas d'accord sur la succession chronologique
de ces deux missions. Is s'appuient sur deux passages, l’un
(1) Bien des systèmes de groupement ont été proposés, depuis: Scaliger et Broekhuisen, surtout par l’érudition allemande. On les trouvera indiqués et résumés dans A. Cartault, A pPrepos du CRE Tibullianum: y consulter la table méthodique des matières, p. 567. \
de. LIVRE 1 3
d’Appien B. C. 4, 38, l’autre de Dion Cassius 51, 7. Appien dit qu'après Actium (2 sept. 31), où Messalla commandait une partie de la flotte contre Antoine, Octave l’envoya contre les Gaulois révoltés et récompensa sa victoire par le triomphe. Or le Corpus Inscript. Lat. (I? p. 50) donne, pour date de ce triomphe, le 7 av. les calendes d’octobre 27. L'intervalle entre 31 et 27 a paru trop long pour que l'expédition de Gaule ait pu suivre immédiatement Actium et le triomphe avoir lieu si tard : et l’on a cru devoir placer avant l’expédition de Gaule la mission en Orient. Certes il est insuffisant de dire que, Appien ne plaçant, entre le commandement à Actium et l’envoi en Gaule, aucun autre événement, il y a présomption que les deux faits se sont succédé immédiatement. Mais deux remarques éclairent la question. D'abord Dion Cassius fait allusion à la mission en Orient sur laquelle Appien ne nous dit rién : après avoir exposé, à la date de l’an 30, la conduite des gladiateurs de Cyzique,il raconte que Messalla en débarrassa, par ruse, Octave, « plus tard », Üstepoy. Ce détail ne permet guère de placer le fait en 30 :ila pu avoir lieu en 29 ou 28. D’autre part Tibulle, quand il retrace, dans la pièce 7, les exploits de Messalla, mentionne d’ abord l'expédition. de Gaule, puis le voyage en Asie avec ses étapes successives. Il est difficile de croire que ce ne soit pas l’ordre naturel des faits qu’ait suivi le poète, en tout cas la présomption est forte en faveur de l'hypothèse de l’ordre chronologique. On en peut conclure que Messalla a dû aller de Gaule en Asie sans s’arrêter à Rome pour y célébrer tout de suite son triomphe sur les Aquitains, et que le système qui place l’expédition de Gaule fin 31 ou 30 et la mission en Asie en 29 ou 28, est le plus vraisemblable, C’est donc à la première que la pièce 10 fait allusion et elle se ie ainsi de la fin de 51 ou du début de 30.
Quant à la 1re élégie, pièce érotico-rustique, Tibulle a dû la placer en tête du recueil pour des raisons analogues à celles qui lui faisaient reléguer à la fin la 108 : elle constitue une synthèse du livre par l’ensemble des thèmes qu’elle exprime et combine. Mais quelle est sa place chronologique ? Les deux systèmes de groupement des élégies déliennes qui, après les efforts intéressants et les longs tâtonnements de la critique allemande, sont arrivés à serrer de plus près la vérité, celui de Sellar (1) et celui d'A. Cartault (2), ne diffèrent plus que sur ce point :
ordre de Sellar : pièces 2, 1, 3, 5, 6, ;
ordre de Cartault : pièces 2, 3, 1, 5, 6. 2 Or la question de savoir la place respective des pièces 3 et 1 dépend de la chronologie adoptée pour les deux missions de Messalla. La démonstration nous ayant paru faite que la mission de Gaule est de 31-30 et celle d'Orient de 29-98, il faut, avec Cartault, placer après les pièces 2 et 3 la 17e, qui fait allusion aux deux expéditions (v. 26 semper longae dedilus esse uiae ; v. 53 terra marique), et voici quelle serait la suite des faits.
Tibulle, qui annonçait, dans l’élégie 10, son départ pour la Gaule, a fait la campagne dans la cohors praetoria de Messalla, que lui ont ouverte ses relations de famille. Il a dû, bien que parti à contre-cœur, y jouer un rôle honorable (7, 9 non sine me est tibi partus honos), puisque Messalla lui a gardé son amitié. Il est revenu dans le courant de l’année 30 et il a fait la connaissance de Delia. Sollicité de partir de nouveau, il s’y refuse, malgré l’espoir du grade d’officier ct du butin, qu’on lui fait entrevoir (2, 66 sqq.). fl va.
(1) Sellar, The Roman poets of the Augustan age, Oxford, 1892, p. 223 sqq.
(2) Revue de Philologie, t. XXIX, oct. 1905, p. 296-305.