‹ Tibule Et Les Auteurs Du Corpus TibullianumChapitre 7 sur 56 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

laisser Messalla s’embarquer pour la Grèce, et il s’abandonne à sa passion, comme le montre l’élégie 2, qui peut être de la fin de 30 ou de 29.Cependant il a dû subir la pression de quelqu'un qui avait autorité sur lui, d’un patruus, ou obéir à quelque conseil de famille, et se décider à prendre part à une expédition où l’on pensait qu’il acquerrait honneur et fortune. Après avoir reculé son départ de jour. en jour (3, 16), il s’est mis en route vers la Grèce pour rejoindre Messalla dans une ville située sur la mer Egée ;

mais il a dû s’arrêter malade à Corcyre : il écrit alors l’élé-

gie 3. Nous sommes en 29. La même année, il compose l’élégie t,quand il est revenu en Italie,oùil a retrouvésa Delia : dégoûté des expéditions militaires et sans ambition, il exprime son désir de jouir désormais en paix d’une exis- ‘tence tranquille, àla campagne, content de cé qui lui reste

ES CE . A À - de fortune, et de consacrer sa jeunesse à l'amour.

Quant aux élégsies 4 à 9, rien n’empéche d’affirmer qu'elles sont placées dans l’ordre de leur composition. Après la 6e il n’est plus question de la passion pour Delia. La 7e; qui est l'hommage à Messalla, doit être de 27, date de son triomphe La composition des deux dernières, adressées à Marathus comme la 4, ne peut être d’une époque éloignée et doit se placer aussi de 27 à 26.

L/ordre qui ressort de cette analyse est donc le suivant : 10 (fin 31 ou 30), 2 (fin 30 ou 29), 3 et 1 (29), 4, 5, 6, (29 à 27), 7, 8 et 9 (27 à 26). -

Naturellement il ne peut être question de suivre au jour le jour le roman de Tibulle. Le poète ne nous a pas donné une autobiographie: il ne nous met pas au courant, comme le fait souvent Properce, des incidents de sa passion. Chercher à établir dans tous les détails une suite rigoureuse, comme l’ont tenté Dissen et Lachmann, mène à

| ES l’arbitraire. Mais c’est exagérer dans le sens opposé que de

soutenir, avec Leo (1), que la question de la chronologie est insoléble et que la réalité des faits, voilée sous la fiction. poétique, est impossible à atteindre. La critique tibullienne n’a cessé de verser tantôt dans l’une tantôt dans l’autre de ces exagérations. La seconde surtout risque de faire tort à la poésie de Tibulle et de la défigurer : elle tend à laisser se créer cette erreur que ses élégies ne sont que littérature ou simples variations sur des motifs de l’érotique grecque. En réalité,motifs et souvenirs livresques ne sont là que pour servir de cadre ou de soutien à l'inspiration personnelle. Certes Tibulle ne nous révèle que certains moments de son existence, que certaines circonstances de ses passions. Mais ses/élégies laissent voir en lui un tempérament trop spontané et trop ardent pour que les situations exposées dans chacune d’elles ne soient pas réelles. C’est donc comme telles qu’il convient de chercher à les analyser et de les étudier. |

(1) Philologische Untersuchungenherausggb. von Kiessling. und Wilamowitz-Moellendorff, II, Berlin, 1881, p. 1sqq.

Cette pièce est, comme nous venons de le voir (p. 5), la première des cinq élégies déliennes dans l’ordre des manuscrits, mais en réalité la 3° en date ; elle a dû être composée l’année 29, après que le poète, malaäe à Corcyre, s’est rétabli, mais a renoncé à rejoindre Messalla en route pour l'Orient et est revenu en Italie. Il a revu Delia. C’en est fini des expéditions militaires. Désormais il ne songe plus qu'à une vie oisive, iners, dans sa modeste campagne, à l'abri du besoin. Ilse figure son amie à ses côtés. Vivre et mourir auprès de Delia, tel est le te poctique dont il s’enchante. A d’autres l’ambition, les combats, la richesse !

La composition de cette élégie n’a rien de rigoureux ni de scolaire. Elle a paru si peu satisfaisante à beaucoup qu’on a tenté certaines transpositions de vers (1) pour lamettre plus en accord'avec

lalogique. Mais nous croyons qu’il n’v a rien à gagner à ce traitement

et qu'il vaut mieux chercher à comprendre la spontanéité du poète et à la goûter. En effet la pièce a une courbe flexible et gracieuse : elle fait songer, par sa composition, à unesymphonie (2): elle est faite d’un ensemble de motifs qui naissent spontanément les uns es autres, qui se succèdent doucement et sans raideur, ou s’en-

trelacent naturellement. La plupart de ces motifs ne sont pas

nouveaux : on les trouve dans les érotiques grecs, dans Théocrite

et les Alexandrins ; ce ne sont d’ailleurs que les éternelles « guitares », selon le mot de Léon Deubel, celles que feront vibrer avec des accents personnels nos poètes depuis la Renaïssance jusqu'aux romantiques et aux modernes, en passant par ceux du xvrrre siècle et de l’époque impériale ; encore ceux-ci un Lebrun, un Laharpe, un Bertin, un Parny par exemple, s’en tiendront-ils à une imitation bien artificielle. Ce qui fait l’originalité de Tibulle, ce qui fait circuler la sève dans tout le poème, c’est la manière dont les motifs sont unis et combinés, c’est la nuance dont les teinte son âme, c’est le son spécial qu’il fait rendre à ces « guitares ».

Le thème dominant est que le bonheur suprême est la vie simple et tranquille à la campagne avec une amie tendre : la première He éloge de la vie rustique, remplit toute la première partie

__() Vos par exemple l’édition de Hiller, Leipzig, 1885 ; en tête de l'adnotatio critica, p. Vrxx.

(2) Cf. infra p. 73.

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