JE AN NI. M
Je vous la rends. [Elle lui tend une main qu il garde un /nouent.) Je vous remercie même de ne pas prendre en mauvaise part mon observation et de n'en pas conclure que mes sentiments pour vous ont changé !
BROCHARD, émtl.
Oh!
JEANNINE, dégageant sa main
Un homme d'un bon sens et d'un dévouement moins fermes n'y manquerait pas.
Vous savez bien, Jeannine, que je vous aime assez pour...
JEANNINE
Je le sais et j'en abuse [Protestation muette de Brochard.) Si, j'en abuse, je le sens quelquefois. Mais j'ai du moins la satisfaction de penser que je ne vous ai pas pris en traître et que vous avez librement souscrit à des exigences... légitimes.
BROCHARD
Oh ! certainement.
JEANNINE
En m'approuvant naguère de garder ma fille au-
près de moi, de ne pas la mettre en pension, vous saviez quelle réserve sa présence ici vous imposerait ; vous saviez avec quelle discrétion vous seriez tenu de jouir de vos prérogatives... d'ami, afin de ne pas éveiller l'attention, d'abord, puis la curiosité, enfin les soupçons d'une enfant avisée comme Colette.
BROCHARD
Je ne crois pas avoir jamais oublié devant elle le respect que je dois à sa mère.
JEANNINE
Oui, vous avez toujours été plein de tact... et je ne puis vous en témoigner trop de reconnaissance...
De reconnaissance... seulement?
JEANNINE
De tendre reconnaissance. Etes-vous content ?
BROCHARD
Etes-vous heureuse ?
JEANNINE
Très heureuse.
BROCHARD
Alors, je suis content.
JEANNINE
Vous êtes le meilleur des hommes.
BROCHARD
Et des tuteurs ?
JEANNINE
Des tuteurs aussi.
BROCHARD
Avouez pourtant, chère amie, que mon rôle consiste surtout à dire amen à tout ce que vous décide/..
JEANN1NE
Naturellement ; néanmoins, je vous estime assez pour croire que vous ne diriez pas amen à des volontés qui vous paraîtraient blâmables et contraires à l'intérêt de Colette.
Sans aucun doute.
JEANNINE
Son instinct l'en avertit. Aussi a-t-elle beaucoup d'affection pour vous.
BROCHARD
La chère petite ! Est-ce que je pourrais l'embrasser ?
JEANNINE
Oui. Et ce n'est pas la seule récompense que mérite votre bonne grâce. Je vous autorise à venir prendre Colette après sa leçon d'anglais et à lui faire faire, à pied, la petite promenade pour laquelle huit chevaux ne vous semblaient pas de trop.
BROCHARD
Vous êtes divine. Je rentre m'habiller et je reviens.
JEANNINE
Oh ! vous avez le temps. [Elle sonne. A Julie.) Dites à mademoiselle de venir.
18 TIBBfl ÉTAT
BROCHARD
Je ne vous ai pas retardée?
JEANNINE
Non, quoique j'aie, ce matin, beaucoup de courses à faire.
Puis-je vous aider?
JEANNINE
Ma foi, attendez... je vais voir. [Elle consulte an petit carnet.) Modiste... chapeau, retouche... non! Glacier, commande, non; Louvre, divers, non... ; bijoutier... Ah ! vous pouvez porter chez le bijoutier ma bague, dont la perle s'est détachée.
BROCHARD
La bague que je vous ai donnée ?
JEANNINE
Précisément. J'ai eu assez peur qu'elle ne fût perdue. J'accusais déjà les domestiques de l'avoir dérobée. Enfin Julie l'a retrouvée en faisant ma chambre. La voici et voici la bague.
BROCHARD
Vous y tenez ?
JEANNINE
Gomme à tout ce qui me vient de vous.
BROCHARD
Merci. Au fait, j'y songe... Si je profitais de l'occasion pour faire encadrer la perle entre deux diamants, hein ?
JEANNINE
Non, mon ami. Cette bague me plaît ainsi, et ce
n'esl pas, enrichie de diamants, qu'elle évoquerait pour moi de plus précieux souvenirs.