CHAPITRE XX
Eipédition du roi Je SuiVie dans le sud de rAlleroagne. Prise de Wurzbourg. Tilly réorganise son armée. Causes du peu de frait de ses opérations. Siège de Nuremberg. Combat de Bamberg. Dé&ile de Horn. Le roi de Suède fkiarche contre Tilly. Siégu el prise de Donauwerth. Contradictions historiques. Passage du Lech. Blessure de Tilly. Retraite sur Ingolstadt. Mort de Tilly. Son testament.
On pourrait considérer la carrière de Tilly comme lerminée avec la b;i taille de Breitenfeld. Depuis cette fatale journée, il n*o:*cupe dans les pensées du public qu une place secondaire. Gustave Adolphe attire tous les regards, codh centre toutes les attentions, et les espérances de ses adversaires consternés se tournent exclasivenient vers Wallenstein, qui semble tenir désormais, dans ses mystérieuses mains, les destinées de l'Empire. La gloire de Tilly s'est évanouie comme un songe ; un seul échec a sufli pour faire oublier à la plupart des princes catholiques et ses services et ses mérites passés. Ils ont cessé d'avoir confiance dans ses talents, dans Texpérience de leur vieux général, ils s'empressent de lui lier les mains, ils lui ôtent toute possibilité de revanche. Elfacé par son vainqueur et par son ambitieux rival, cloué dans lombre, par le devoir, il sort, pour ainsi dire, dé la mémoire des hommes, et un grave historien, Don Calmet, peut avancer avec assurance, en parlant de l'expédition du duc de Lorraine en Allemagne, « que le prince électeur de Bavière, après avoir formé une armée de 20,000 hommes à Donauwerth, permit à Tilly de se retirer dans un cloitre, comme il le désirait depuis
longtemps, et donna le commandement de ses troupes au dBc Charles de Lorraine, son neveu. »
D'ailleurs, à dater de la bataille de Breilenfeld, l'histoire de la guerre de 30 ans entre dans une phase toute nouvelle, dont Tilly voit à peine les éclatants débuis, et dont il n'est plus qu'un épisode. Il faut, pcfkir le mettre en relief, rétrécir le cadre immense des événements sur lesquels il a cessé d'influer, et détacher autant que possible sa figure du vaste tableau où dominent désormais, brillants mais éphémères météores, ses émules de gloire.
On a vu que^ dans la nuit qui suivît sa défaite, Tilly était entré à Halle, sous l'escorte de ses vétérans Wallons. Les chirurgiens, accourus autour de lui, constatèrent qu'il avait été atteint de trois balles, dont aucune n'avait pénétre profondément, ce qui confirma la rumeur déjà répandue qu'il était charmé contre les coups de feu. Le lendemain matin, à 9 heures, malgré ses souffrances et sa faiblesse, il' se fit transporter à Halberstadt, où Pappenheim lui ramena 40 cornettes de cavalerie.
La confusion était grande parmi ces débris de tous les corps, encore sous le coup du terrible revers qui les avait frappés. L'artillerie n'existait plus, l'administration était désorganisée, la caisse militaire vide, les magasins épuisés, les communications coupées en tous sens par des partis de Suédois et par des bandes de paysans insurgés. Pendant plusieurs jours, il fut impossible à Tilly de se mettre en rapport avec Aldringen, qui, à la première nouvelle de la défaite de l'armée impériale, s'était prudemment abrité dans les gorges du Harz. Tous leurs courriers étaient enlevés ou forcés de rebrousser chemin. Le sixième jour seulement, un officier parvint à porter à Aldringen l'ordre d'aller rejoindre en Hesse le corps du comte Othon Henri Fugger, et d'y attendre le lieutenant-général. A Vienne, l'absence d'informations directes se prolongea beaucoup plus longtemps ; le 8 octobre^ l'Empereur n'avait
pas encore reçu le rapport de Tilly, et, à la date du 30, il écrivait à llnfante qu'il « ne sçavait pour assuré en quelle part se. trouvait son lieutenant-général le comte de Tilly avec son armée* . »
Cependant Tilly, surmontant sa douleur et son chagrin, s'occupait activement de réunir les éléments d'une nouvelle armée. D'Halberstadt, il transporta son quartier général à Ahlefeld et y rassembla un corps de 8,000 hommes d'infanterie et de 5,(X)0 chevaux, avec 12 pièces d'artillerie qu'il jRt venir de Wolfenbuttel. A Hœxter,où il passa le Weser, le 2 octobre, il trouva trois régiments d'infanterie et deux de cavalerie leyés par l'électeur de. Cologne. Hametn lui fournit de nouveaux canons. Il laissa sur le Weser le comte de Gronsfeld, avec quelques mille hommes, dispersés dans les places les plus importantes, pour tenir le pays en bride, et le 12" octobre, il joignit à Fritzlar les corps d'Aldringen, de Fugger et de Mérode, forts d'environ 12,000 hommes.
Il espérait recevoir quelques renforts de l'Infante Isabelle, à laquelle l'Empereur adressa les plus pressaoles sollicitations de secours^. Mais, bien que la princesse comprit pleinement les grands périls que couraient le catholicisme et l'Empire, ses ressources disponibles n'étaient pas à la hauteur de sa bonne volonté. Elle se borna à envoyel* en toute hâte à Tflly deux régiments impériaux, qui se trouvaient aux Pays-Bas, en les renforçant de quelques compagnies des régiments belges de Salm et de Barbancon'. En revanche, elle fit de nombreuses démarches auprès du Pape, afin d'en obtenir des subsides en faveur de l'Empereur et de la Ligue. Forte de l'appui moral et
^ Archives du royaume. Secrétairerie d^Etat allemande. Corresp. de Ferdinand II. Lettre du 30 octobre 1631 .
* Archives du royaume. Secrétairerie d'Etat allemande. Correspondance de TEmpereur Ferdinand H. Lettres du 30 octobre et 25 novembre 1631 .
3 Id. Lettre du 46 novembre 4631 .
matériel qu'elle donnait ainsi à la cause impériale, elle se crut en droit de tracer des limites à l'action de Tilly et le requit de ne pas hasarder de bataille, <( d'autant, lui écrivitelle, que si votre armée venait à succomber après la perte .passée, ce serait comme perdre le tout et mettre toute la chrétienté en contingence d'une extrême ruine et désolalion, ce qu'il convient donc que de prévenir'. »
Cette « requête » que vint appuyer un ordre identique de 1 électeur de Maycnce*, et que confirma, assure-t-on, ane instruction expresse de l'Empereur, affligea sensiblement Tilly. II. exprima ses objections à l'Infante, avec une fermeté respectueuse, mais sans pouvoir l'ébranler. Il ne fut pas plus heureux à Vienne, où, il demanda qu'au moins, vu son grand âge, on lui adjoignit, un. « général assistant^. »
Ses chagrins étaient d'autant plus vifs qu'il pesait mieux ses forces et les occasions de venger sa défaite. Avec les corps d'Aldringen et de Fugger, il comptait sous ses ordres 40,000. hommes, auxquels il allait bientôt unir de nouvelles troupes.
L'Empereur et la Ligue s'étaient en effet créé un nouvel allié dans la personne du duc Charles de Lorraine, prince léger et aventureux, en quête de coups d'épée, de gloire et de conquêtes. Dom Calmet affirme, ce qui est cependant difficile à croire, qu'entre autres prpmèsses brillantes, l'Empereur et l électeur de Bavière avaient fait au duc celle de lui donner l'investiture du landgraviat de Hesse et du Palalinat, avec la diçrpilé d'Electeur dont Maximilien se serait déporté en sa faveur. On lui aurait assuré ^n outre « ce qui serait le plus à sa bienséance dans ce qui restait à l'Empire de l'Evèché de Metz et de l'Alsace. »
Il n'en fallait pas autant pour décider Charles de Lor-.
* Archives du royaume. Gorresp. de Tilly. Lettre du 25 octobre 4634 .
* Correspondance de VElecteur de Mayence. Lettre du 21 novembce 4634 . ^MaiUth.t.im.p.269.
raine à se mettre en campagne. Toutefois, il fit demander préalablement l'agrément du roi Louis XIII, dont la réponse fut « qu'il était bien aise qu'une si belle occasion se présentât au duc pour signaler son courage, et qu'en son absence il aurait soin de ses Etats* . »
Charles de Lorraine se prépara aussitôt à une expédition, dont il se promettait autant de bénéfices que de lauriers. Il mit garnison dans les villes de Saveme et de Haguenau, que l'Empereur lui avait données, comme places de sûreté, et laissa le marquis de Ville pour commander dans la première, et le comte de Salm dans l'autre. Ces mesures prises, il passa le Rhin à Worms, sur un pont de bateaux, et prit la direction de la Hesse, avec 15,000 hommes environ.
C'était malgré le nombre des soldats un pauvre secours pour Tilly. Le duc avait plus de présomption que d'expérience. Plein de confiance dans ses propres talents et fier de son rang, il était peu disposé à faire de la subordination envers Tilly, et se flattait de le remplacer bientôt dans le commandement des forces impériales'. Son armée composée exclusivement de nouvelles recrues, n'offrait aucune solidité. Avant d'atteindre les bords du Mein, elle avait déjà perdu un grand nombre d'hommes, tués par les paysans, ou restés en arrière pour marauder et battre l'estrade.
Tandis que le duc de Lorraine se rapprochait de Tilly, celui-ci s'avançait vers Fulda, dans l'espoir d'arriver à temps pour délivrer Wurzbôurg, assiégé par les Suédois., Cet espoir devait être déçu.
Dès le 18 septembre, Gustave Adolphe avait marché sur Leipzick, où s'étaient réfugiés de nombreuses bandes de fuyards. Le colonel Wangler, qui commandait la place.
* Dom Calmet. Histoire de Lorraine t. VI. p. 64.
'* Dom Calmet avance quMl reçut de l'Empereur un brevet de généralissime, fH)ur commander les troupes impériales, aux mêmes conditions qu'avait fait le général Récaleslein (sic) avant sa destitution.
repoussa les sommations des Suédois, malgré le mauvais étal des fortifications. Le roi pressé de poursuivre les avantages de sa victoire, laissa à l'Electeur le soin d'assiéger Leipzick et s'avança sur Mersebourg. En route, il rencontra un groupe de 3,000 Impériaux qui cherchaient à regagner Halle. 11 les attaqua , en tua un millier et fit 1,500 prisonniers, dont la majeure partie passa à son service. Mersebourg se rendit le 19, et le 22 la citadelle de Halle capitula. Halle appartenait à Tarchevèché de Magdebourg. Gustave crut pouvoir profiter de cette circonstance pour se faire prêter serment de fidélité par les habitants, faisant ainsi un pas de plus dans la carrière d'ambition et de conquêtes personnelles, qu'il avait abordée soos le prétexte décevant du zèle pour la liberté allemande.
L'Electeur de Saxe se rendit maître de Leipzick, le 22 septembre, par une capitulation qui lui livra les colonels Wangler, Coronini, Blanckaert, et le commissaire général Walmerode, comme prisonniers de guerre. 11 alla immédiatement rejoindre le roi à Halle, où commençaient déjà à affluer les princes protestants , avides de recueillir les premiers rayons de munificence du nouveau soleil levant. Les plans de campagne furent longuement agités. L'Electeur eut désiré que le roi marchât directement sur Vienne et lui laissât le soin de promener la gue?re et ses pillages dans les riches domaines des princes ecclésiastiques. Gustave Adolphe feignit d'abord de pencher pour ce projet ; mais le duc Guillaume de Saxe-Weimar et d'autres princes insistèrent pour que les termes de la proposition fussent changés. Leur intérêt les stimulait vivement en ce sens, car le roi prodigue de promesses , au point d'engager la même province , ou la ipême ville à deux ou trois princes différents, s'était montré particulièrement généreux, sous ce rapport , envers les premiers courtisans de sa fortune. Au fond, il était bien décidé à prendre lai-mème «la routq
des prêtres » et à ne pas laisser à son timide allié les dépouilles opimes que ses regards dévoraient déjà depuis longtemps et au fond desquelles il entrevoyait un nouvel empire suédo-allemand. La cause défendue par le duc Guillaume de Snxe-Weimar était donc gagnée d'avance, et la discussion était une simple comédie de circonstance. Il fut résolu que Gustave s'avancerait par la Thuringe vers les évéchés du Mein et du Rhin, tandis que les Saxons opéreraient contre la Bohême et TAutriche.
Alin de bien préparer les voies à son expédition , Gustave envoya Martin Chemnitz et le capitaine Relinger parcourir la plupart des villes impériales, et fit jouer près d elles avec succès les ressorts de la phraséologie démagogique. Caressant les prédicants, caste fort influente dans les villes libres, flattant la vanité des conseillers et des bourgeois, soulevant les passions populaires, procédant eofin par la menace^ là oiî se produisait quelque résistance, il vint facilement à bout de ses desseins. Ses envoyés conclurent des traités avec Nuremberg, Ulm, Strasbourg, et d'autres cités de moindre importance, devenues ainsi de précieux jalons sur la route que s'était tracée le roi*.
Le 27 septembre, Gustave quitta Halle, et, cinq jours après il fit son entrée à Erfurt, où déjà le duc Guillaume de Saxe-Weimar s'était introduit par ruse. Il fit dé celle ville une de ses principales places d'armes, et y laissa une nombreuse garnison. Le 6 octobre, il reprit sa marche, mil trois jours à traverser la forêt de Thuringe, enleva Kœnigshofen , clef da l'évêché de Wurzbourg et l'un des plus riches magasins de l'armée catholique, trouva ouvertes lés portes de la ville impériale de Schweinfurt et se présenta le 13 devant Wurzbourg.
En mettant le pied sur les terres de l'évêché, le roi avait fait porter à Tévèque des propositions d'accommodemeot.
' GfnBrer. Gustave Adolphe, 753 et s.
Mais le prélat, peu confiant dans ces avances , n^eut pas plutôt eu vent de rapproche des Suédois, que saisi de frayeur, il s'échappa à cheval, au milieu de la nuit, avec on petit nombre de personnes.*
La ville de Wurzbourg offrait peu de ressources pour une résistance durable. Mais il n'en était pas de même de Marienberg, forte citadelle, située sur la rive gauche du Mein, et reliée par un pont à la ville qu'elle commandait. Le clergé et la noblesse du pays y avaient réfugié tous les trésors des églises et leurs plus précieuses richesses. Ses cours regorgeaient de bestiaux, ses écuries de chevaux de prix et ses caves de milliers de tonneaux des vins les plus rares. 1,500 hommes la défendaient, garnison plus que suffisante, semblait-il, pour permettre d'attendre du secours. Mais la cupidité des Suédois, enflammée par l'appât habilement présenté de trésors fabuleux , redoubla leur courage. Wurzbourg s'était rendu sans opposition; à peine entrés dans la ville, les Suédois commencèrent l'attaque de la citadelle, et, après quatre jours de lutte acharnée, ils y pénétrèrent de vive force. Tout ce qui tomba sous leur main, soldats, prêtres, bourgeois, fut impitoyablement massacré, et alors, seulement que l'œuvre de sang eut été accompne, le pillage commença. Le butin en or, argent, pierreries, vaisselles, objets de prix fut immense. Le roi l'abandonna tout entier à ses soldats, ne se réservant que Tarlillerie (30 bouches à feu), les magnifiques chevaux de l'évèque et les vins de prix. Aussi, n'y eut -il bientôt plus un Suédois qui ne fut habillé de neuf et l'armée royale se trouva en telle abondance de biens qu'une vache s'y vendait un écu , un mouton quelques sous.
Le roi demeura tout un mois à Wurzbourg occupé à
1 Archives du royaume. Gorresp. de l'évoque de Wurzbourg. Lettre du Î8 octobre 4634.
organiser un gouvernement pour la Franconie, qu'il comptait bien s'approprier, en dépit de ses engagements envers le duc de Saxe-Weimar , et à former de nouveaux régiments avec les soldats que le bruit de ses exploits faisait affluer dans son camp. L'approche de Tiily avec des forces supérieures aux siennes ne laissa pas de l'inquiéter, et ce fut avec une joie sincère qu'après avoir été longtemps sur le qui-vive, il le vit s'éloigner sans coup férir.
L'inaction de Titly irrita les catholiques, autant qu elle charma le roi. 11 s'éleva parmi les princes ecclésiastiques un concert de reproches contre le duc de Bavière qu'on accusa ouvertement d'avoir sacrifié Wurzbourg et les états de ses alliés aux soins de sa propre sûreté et aux préoccupations d'une politique perfidement égoïste. Maximilien se défendit avec vivacité et n'eut pas de peine à se justifier.
Voici en eflet ce qui s'était passé.
Le jour même de son arrivée à Fulda, Tilly tint un conseil de guerre dans lequel il appela le feld- maréchal comte de Pappenheim, les trois majors généraux Aldringen, comte Egon de Furstenberg, et comte Othon Fugger, le commissaire général Ruepp et le grand prévôt de Mayence, Reinhardt de Metternich. La question posée fut celle de savoir par quels moyens on pourrait secourir ou sauver le château de Wurzbourg dont on ignorait encore la prise. La discussion fit éclater de profondes dissidences. Metlemich , Pappenheim et Furstenberg voulaient qu'on abandonnât Wurzbourg à son sort , qu'on marchât droit sur Aschaffen bourg, où se trouvait l'armée du duc de Lorraine, en ralliant, chemin faisant, les 4,000 hommes que le comte de Sulz commandait à Salzmunster, et qu'avec toutes ces forces on présentât le front à l'ennemi, pour arrêter ses progrès le long du Mein. ÂIdringen, Fugger et Ruepp proposaient au contraire de secourir, avant tout, Wurzbourg.
Cette divergence d'opinions jeta Tilly dans la plus
grande perplexité. D'un côté, il ne pouvait se faire à ridée de laisser le roi achever tranquillement la conquête d une place aussi importante que Wurzbourg, dépôt des richesses du pays entier, et appartenant à l'un des plus fidèles membres de la Ligue. De l'autre, il avait les bras liés, et le sentiment de la lourde responsabilité, qu'on faisait peser sur lui, gênait son esprit habitué aux décisions promptes et hardies. Ses forces étaient à la vérité supérieures à celles du roi de Suède, mais quelle différence dans les éléments qui composaient les deux armées ! Les Suédois, enflammés par la victoire, ivres de leurs succès, accueillis partout en libérateurs, largement payés par un immense butin, parfaitement disciplinés , vivant dans l'abondance', prêts à tout oser sous la conduite du roi, leur chef unique. Les Impériaux démoralisés, divisés entre eux, mal vus, mal payés, en proie à la disette et aux privations les plus cruelles, traînant derrière eux une foule de bouches inutiles et de bètes de somme d'un entrelien exorbitant, murmurant toujours, prêts à se mutiner, menés par des généraux peu unis entre eux et criti-^ quant sans cesse leur chef.
Néanmoins Tilly, libre d'agir, eût préféré brusquer une bataille que de laisser ses troupes se morfondre en inutiles manœuvres. 11 savait par expérience que l'action est un puissant moyen de remonter le moral du soldat et que, la veille de la bataille, beaucoup de dissentiments disparaissent devant l'impérieuse nécessité d'obéir-. Ne valait-il pas mieux d'ailleurs succomber glorieusement les armes à la main que de périr sous les fiévreuses atteintes de la faim et du froid? — Ainsi se parlait Tilly, tiraillé entre les ordres qui lui interdisaient de combattre et les puissantes séductions de l'occasion favorable d'agir. 'La nouvelle de la prise de Wurzbourg le tira d'embarras. Il n'avait plus qu un parti à prendre, et il le prit résolument. Il se dirigea doue sur AschafTenbourg et remonta jusqu'à Mittenberg,
011 il trouva le duc de Lorraine. Il avait espéré rafraîchir son armée, dans ces contrées remplies de magasins, et obtenir de Fargent soit directement des Electeurs ecclésiastiques, soit par voie d'emprunt des marchands de Cologne, conformément à Tautorisation que« lui en avait donnée Maximilien.ll ne rencontra que déceptions. Son armée s'était accrue, sans qu'il eût moyen de ramasser des vivres en proportion. Le froid survint avec grande abondance de neige. Des épidémies se déclarèrent et firent de nombreuses victimes parmi ces soldats, mourant de faim et dénués d'habillements. La désertion acheva d'éclaircir les rangs des Impériaux et leur effectif fut bientôt réduit d'une manière effrayante.
Mais laissons Tilly exposer lui-même la situation de son armée, à Télecleur de Bavière :
«... Depuis trois jours, je suis ici avec mes gens et ceux de Son Altesse Monseigneur le duc de Lorraine, écritil de Hohenhausen-sur-la-Tauber, le 3 novembre 1631, ne pouvant bouger, parce que mes pauvres soldats sont nus, et à moitié mourants de faim ; eu outre, le mauvais temps est survenu et a sévi avec une telle force que les régiments fondent comme la neige. L'armée a si grandement diminué, qu'il n est plus possible de résister pluslongtemps ; c'est pourquoi j'ai tenu conseil avec les généraux de Monseigneur le duc de Lorraine, ceux de Sa Majesté Impériale et de Votre Altesse, et reconnu la nécessité de ramener toutes mes troupes dans le haut pays, afin de les mettre un peu à couvert, de les habiller, approvisionner et refaire, et de les sauver ainsi d'une ruine complète. Je ne puis cependant pas annoncer encore à Votre Altesse ce que je ferai, car je dois surveiller les opérations de l'ennemi, et me résoudre, en conséquence, soit à prendre la roule du Haut-Palatinat, soit a me diriger vers Dunkesbuhl et Donauwerth. »
Les circonstances ne lui permirent pas, en efTet, de
donner, à son armée, les quartiers d'hiver, dont elle avait tant besoin. Les réclamations des princes ecclésiastiques, et surtout celles de 1 électeur de Mayence qui, tout en oubliant de lui fournir, des vivres, se plaignaient qu'il voulut les abandonner, l'obligèrent de demeurer quelque temps en observation devant le roi de Suède. La négligence de ses officiers et le mécontentement de ses soldsts lui attirèrent, dans l'inlervalle, quelques échecs. Le régiment de cavalerie de Piccolomini, surpris pendant la huit, fut taillé en pièces par les Suédois, qui s'emparèrent immédiatement de Werlheim ; la garnison de Rolenbourg, forte de 600 hommes, se souleva, ouvrit les portes de la ville aux Suédois, et passa au service du Roi. Près de Rotenbourg, campait un détachement de Lorrains. Le même jour. Les Suédois tombèrent sur eux à Timproviste, et les dispersèrent en leur enlevant deux étendards. ïilly reprit à la vérité Wertheim et Rotenbourg ; il s'empara même d'Ochsenfurt, mais il ne put pousser sa vengeance plus loin. Des ordres supérieurs l'empêchaient de prendre une offensive hardie, et la disette, toujours croissante, ne lui permettait plus de garder encore longtemps une défensive ruineuse. Ses forces, déjà considérablement diminuées par la famine et les maladies, s'étaient encore affaiblies par le départ de la majeure partie des troupes lorraines que le due Charles avait emmenées précipitamment, à la nouvelle de l'attitude menaçante, prise sur ses frontières, par le roi de France. Bientôt, il ne lui resta plus d'autre ressource que de gagner quelque contrée moins épuisée, et an commencement de novembre, il abandonna enfin les passages de la Bergstrasse, pour se diriger sur Ânspach. Il arriva, dans cette dernière ville, le 20 novembre, et y trouva de grands amas d'armes et une quantité considérable de chevaux, qui lui vinrent fort à point. 11 s'avança ensuite jusqu'à Giinzenhausen, où il demeura jusqu'au 28 novembre.
Là, il reçut la nouvelle de la prise de Prague par les Saxons, avec Tordre impératif d'envoyer en toute bâte, en Bohème, 12,000 hommes d'infanterie et 6,000 chevaux. C'était, à peu de chose près, la totalité des troupes impériales, sous ses ordres, car il avait été obligé d'envoyer le commissaire-général Ossa, avec quelques milliers d'hommes, en Alsace, pour tenir le pays en bride, et de laisser à l'électeur de Mayence le colonel Eynatten, avec les régiments envoyés des Pays-Bas par llnfanle. Il ne put qu'obéir ; du reste, la situation qui lui était faite par les princes catholiques et la grande difiiculté d'entretenir des masses considérables de troupes ne devaient guère le porter à regretter la dislocation de son armée. 11 ne dut pas éprouver plus de regrets du départ de Pappenheim, qui obtint enfin, vers le même temps, la faveur, depuis longtemps sollicitée, d'avoir un commandement séparé, et qui . reçut la mission d'aller opérer sur les derrières du Roi, avec un corps d'armée, dont les garnisons des places fortes du Weser, et le détachement aux ordres du comte de Gronsfeld, étaient destinés à former le noyau.
Bien que n'ayant plus qu'une armée fort réduite, Tilly entreprit de soumettre Nuremberg. L'inaction lui pesait, et il brûlait de relever la gloire altérée de ses armes, par quelque succès éclatant. 11 se croyait plus fort, avec une poignée d'hommes, unis, pleins de conGance en lui, habitués à le suivre aveuglément, qu'avec des troupes nombreuses, mais indisciplinées, guidées par desolliciers impatients d'insubordination, et humiliés d'obéir au général de la Ligue. Si on lui avait interdit la bataille contre le roi de Suède, du nioins on ne lui avait pas défendu absolument toute conquête. Peut-être aussi s'était-il laissé piquer d'amour-propre par les présomptueux propos de Pappenheim qui, oubliant les rudes leçons de Magdebourg, s'était vanté de venir à bout de Nuremberg, avec 5,000 hommes de pied et 2,000 chevaux? Nuremberg s'était d'ailleurs
prononcé pour le roi de Suède, avec plus d'enthousiasme que toute autre ville impériale , elle avait reçu garnison suédoise, et violé tous ses devoirs envers TËmperenr. Son châtiment devait servir d'exemple aux autres villes, décrier le roi de Suède, intimider les chancelants, effrayer les défectionnaires, et rendre aux catholiques leur prestige perdu.
Le 28 novembre, Tilly quitta donc Giinzenhausen, et se présenta devant Nuremberg. Dès son arrivée, il somma la ville de renvoyer la garnison suédoise, de rentrer dans Tobéissance à TEmpereur^it de lui fournir des vivres. Sur la réponse négative du magistrat, il fit ses dispositions d'attaque. Les Nurembourgeois ne se laissèrent.pas épouvanter. Animés par le comte de Solms, gouverneur de la . place pour le roi de Suède, ils s'organisèrent militairement, fournirent des milliers de travailleurs aux retranchements et se montrèrent prêts à tous les sacrifices pour se défendre. L'artillerie des remparts, incessamment servie par des volontaires, tonna jour et nuit contre les assaillants, troubla leurs travaux, culbuta leurs ouvrages. Des sorties, pour la plupart heureuses, firent aussi éprouver des pertes notables à l'armée catholique. Néanmoins, Tilly, résolu à tout risquer pour triompher, avait fortement avancé ses préparatifs pour un assaut général, lorsqu'un incident imprévu vint déjouer tous ses plans. Parmi ses artilleurs, était un soldat, qui avait servi autrefois à Ulm, et que le comte de Furstenberg avait incorporé de force dans un régiment de la Ligue. Cet homme songeait, depuis longtemps, à déserter, et il en guettait loccasion . Il la trouva le 3 décembre, et la mita profit. Mais, soit qu'il eût été gagné par l'or suédois, soit qu'il cédât spontanément à un sentiment de baioe et de vengeance, il glissa, avant de partir, une mèche allumée sous les caissons de poudre dont il avait la garde. L'explosion fut effroyable; 125 quintaux de poudre, la provision entière de Tilly, sautèrent à la fois, tuant ou
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blessant quantité de monde, brisant les afl'ùts, renversanl les canons, jetant une confusion indicible dans tonte Farmée. A la vue de ce désastre, Tilly ne put contenir sa douleur : «Je vois bien, s'écria-l-il, que je n'ai plus rien à espérer de la fortune. » Il leva son camp, le désespoir dans Tame, et se retira^ avec une telle précipitation, que beaucoup de bagages restèrent en arrière.
Renonçant à poursuivre inutilement de nouvelles entreprises, Tilly renvoya ce qui lui restait de soldats lorrains, dirigea sur la Bohème le peu de troupes impériales qn\\ avait conservées, et répandit les régiments catholiques, réduits au chitfre minime de 5,000 hommes, dans les environs de Gunzenhausep et de Nordiingen.
Pendant ces dernières opérations, le roi de Suède n'avait pas perdu son temps. Tandis que le général de la Ligue remontait vers Anspach, Gustave-Adolphe sortait de VVurzbourg, pour reprendre sa course triomphale vers le Rhin. En peu de jours, il prit Hanau, Aschaffenbourg et Francfort. A Hœchst, il fut rejoint par le langrave de Hesse- Cassel, qui lui amena 14,000 hommes. Au moment où il se disposait à passer le Rhin, il apprit Texpédition de Tilly contre Nuremberg, et eut la velléité de retourner sur ses pas, pour sauver cette ville importante. « Le vieux diable, écrivit-il alors au comte palatin, est devant Nuremberg, avec tous ses diablotins, Lorraine, Pappenheim, Furstenberg, Gallas et Ossa. Je macrherai demain, s'il plait à Dieu, au secours de la ville. L'ennemi est fort, mais Dieu m'a donné des ressources passables, et j'espère pouvoir emmener, avec les gens du landgrave et du duc de Weymar, 17,000 hommes d'infanterie et 9,000 chevaux. » Mais le même jour, 9 décembre, il apprit que Tilly avait levé le siège. Délivré de tout souci derrière lui, il passa le Rhin à Oppenheim, s'empara de Mayence, où il fit un immense butin, se rendit maitre, par ses généraux, de Franckenthal, Gemersheim, Spire, Manheim et Worms.
Presque nulle part, il ne trouva de résislanee. (ielle éclalanle série de glorieux succès Téblouil, au point de lui faire oublier la réserve sous laquelle il dissimulait d'ordinaire ses véritables plans. !I fit venir, à Mayence, la reine Eléonore, sa femme, qui y tint une cour brillante, et il prit toutes les manières d'un souverain. Il obligea les Etats de Franconie de lui prêter serment de fidélité, et de le reconnaître comme leur duc ; il imposa la même condition à d'autres villes, ainsi qu'il fit plus tard à Augsbourg. Il commença à traiter les princes allemands en vassaux, et on doit, à la vérité, reconnaître qu'ils s'y prêtèrent d'assez bonne grâce, tant qu'ils purent espérer l'accomplissement des magnifiques promesses dont il les avait bercés. Tous accouraient autour de lui solliciter ses faveurs et protester de leur dévouement. Au nombre de ses courtisans les plas assidus, était le malheureux comte Palatin, ce triste promoteur de la guerre qui désola si longtemps l'Allemagne ; il était venu plein d'espoir et de crédulité dans le généreux manifeste du roi de Suède, protecteur des opprimés et vengeur de la liberté allemande. Le Roi, qui était décidé à garder pour lui le Palatinat, le combla d'égards, et l'étourdit des plus belles perspectives, mais lorsque l'envoyé anglais osa parler de restitution, ses ouvertures furent si mal accueillies, qu'il jugea inutile de les renouveler et Texroi de Bohème mourut avant d'avoir reçu un simple commencement de satisfaction.
L'orgueil de Gustave- Adolphe éclatait avec moins de réserve encore vis-à-vis des catholiques. La cour de France selait entremise en faveur de l'Electeur de Bavière et des princes ecclésiastiques; mue par le désir et d'empêcher la ruine totale du catholicisme en Allemagne et de diriger contre l'Empereur toutes les forces d'un conquérant, dont le voisinage commençait à l'inquiéter, elle demandait pour les membres de la Ligue, un trailé de neutralité; Gustave n'osa pas rompre en visière à son puissant allié,
mais il posa des conditions qui eussent été inacceptables même d'un ennemi vaincu et terrassé. Cependant Maximilieu était peu disposé à se montrer: difficile; effrayé des dangers que couraient ses états, ne pouvant plus compter sûr Tappui des membres de la Ligue, les uns dépossédés, les autres tremblants, il avait prêté loreilleaux propositions de médiation de la France. Loin de pouvoir prêter secours à l'Empereur, il aurait eu grand besoin d'en être aidé, et la réapparition de son ennemi mortel, Walenstein, à la tète des armées impériales, ne pouvait qu'augmenter ses inquiétudes et ses alarmes. La paix la plus dure, pourvu qu'elle fût honorable, lui aurait paru un coup de fortune; il recula avec raison devant les outrageantes préteûtious de Gustave-Adolphe eit préfera sacrifier sa couronne que sa dignité.
Il ne pouvait douter que tout ï'effort des premières opérations du roi, en 1632, ne fût dirigé contre lui, et aussi ne négligea-t-il aucune mesure de défense. Il leva dans tous ses états un homme sur dix pour renforcer l'armée de Tilly. Il forma un corps de 12,000 miliciens spécialement destinés à défendre ses frontières, approvisionna toutes les places fortes de six mois de vivres, activa avec énergie le travail de ses arsenaux et épuisa ses finances pour faire face aux arriérés de solde de ses soldats cl aux besoins du matériel de guerre. Obligé à ne plus faire de fonds que sur lui-même, ïl montra dans cette critique situation une fécondité de ressources,, une énergie de caractère et une sagacité de vues véritablement admirables.
La campagne de 1632 fut ouverte par le maréchal Horn, que le roi avait laissé à Wurzbourg avec 12,000 hommes, et, nommé gouverneur de la Franconie. A vrai dire, Horn n'avait pas cessé un instant de guerroyer. Dans le courant de décembre, il enleva Mergentheim, résidence du grand maitre de l'ordre Teutoniquë, et en fit un de ses plus importants magasins. Il prit ensuite. Windsheim et
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attaqua Heilbronn, où était en garnison le régiment Lorrain, prince de Pfalzbourg, fort dé 700 hommes. II éprouva d'abord une résistance vigoureuse qui prolongée quelques jours, eût permis à Tilly d'intervenir à temps. Mais Iç courage des assiégés faillit rapidement et au bout de deux jours, ils demandèrent à capituler. Le secret de leur peu de fermeté se révéla par le fait que la moitié de la garnison s'empressa de prendre service sous les drapeaux du roi; Horn, en entrant dans la ville, alla se loger dans le palais du commandeur dé Tordre Teutonique, et aux réclamations de ce dignitaire, il répondit par ces paroles significatives : « Le roi est niaître dé Mfergentheim, le cheflieu de l'ordre; partant, l'ordre et toutes ses possessions appartiennent au roi. »
TilIy avait conimencé quelques dispositions pour secourir Heilbronh; il les inlerronipit lorsqu'il apprit la prompte reddition de cette place. Horn, qui, dans la crainte d'être attaqué à son tour^ avait fait immédiatement travailler aux fortifications, retourna à Wiirzbourg, dès qu'il eut été rassuré. Peu après, il reçut du roi l'ordre de châtier l'évéque de Bamberg, coupable d'avoir cherché à se soustraire au joug écrasant de la neutralité suédoise. En conséquence, vers la fin de janvier, le maréchal se présenta devant la petite viHe de Hochstœdt que gardait une garnison de la Ligue. Celte garnison ne put tenir malgré. un secours de 500 honâmes que lui envoya Iç. commandant de Forchheim, et se rendit. De là, Horn envoya un fort détachement dans le but de prendre possession de Bamr berg, que les gens de là Ligue avaient abandonné pour se retirer sur Forchheim, de sorte que tandis que les Suédois descendaient la rive gauche de la Renilz, les catholiques remontaient la rive droite. L'Evêque s'était enfui avec sa cour et la plupart des dignitaires ecclésiastiques, car la ville n'était pas susceptible de défense. Les bourgeois envoyèrent demander une capitulation, et les conditions s'en débat-