CHAPITRE XIX
Conséquences de la prise de Magdeboorg. Manifeste du roi de Suède. Situation morale de Tarmée impériale. Jalousie de Pappenheim contre Tilly. Sombres pressentiments de Tilly. Difficultés et périls. Position fausse des catholiqutis. Assemblée de la Ligue à Dinkelsbuhl. Expédition du comte Egon de Furstenberg dans la Haute-Allemagne. Négociation de l'Empereur avec l'Electeur de Saxe. Opérations de Tilly contre l'archevêque de Brème et la Hesse. Sa lenteur. Miliitz et Wolfersdorf au camp de Tilly. Pénétration politique de Tilly. Gustave Adolphe contre l'Electeur de Brandebourg. Camp retranché de Werben. Attaques infructueuses de Tilly, sa retraite. Traité entre le roi de Suède et le Landgrave Maurice de Hesse-Cassel. Disette dans l'armée impériale. Mission du grand Prévôt de Metternich et du baron de Schœnbourg. Tilly envahit la Saxe. L'Electeur di Saxe se jette dans les bras du roi de Suède. Bataille de Breitenfeld. Défaite de Tilly. Ses conséquences.
La nouvelle de la prise de Magdebourg jeta la terreur et la Consternation dans les états protestants de TAllemagne et provoqua une tempête de reproches contre le roi de Suède. Pour calmer l'indignation de ses coreligionnaires, le roi se vit contraint de publier un manifeste justificatif dans lequel il s'efforça de rejeter h responsabilité de son inaction, sur les hésitations de l'électeur de Brandebourg et sur le refus de concours de l'électeur de Saxe. Il ménagea peu les Magdebourgeois eux-mêmes et chercha à dissimuler le côté faible de sa conduite sous un nuage de récriminations.
En réalité, Gustave Adolphe n'avait pas voulu délivrer Magdebourg. Ses enxjouragements, ses promesses solennelles à cotte malheureuse ville, ses serments de venir à son aido<( aussi vrai qu'il était un roi d'honneur, » tout cela avait simplement pour bui de prolonger la résistance des
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habitants. Magdebourg absorbait les forces de Tilly et était Tobjet des plus vives préoccupations de l'électeur de Saxe. Le roi pouvait espérer, sans présomption, que le danger couru par Magdebourg déterminerait enfin l'Electeur à se prononcer, et sa correspondance montre qu'il faisait de la délivrance de cette ville un leurre, pour tenter les adhésions explicites des intéressés.
La prudence lui commandait d'ailleurs de ne pas s'avancer sans s'être assuré de ses moyens de retraite. Il arracha à la faiblesse de son allié, l'électeur de Brandebourg, la possession des forteresses de Cuslrin et de Spandau, jusqu'à la déUvrance de Magdebourg. Au lieu de marcher directement sur cette dernière place, il perdit le temps en manœuvres sans portée, uniquement occupé de négocier avec la Saxe.
Magdebourg n'était encore une fois, pour lui qu'un moyen de peser sur les résolutions du prince Saxon, et son unique intérêt était de ne pas la laisser tomber intacte aux mains de ses adversaires. Jusqu'alors, il avait évité avec soin toute rencontre décisive avec Tilly; il ne se sentait encore ni assez affermi, ni assez sur de ses alliés, pour livrer toute ses espérances au sort d'une bataille dont la perte eût été irréparable. On peut donc affirmer , qu'il n'eut pas un seul moment la pensée sérieuse de marcher an secours de Magdebourg, tant que la Saxe persisterait dans sa neutralité. Profondément égoïste et ambitieux, il démêlait sans peine les calculs tout aussi égoïstes et ambitieux de ceux qu'il se vantait de venir délivrer, et qu'en réalité, il venait asservir ; et ceux-ci, à leur tour, peu sensibles aux manifestes libérateurs du roi, cherchaient à en exprimer, sans se compromettre, tous les services possibles, sauf h le rejeter ensuite dans ses neiges, comme une écorcé désormais sans valeur.
Magdebourg tomba victime de ce manège d'ambitions croisant leurs lacs, et sa ruine fut plus utile à la cause suédoise que ne l'eût été sa délivrance.
Celte cité splendide, lorgueil de ses habitants, l'envie de ses voisins, dont la possession avait coulé à Tilly tant de veilles et de sanglants sacrifices, cotte cité, dont le plus grand charme, aux yeux de son vainqueur, était dans ses greniers d'abondance et ses magasins, n'était plus qa'un monceau de ruines fumantes. La main 'sacrilège de quelques fanatiques avait anéanti, en peu d'heures, avec le trophée promis au triomphe du soldat, les ressources convoitées par la sagesse du général. L'espoir trompé de l'abondance succédant aux privations, du butin récompensant de cruelles fatigues démoralisa les troupes. L'afflueuce des prisonniers, qu'on fut obligé d'évacuer sur le camp, faute de pouvoir les loger dans la ville, donna lieu à de graves désordres et augmenta la difficulté des subsistances. Enfin Tincgalité de participation au pillage, dans les premiers moments de la conquête, avait occasionné des jalousies, des haines et des querelles particulières.
La désunion n'était pas moins grande dans le brillant entourage de Tilly. Une inimitié profonde divisait Pappenheim et les généraux impériaux, comte Wolf de Mansfeldt et duc Adolphe de Holstein. Contenue un moment par l'influence de Tilly el les exigences de la lutte, cette inimitié éclata dans toute sa violence, après la prise de Magdebourg. Pappenheim fier de la grande part qu'il avait prise au succès, en prétendit monopoliser les honneurs et les profils. Il convoitait ardemment le gouverneitienl de la ville, que lui disputait Wolf de Mansfeldt. H croyait pouvoir l'espérer d'autant plus que l'intention de l'électeur de Bavière avait été dans le principe de ne confier Magdebourg qu'à une garnison de la Ligue ; mais Tilly Tit observer à Maximilien que l'archevêché de Magdeboui^ appartenant à l'Empereur, il paraissait tout au moins convenable de remettre le chef-lieu aux troupes de Impériales. Cette considéralion fut accueillie de l'Electeur et Wolf de Mansfeldt déjà gouverneur du pays pour l'Empereur, prit aussi le commandement de la place.
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L amour-propre de Pappenheim fut cruellement blessé de ce qu'il appela un passe-droit. Sa colère fit éclat, il cria bieu haut qu'il avait été sacrifié, trahi, abandonné, lors de l'assaut, et qu'après Dieu, il ne devait son salut qu'au courage de ses soldats, il affirma qu'on voulait à toute force sa perte et sa ruine, réclama des juges, écrivit à l'Empereur et remplit les cours catholiques du bruit de ses griefs. Au fond, le plus réel et le plus sensible de ses froissements était sa position subalterne. Depuis longtemps, il supportait avec peine la supériorité de Tilly et saisissait toutes les occasions de le dénigrer. D'une part, il n'avait oublié ni les magnifiques perspectives que lui avait fait entrevoir Wallenstein, ni les obstacles créés sur le chemin de ces grandeurs par le sévère désintéressement du général catholique. D'autre côté, les sages lenteurs, la prudente circonspection de Tilly n'étaient à ses yeux que l'effet de la faiblesse et des infirmités de l'âge. Il se regardait comme le vainqueur exclusif de Magdebourg et son orgueil échauffé par l'ambition le^ rendait impatient de toute subordination. Brave jusqu'à l'héroïsme, dévoué à la cause de l'Eglise et de l'Empereur, ardent à la lutte, plus habitué à forcer les obstacles qu'à les tourner, il ne faisait aucune part à la sagesse prévoyante qui lui avait préparé les voies, et se croyait grand capitaine parce qu'il avait été heureux lieutenant.
Tilly n'ignorait pas l'animosité de Pappenheim contre lui; au lieu de s'en offenser, il s'efforça de calmer, par ses prévenances et par les marques les plus honorables de confiance, les susceptibilités blessées de l'irritable maréchal. II lui refusa des juges, mais il ne négligea rien pour le mettre en relief, pour faire ressortir et récompenser ses services. Malheureusement, tous ces eftbrts furent inutiles. Pappenheim, toujours disposé à critiquer les mesures de son chef, diligent à le dénigrer jusqu'auprès de l'électeur de Bavière, indocile à ses ordres, fut la cause eflicicnte de la ruine de Tilly.
Au milieu des rivalités d'amour-propre qui se déballaient autour de lui, Tilly, loin de tirer gloire de sa victoire, se sentait plutôt porté à s attrister du prix qu'elle lui coûtait et considérait l'avenir avec le coup d'œil calme et profond du véritable homme d'Etat. Depuis treize ans qu'il marchait de triomphes en triomphes, à travers des difficultés sans cesse renaissantes, l'inséparable cause de l'autorité et de l'union se trouvait moins avancée encore qu'au len> demain de la bataille de Prague. A chacun de ses ennemis abattus en avait succédé un autre plus puissant et plus dangereux; à chacun des succès du pouvoir impérial, la rébellion avait répondu par de nouveaux soulèvements. La guerre enfantant la guerre s'était propagée de la Bohème sur la surface entière de l'Allemagne, déchirée en tous sens par la main parricide de ses enfants. D'incurables méfiances alimentées par d'inflexibles haines dressaient des obstacles à toutes les tentatives de paix, anéantissaient les résultats de chaque victoire, semaient sur tous les points du sol ensanglanté la haine, la soif de la vengeanae, les dévorantes convoitises de la cupidité, les insatiables appétits de l'ambition, les sauvages ardeurs des concupiscences de toute nature. Il ressentait l'insuffisance de son bras à soutenir le cadavre de TEmpire, oii ne circulait plus lesangvivificateur de Tunité, l'impuissance de son épée à le défendre contre Tattaque de vautours étrangers.
Parvenu au faite de la gloire, ses regards ne rencontraient dans les horizons de l'avenir qu'un sombre amas do nuages, sinistre précurseur de la chute prochaine du grand principe auquel il avait voué sa vie. 11 voyait le désordre des idées, fruit amer de la réforme, envahir de plus en plus les esprits, la fatigue et l'épuisement tarir les forces du droit victorieux, l'égoïsme des princes armés s'allier avec l'étranger pour partager les dépouilles de l'Eglise déjà mutilée et les épaves du pouvoir suprême. Dîins sa peuséc, se déroulaient les longues et cruelles calamités, de la
guerre civile, la série des lutles fratricides où devaient s'abimer pour longtemps la richesse et la puissance de rAllemagne. Trop sage et trop expérinoenlé pour ne pas prévoir la catastrophe, il avait perdu la foi dans son œuvre, et son ame agitée de doutes funèbres ne retenait qu'avec peine le courage qui s'échappait avec la confiance.
Le présent d'ailleurs n'offrait guère matière aux illusions et il ne se dissimulait aucun des dangers qui l'environnaient. Devant lui, le roi de Suède appuyé sur d'importanles forteresses, maitre des principaux passages, recevant de continuels renforts, abondamment approvisionne de vivres et de munitions. Derrière lui des princes plus ou moins ouvertement ennemis, coupant ses communications avec les états de la Ligue. Â ses côtés, un pays complètement épuisé, des populations hostiles, sourdement irritées. Sous sa main une armée composée d'éléments hétérogènes et jaloux, mal nourris, mal payés, affaiblis par les longues fatigues d'un siège pénible, réclamant avec murmures du pain et de l'argent.
Il signalait avec force ces périls de sa position à l'Ëmpe* reur et à l'Electeur, leur représentant l'impérieuse nécessité de nouveaux sacrifices et de nouveaux armements, insistant avec un redoublement de force sur l'urgence de prévenir par la paix « de grands troubles, de déplorables extrémités et une effroyable confusion dans l'Empire. »
« J'eusse bien désiré, écrivait-il Je 26 mai à l'Electeur, pousser ma pointe contre les Suédois, mais il me faut encore rester ici avec mon armée jusqu'à ce que je sache de quel côté il tournera la tète, comme aussi il me faut .auparavant prendre toutes les mesures nécessaires pour Tapprovisionnement de cette ville et de sa garnison, pour la démolition des remparts, le comblementdes fossés, etc.. Et quand même je voudrais marcher immédiatement contre le roi, j'aurais beaucoup de peine à l'atteindre, attendu ({u'il s'est emparé de tous les fleuves et principaux passages
de Félectorat de Brandebourg, à telles enseignes que la forteresse de Spandau, la principale du pays, vient de lui être remise par TËlecteur. En outre, les campagnes du Brandebourg sont tellement épuisées qu'il n'y aurait pas moyen d'y entretenir l'armée en ce moment et avant cinq ou six semaines que l'on pourra se procurer quelque chose dans les champs... D'autres parts, les choses sont ici à ce point qu'il m'est impossible de m'y maintenir à cause du manque de subsistances, et qu'ainsi la nécessité la plus impérieuse exige que je conduise l'armée là où elle pourra se refaire. C'est pourquoi je ne puis laisser de solliciter Votre Altesse de me donner sans retard son avis et ordre sur la question de savoir si je ne devrais pas (vu qu'il faut ménager l'électorat de Saxe) mener mon armée contre les protestants de la Hesse et de la Thuringe, afin de lui donner les rafraîchissements dont elle a si grand besoin, de rouvrir le passage et de jeter la terreur parmi les protestants, d'empêcher ain^i autant que possible leurs armements, et les passages étant une fois sûrs, de faire arriver l'argent et les autres objets nécessaires à l'armée. »
Le lendemain, dans une lettre à l'Empereur pleine de sages conseils et de vues élevées, il se plaignit encore que le manque de subsistances l'empêchât de marcher contre le roi (le Suède et sollicita des ordres sur ses opérations ultérieures.
Le second rapport du commissaire-général Ruepp fait entrevoir que Tilly, préoccupé surtout de rétablir ses communications avec le Sud de l'Allemagne, de refaire son armée et de peser sur les protestants, pour les forcer à désarmer, inclinait à diriger ses opérations du côté de la Thuringe et de la Hesse. Pappenheim, d'ordinaire si prompt à critiquer Tilly, partageait cette fois lavis de son chef. Dans une lettre à l'électeur de Bavière, il déduit clairement les motifs qui le guidaient.
« Après la prise de Magdebourg, deux partis s'offraient
à nous : marcher droit aa roi de Suède ou disperser les levées des proleslanls.
» Pour chercher le roi, il nous fallait opérer à travers un pays vide et complètement dépouillé, risquer d'affaiblir et de perdre cette bonne armée. Le roi ne nous eût pas tenu tète, selon son usage, il nous aurait harcelé, fatigué de marches et de contre- marches à sa poursuite et eût atteint ainsi son but principal, celui de faire respirer ses partisans, d'attirer cette armée loin de son point d'appui et du pays de la haute Allemagne.
» Disperser les nouvelles levées et marcher droit sur la Hesse et la Thuringe parait avoir Tinconvénient d'abandonner le Mecklembourg à lennemi. Cependant, il faut considérer que nos forces ne peuvent être divisées maintenant sans grave danger, qu'il est impossible d'entreprendre en ce moment plusieurs choses à la fois et qu'il faut conséqoemmeot s'attacher plus à la conservation de l'Empire qa'à celle du iVlëcklembourg. D'ailleurs toutes ces rébellions intérieures sont plus dangereuses pour nous que les Suédois, et il nous est plus facile d'y remédier que de courir anx Suédois ; car, soit qu'elles nous opposent de la résistance, soit qu'elles se laissent disperser, nous affermirons la sécurité de TEmpire, nous assurerons l'entretien de notre armée, nous donnerons du repos et des rafraîchissements à nos troupes fatiguées, toutes choses faciles à accomplir en peu de temps et sans péril, et là ou les Suédois voudraient tenter quelque chose contre le Mecklembourg, nous pourrions encore intervenir à temps. Dans l'intervalle les troupes d'Italie arriveraient et nous pourrions nous fortifier par DOS nouveaux recrutements assez pour tenir une armée défensive dans l'Empire, mener une armée offensive contre les Suédois, recouvrer le Mecklembourg et éloigner le Suédois de nos entrailles.
» Il n'est pas probable que le Suédois laisse ses amis, fondement de ses espérances, dans l'embarras ; on peut donc
compter qu'il se déterminera à s'avancer et à quitter ses tanières et que nous pourrons le contraindre à accepter une bataille rangée. Si pendant que nous assiégeons Magdebourg il n'a cessé de nous observer, il sera d'autant moins disposé à nous perdre de vue quand nous toucherons à ses principales espérances. Je pense donc, pour tous ces motifs que Son Excellence le général prendra le parti le plus sûr et le plus utile que je viens d'indiquer.
En dehors des motifs d'ordre . purement militaire, qui le. faisaient pencher pour le parti ci-dessus indiqué par Pappenheim, ce qui dominait évidemment dans la pensée de Tilly, c'était le sentiment de l'impérieuse urgence de la paix. Désarmer les membres de la confédération de Leipzick, leur faire ensuite des conditions telles qu'ils fussent heureux de les accepter, telle était la politique de cet esprit élevé et généreux qu'on s'est tant plu à dénigrer. Mais pour appliquer cette politique, il fallait de l'énergie, de la promptitude dans l'action et surtout une complète unité de vues chez les princes catholiques. Or, cette unité n'existait pas et c'est le lieu de faire ressortir, à cause des suites funestes qui en résultèrent pour Tilly, ce que la situation des catholiques avait de faux et d'embarrassé.
Lorsque se forma la Ligue catholique, ses membres s'appuyèrent, pour justifîer cette création anormale, sur les précédents posés par les protestants de l'Union et sur la nécessité de pourvoir à leur sûreté, en l'absence d'un pouvoir supérieur assez fort pour les protéger. Mais par le fait même, ils confirmèrent ces précédents et élargirent la voie aux confédérations protestantes. Â la vérité, ils alléguaient que la Ligue avait pour but la défense de l'Empire et de l'autorité suprême, mais les confédérés de Leipzick prétendaient avoir le même but. Il y avait de l'hypocrisie, il y avait même fausseté complète chez ces derniers, comme l'événement le prouva*, mais tant que les faits n'avaient pas parlé, les protestants pouvaient affirmer la loyauté de leurs intentions au même titre que les catholiques.
La Ligue objectait qu'elle avait reçu Tassentiment de TEmpereur, tandis qu'au contraire les confédérés de Leipzick avaient agi contrairement aux défenses formelles de l'autorité impériale. Les confédérés répondaient avec raison que cet assentiment dont se targuait la Ligue n'avait rien d'officiel et ils citaient des ordonnances impériales qui, au contraire, avaient formellement déclaré la Ligue illégale. La désobéissance des uns, si tant est qu'il y eut désobéissance au point de vue des constitutions de l'Empire, ne jastifiail-elle pas celle des autres ?
On ne peut se dissimuler que les catholiques de la Ligue devaient se trouver fort empêchés de réfuter l'argumentation des protestants de Leipzick. Eussent-ils eu le droit de leur côté et en main la force de le faire respecter, la politique leur défendait de s'aliéner sans retour un prince avec lequel ils avaient, sur certains points essentiels, communauté de vues et d'intérêts, ainsi que l'avait surabondamment prouvé la diète de Ratisbonne. Les relations des cours de Vienne et de Munich n'étaient pas demeurées pures d'altération, et bien que les concessions importantes dé l'Empereur, lors de cette même diète, eussent fait disparaître les plus graves sujets de dissentiment, l'accord n'était pas complet. La Bavière avait prêté un moment l'oreille aux propositions faites par la France de négocier un traité de neutraUté entre la Suède et la Ligue. L'ordre envoyé a Tilly, le 8 juillet 1631, de donner passage et escorte, avec les honneurs convenables, aux envoyés français qui pourraient passer par ses quartiers, montre que l'électeur Maximilien se flattait encore d'obtenir quelque effet de la médiation de la France' .
Ces dispositions n'étaient sans doute pas ignorées de la cour de Vienne. En tous cas, Maximilien avait quelque raison de se croire tant soit peu suspect au cabinet impé-
* Westenrieder 's Beytrage, t. VHI, p. 480.
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rial, car en deux circonstances remarquables où il désirait agir sur l'Empereur , il s'efface arec soin derrière Tilly.
Le 9 avril il lui écrit :
<t Qu'on a nouvelle que certains italiens et étrangers se démènent à la cour impériale pour être employés dans les nouvelles levées et préférés aux colonels allemands, qu'ils ont déjà reçu à cet égard des assurances satisfaisantes de leurs protecteurs, que partant le bien de l'Empire et l'impérieuse nécessité exigent qu'il s'adresse à Sa Majesté Impériale (mais sans faire mention de Son Altesse Electorale) et lui représente qu'il ne peut placer aucune confiance dans des officiers si peu expérimentés contre l'^inemi, et que son devoir l'oblige de prier Sa Majesté Impériale de distribuer des grâces à d'autres sujets loyaux, expérimentés et vaillants, dont, Dieu merci, on ne manque pas, etc..
Quelques mois plus tard, le 4 septembre, une dépèche informe Tilly, « que l'Empereur penche à se mettre en guerre avec la France et se propose d'envoyer à cette lin quelques troupes en Alsace. Mais, continue l'Ëlecteur, comme il n'est pas probable que cette puissance fasse rien contre l'Empire, sans cause suffisante, et qu'il serait beaucoup plus utile d'envoyer ces troupes à lui, Tilly, il serait absolument nécessaire qu'il intervint avec instance auprès de Sa Majesté Impériale (mais sans faire mention de Smi Altesse Électoraie et comme s'il Vavait appris d'ailleurs) et lui remontrât quels dangers, dommages et tort résultaient de cette guerre, alors que l'Empire est déjà plein d'ennemis, contre lesquels on ne peut suffire, rappelant l'exemple récent de la guerre d'Italie qui a attiré tant de préjudices et de maux à Sa Majesté Impériale au saint Empire et à la cause catholique. » Sans tirer de ces documents les conséquences forcées que d'autres historiens ont mises au service d'idées préconçues, ils constatent que l'influence bavaroise se sentait très-faible à Vienne, mais aussi
ils mettent en luoiière la haute confiance que Tilly, le moins courtisan des hommes, avait su inspirer à TEmpereur.
Cependant tout en partant ^ de points de vues qui n'étaient pas les mêmes» la Ligue et TËmpereur arrivaient aux mêmes déterminations vis-à-vis de l'électeur de Saxe. La position de FEmpereur était, il est vrai, moins délicate à l'endroit de la confédération de Leipzick, que celle des princes catholiques, mais elle avait aussi ses difficultés. Tout forcé que fut son assentiment de fait à la Ligue, il affaiblissait singulièrement l'autorité de ses mandats contre les confédérés protestants. Néanmoins les mesures énergiques prises contre le duc de Wurtemberg et d'autres signataires de la convention démontrent que sa modération à 1 égard de la Saxe prenait sa source dans des motifs tout particuliers. Aux jours de sa détresse, il avait trouvé un allié fidèle dans l'électeur de Saxe, et malgré le haut prix dont il avait payé ce prince, il ne se croyait pas encore dégagé de toute reconnaissance envers lui. Sincèrement attaché à Jean-Georges, plein de confiance dans son dévouement, il se croyait sûr de le ramener à temps et de trouver même en lui un appui solide, soit contre les entreprises ultérieures du roi de Suède, soit contre les prétentions à craindre de la Ligue, car la Saxe Jouait alors dans l'Empire le rôle de ce centre oscillant que, dans les Etats constitutionnels de nos jours, chaque parti se flatte et tache d'entraîner. Rien ne prouve mieux la puissance de ces sentiments et de ces considérations sur l'esprit de Ferdinand II que la défense faite au comte de Tiefenbach* d'opérer une diversion agressive en Saxe, alors que l'armée saxonne envahissait elle-même la Bohême.
Tout se réunissait donc pour commander à l'Empereur et à la Ligue d'extrêmes ménagements envers la Saxe, et ce qu'on savait des intrigues de Gustave Adolphe près de
* Rhevenhuller. 2. H. p. 4704.
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TElecteur, était une raison de plus pour les puissances catholiques d'éviter avec soin tout ce qui pouvait blesser le prince Saxon et le jeter dans les bras du Suédois.
Les plans de Tilly furent cependant acceptés en partie. Les membres de la Ligue réunis à Dinkelsbuhl consentirent à de nouveaux sacrifices, ordonnèrent la levée de 9,000 hommes de* pied et de 2,000 cavaliers. L'Empereur recruta de son côté de nouvelles troupes, renforça le corps d'armée commandé par le comte de ïiefenbach en Silésie et réclama à l'Infante les régiments de Rouveroy, de Wittenhorst, de Breuner et Coronini qui servaient aux Pays- Bas* . La fin de la guerre de Mantoue rendait disponibles des forces imposantes qui étaient déjà en marche pour rentrer en Allemagne. Elles se montaient à 25,000 hommes. Une partie, 8,000 hommes environ, commandée par le général Aldringen fut dirigée sur le Nord où elle devait rejoindre Tilly. Le reste, sous les ordres du comte Egon de Furstenberg, reçut mission de désarmer les signataires de la convention de Leipzick dans la Haute Allemagne et d'aller ensuite donner la main à Tilly. Les villes de Memmingen et de Kempten expièrent par des amendes de 30,000 et de 80,000 florins la part qu'elles avaient prise à la confédération protestante, et reçurent garnison impériale. Ulm n'échappa qu'avec peine à un coujp de main. Sans s'arrêter à l'attaquer, Furstenberg poussa droit au duc de Wurtemberg et l'obligea de licencier ses troupes. Le cercle de Souabe se soumit tout entier. Ulm se voyant isolée, accepta garnison impériale et paya une forte amende. Le cercle de Franconie effrayé n'attendit pas l'arrivée des Impériaux pour renoncer à la convention. Les instructions du général impérial lui prescrivaient de se diriger ensuite sur la Hesse, où il devait retrouver Tilly. Mais le bruit courait que les
'Archives du Royaume. Secrétairerie d'Etat allemande, Correspondance de Ferdinand II.
Hollandais s'apprêtaient à secourir le Landgrave Maurice, et qu'ils avaient déjà massé sur la frontière 5,000 homnoes d'iofanterie et 1 ,500 cavaliers. Furstenberg s'assura que cette intervention inopportune serait paralysée par les Ëspagnols^ et continua sa pointe sur la Hesse.
Si au même moment ou plus tôt encore, Tilly était entré en Saxe, avant que l'armée électorale ne fût organisée, ou le roi de Suède assez près pour la secourir , nul doute qu'il n eût eu le même succès que Furstemberg dans la Hauie* Allemagne. C'était alors son désir, car il ne faisait plus doute de la trahison de l'Electeur^ et il voyait avec impatience échapper l'occasion d'agir, mais des ordres précis de Vienne et de Munich lui lièrent les mains au temps favorable.
A Vienne et à Munich, on se berçait toujours, comme Doos l'avons dit, de l'espoir de ramener l'Electeur de Saxe sans' faire de sacrifice. L'édit de restitution était le grand obstacle au rapprochement. 11 eût suffi très-probablemjBnt, pour contenter l'Electeur, d'en supprimer les effets quant aux trois évêchés saxons, Meiss^n, Mersebourg et Naumbourg, et de faire une concession quant à Tarchevéché de Magdebourg, dont le prince Auguste de Saxe avait la survivance.
Jean Georges fort égoïste de sa nature se fut peu inquiété qu'on appliquât les mesures de restHution dans le reste de l'Allemagne ; mais d'une part les princes de la Ligue avaient déclaré à Dinkelsbiihl qu'ils ne feraient aiicune concession relativement à l'édit, et de l'autre l'Empereur avait fait élire son fils Lcopold par une partie du chapitre de Magdebourg. Bien que les divergences eussent éclaté entre les deux cours catholiques, sur la disposition à prendre à legard des biens ecclésiastiques restitués — car la Ligue visant surtout à l'extension de l'influence catholique en
* Archivée du Royaume. Secrétairerie d'Etal de la guerre. Carton 191. Uttre du comte de Furstenberg à l'Infante.
* Westenrieder. Beytrege, t. VIII, p. i 85.
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Allemagne , voulait qu'on rétablit autant que possible les anciennes destinations et que le reste fût appliqué à de nouvelles fondations religieuses, tandis qua Vienne prédominait Topinion que l'Empereur pouvait disposer de ces biens, soit en faveur de l'Eglise, soit pour récompenser ses ministres, -*- toutes deux étaient d'accord sur le maintien de l'édit. L'anéantir pour la Saxe et l'exécuter vigoureusement pour le reste de l'Allemagne eût d'ailleurs été criant. De plus, on croyait pouvoir persuader avec de simples ménagements Jean Georges, sans trop de sacrifices. De là, des demi-mesures impuissantes à atteindre le but, et propres à favoriser les intrigues du roi de Suède et des mécontents. L'Empereur convoqua pour le 3 août, à Francfort, une assemblée dite de composition, où se devaient débattre les bases de la paix. Dans l'intervalle , les chancelleries se mirent à l'œuvre et échangèrent vaillamment d'interminables factums, où les docteurs tUritisque juris développèrent lourdement leur science et leur subtile faconde, sous les formes les plus fastidieusement prolixes. Le conseiller intime HegenmuUer partit de Vienne pour Dresde chargé , non pas de propositions claires et précises^ terrain limité de discusr sions fructueuses, mais d'une véritable plaidoirie m cama imperatoris. Il en revint peu après avec un contre plaidoyer saxon plein de protestations ordinaires de dévouement, mais parfaitement vide de germes propres à faire fleurir la paix. Les envoyés se croisèrent ainsi pendant plusieurs mois, en tous sens, de Vienne, de Munich, de Dresde, sans qu'un seul pas fût fait pour la pacification.
Tilly ne se laissa pas longtemps abuser par cet appareil de négociations. Il redoubla d'instances pour obtenir toute liberté d'action, représentant que les choses allaient s'empirant chaque jour et qu'il n'y aurait bientôt plus de remède au mal. Ses efforts furent inutiles.
En attendant ses instructions, il demeura à Magdebourg, organisant, avec une peine indicible le service des
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sahsistaoûes de son armée, relevant les fortifications, déblayant les ruines, tâchant de repeupler la ville. Vers la fin de mai , apprenant que l'archevêque protestant de Brème, membre du congrès de Leipzick, levait des troupes, il détacha vers Brème le colonel Reinach^ qui força le belliqueux prélat à licencier ses recrues et à renoncer à la convention de Leipzick. La lettre que Tilly écrivit à l'archevêque mérite d'être citée pour montrer une fois de plus à quel point il appréciait sainement la situation de TAllemagne et avec quelle sûreté de coup d'œil il pénétrait les dangers de l'avenir.
(( On sait assez quels graves soulèvements quelques esprits séditieux et ennemis de S. M. L ont excités dans FËmpire, et en quelles misères , et calamités des communes, villes, contrées et cercles entiers ont été entraînés par là, avec tant d'innocents ; pareillement en quel état de confusion se trouve encore le Saint-Empire. Cette situation est déplorable, mais plus déplorable est-il encore qu'elle ne semble pas devoir finir, que tous les jours se nouent des intrigues de plus en plus funestes, ainsi que des ligues illégales, fécondes en guerres et en rébellions, qu'ainsi des potentats étrangers sont attirés dans l'Empire , lesquels savent d'abord s'insinuer sous le spécieux prétexte d'assister tel ou tel de leurs coreligionnaires, et dans le fait ne cherchent autre chose que leur propre dominât, leur intérêt particulier et dès qu'ils ont pris pied et atteint leur but, imposent aux villes et communes le joug de la servitude , ainsi que cela se peut voir clairement par les procédés du Roi de Suède , qui non-seulement détient de fait ce qu'il occupe, sans égard pour personne, même pour ses alliés, et le proclame sien, mais encore s'est emparé en Poméranie et ailleurs des villes maritimes et ne s'y fortifie pour d'autre fin, sinon celle de couper le commerce aux villes d'Allemagne qui y puisaient leur bien-être et leur opulence, de le transférer à sa volonté , et enfin de char-
ger les dites villes tnarîlimes d'une contribution permanente et d'une pression intolérable. »
Enfin, le 3 juin/ il se mit en mouvement à la tète de 25,000 hommes*, dans la direction de la Thuritige, laissant à Magdebourg le comte Wolf de Mansfeldt, avec une faible garnison. ïl se proposait de réduire par la force les princes de Saxe Weimar et le Landgrave de Hesse-Cassel , ennemis acharnés de l'Empereur , qui , après s être fait remarquer par la violence de leurs déclamations à Leipzicky avaient couru vendre leur épée au roi de Suède et placer
* Force et distribution de rarmée du comte de Tilly le 3 juin 4631 .
Jean comte de Tilly, lieutenant-général de TEmpereur et du duc de Bavière.
Le comte de Pappenheim, feld-maréchal.
armAb bavaroise.
Infanieriû.
Major-général, le comte de Gronafeld.
Pappenheim 2,600
Reinach et Gam^go . . . 2,000
Gleen 2,700
Wahl 2,700
Blanckaert 300
AMite IMPÉRIALE.
Infanterie.
Major-général, le comte Gratz de Scharfenstein.
Duc de Holstein 4,200
Wangler • . . 800
Savelli 4,000
Goetz 4,000
Gratz ,ancien Holck. . . . 800
Furstenberg 4,000
Restent.
A Magdebourg restèrent
Restés à Halberstadt, blessés et malailes.