‹ Timgad, une cité africaine sous l'empire romainChapitre 19 sur 47 · JI · texte numérisé non relu

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avait pour avantage d’augmenter le nombre des places disponibles, puisqu’on gagnait ainsi au profit de la cavea toute une bande théoriquement réservée à la scène et à ses dépendances. Le pulpitum étant reporté en arrière, il fallait bien qu’il en fût de même du mur de la scène, le proscaenium devant avoir une largeur suffisante. Quant au rapprochement des escaliers du premier maenianum, il s’explique par la présence des couloirs latéraux débouchant sur l’orchestre, dont l’établissement avait amené la suppression d’une bande de gradins à droite et à gauche. Par suite le premier maenianum, au moins à sa partie inférieure, ne couvrait plus un demicercle ; si donc on le divisait en six parties égales pour régler la distance entre chacun des pieds des cinq escaliers, celle-ci correspondait à un arc de cercle inférieur au 1/6 de la circonférence, et était en conséquence plus petite que ne le veut Vitruve.

On peut calculer avec probabilité le nombre des places que renfermait le théâtre de Timgad. M. Ballu a déjà écrit à ce sujet(l): « Sur les degrés on pouvait installer 3,400 spectateurs et dans les galeries du pourtour du haut 800, soit au total et en chiffre rond 4,000 personnes. » C’est à peu près le résultat auquel nous sommes arrivés de notre côté. Sur les trois marches de l’orchestre qui ont un développement total de 72 mètres, nous supposons que chaque spectateur occupait om,$o(2): donc 144 personnes pouvaient y trouver

(1) Tébessa, Lambèse, Timgad, p. 34.

(2) Ce chiffre de om,50 par place est celui qu’adoptent tous ceux qui ont cherché à calculer le nombre de places dans les théâtres antiques. C’est ainsi que comptent, par exemple, Caristie (op. cit., p. 52), MM. Niemann et Petersen (op. cit., I, p. 168), M. Hülsen (Il posto degli Arvali nel Colosseo e la capacità dei

teatri di Roma antica dans le Bullett. comun., 1894, P- 3 1 9 et suiv.). C’est, en effet, la largeur moyenne qu’on accorde chez nous aux spectateurs, les mesures habituelles étant les suivantes: Fauteuils : om,52; stalles:

om,5o; parterre, om,40; ire galerie, ora,57; 2e galerie, om,55 ; 3 e galerie, ora,40.

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place. Par un calcul analogue et en attribuant à chaque spectateur un espace de om,$o, nous obtenons les chiffres suivants:

Ier maenianum. — Développement des gradins, 264'" : donc 528 spectateurs.

2e maenianum. — 73611’: donc 1,472 —

3e maenianum. — 4iom:donc 820 —

On arrive ainsi pour l’ensemble de toutes les places comprises sur les gradins à un total, — approximatif bien entendu(l) — de 2,964 spectateurs. Si on y ajoute ceux des loges dites tribunalia et ceux qui pouvaient s’amasser dans le portique supérieur de l’édifice, on atteindra le nombre rond de 3,^00 qui est plutôt inférieur à la réalité.

La présence d’un théâtre de cette importance dans une région aujourd’hui perdue et déserte n’est pas sans causer au premier abord quelque surprise. S’il s’élevait dans une des villes du littoral comme Cherchel, Philippeville, Carthage, Sousse, au milieu de quelqu’une de ces grandes cités romaines très peuplées et très civilisées, telles que Constantine, le Kef, Chemtou, nul ne songerait à s’en étonner; mais le centre de Timgad n’a été fondé, somme toute, qu’assez tardivement et dans un pays presque barbare. On se demande quels spectateurs, à parties vétérans, africains eux-mêmes (2), qui étaient fixés dans la colonie, et leur famille, pouvaient goûter les spectacles offerts sur la scène à la curiosité du public, et comment on trouvait près de quatre mille personnes pour venir, à certains jours, entendre des tragédies, des comédies, voire même des mimes, des panto-

(1) Le théâtre de Pompéi contenait environ, dit-on, 5 ,000 spectateurs (Breton, Pompeia, p. 550; Overbeck, Pompeji, p. 155). Le diamètre en est pourtant un peu plus petit que celui du théâtre de Timgad ; mais, par contre, il a la forme d’un fer à cheval et non pas d’un hémicycle parfait, ce qui augmente

sensiblement le nombre des places. D’ailleurs comment ce calcul a-t-il été établi ?

(2) On sait qu’à partir d’Hadrien le recrutement de la légion de Lambèse fut purement africain. L’Afrique fournissait déjà auparavant un certain nombre de légionnaires. Cf. R. Cagnat , Année d’Afrique, p. 363 et suiv.

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mimes(l)et des exécutions musicales (2). Pourtant, on n’en saurait douter, les jeux scéniques étaient fort en vogue à Timgad comme dans le reste du pays(3), et c’était, pour les magistrats ou les prêtres nouvellement nommés, un excellent moyen de marquer leur reconnaissance à leurs concitoyens, que de dépenser de grosses sommes d’argent pour des représentations^. Il faut donc admettre que les bourgades, les villages et les campagnes même du voisinage, fournissaient une grande partie du public : Timgad devait, à certains jours, être le rendez-vous d’une foule nombreuse accourue de tous côtés pour se divertir. On y venait sans doute beaucoup des environs de Lambèse, où l’on n’a pas trouvé de traces d’un théâtre monumental ; mais on y venait aussi de la montagne et de toute cette grande plaine qui s’étend vers Khenchela.

Par là, Rome accomplissait encore son œuvre de civilisation. Elle avait, en fondant la colonie de Timgad, installé par la main de ses soldats, en plein pays numide, ses dieux, ses lois, son régime municipal ; elle avait tracé le plan de la ville à l’image de la métropole; elle avait suivi, pour la bâtir, les méthodes architecturales qu’elle employait en Italie : tout cela avec l’intention de gagner peu à peu, et par rayonnement, les contrées voisines à ses idées et à ses coutumes. Le théâtre fut un de ses moyens d’action sur les populations africaines. « C’est ainsi, dit M. Boissier(5), qu’aux extrémi-

(1) Ce sont, d’après M. Boissier (. V Afrique romaine, p. 208), les pièces qu’on jouait sur les théâtres d’Afrique à l’époque impériale. Il rappelle à ce sujet un passage de l’auteur africain, Apulée, qui est très décisif: « C’est sur le théâtre que l’acteur de mime dit des sottises, que le comédien cause, que le tragédien hurle, que l’histrion gesticule, que le danseur de corde risque de se casser le cou, et que le prestidigitateur fait ses tours » ( [Florid I, 5).

(2) C. I. L., VIII, 6996 : ludi cum acr\oa-

matibus].

(3) Ci. C. I. L., VIII, p. 11 17, Indices s. v. ludi scaenici. A Dougga, un citoyen offre 100,000 sesterces pour des jeux annuels (n° 1493) ; à Bir-Mcherga, des jeux sont donnés pendant deux jours (n° 867) ; dans les quatre colonies cirtéennes, il y a pendant sept jours des représentations (n° 7095 et suiv.).

(4) Voir l’inscription à Mercure Auguste, citée plus haut p. 99. Le dédicant avait donné des jeux scéniques parce qu’il avait été élevé à l’augurat.

(5) V Afrique romaine, p. 209 et 210.

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tés du monde, les barbares prenaient quelque connaissance des chefs-d’œuvre antiques; et, même en supposant qu’on n’ait joué devant eux que des pièces d’un genre inférieur comme les mimes et les pantomimes, ces représentations n’étaient pas sans quelque utilité pour l’éducation de leur esprit. 11 y a souvent dans les mimes, malgré leur grossièreté ordinaire, de très fines observations, et Sénèque trouve parfois plus de sagesse dans les farces de Publius Syrus que chez les philosophes de profession. Quant àla pantomime elle mettait sur la scène les personnages et les récits des légendes antiques; il lui arrivait même de prendre ses sujets chez les plus grands poètes. Songeons qu’on a dansé sur les théâtres les vers de

Virgile et d’Ovide . On peut donc affirmer qu’à leur manière les

jeux scéniques ont servi la civilisation romaine en Afrique. C’est par eux qu’elle a pu se propager parmi lesgens qui ne passaient pas par les écoles ou qui n’ont fait que les traverser; rien qu’en écoutant et en regardant, ils en prenaient quelque idée et se familiarisaient avec elle. Aussi, suis-je tenté de regarder ce petit théâtre de Timgad avec quelque respect, quand je songe que les illettrés delà ville et des environs qui sont venus s’asseoir sur les gradins, non seulement y ont passé quelques heures agréables, mais que, suivant le mot de Varron, ils en ont emporté chez eux un peu de littérature ».

Fig. s 3. — Arc dit de Trajan en 1880. (Photographie de Duthoit).

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Nous avons déjà fait remarquer dans notre Introduction que la ville de Thamugadi était traversée dans les deux sens, comme toutes les colonies militaires romaines, par deux grandes voies se coupant à angle droit, à l’emplacement du forum. Sur ces grandes voies, à l’endroit où elles franchissaient la limite de la cité, on avait coutume d’élever des portes monumentales. C’est ce que nous savons aussi bien par les textes des auteurs que par l’étude des ruines africaines. Hygin nous l’apprend d’une façon précise: « Dans quelques colonies, dit-il, fondées à l’époque impériale, comme Ammaedara, le decumanus maximus et le cardo ont leur point de départ au milieu de la ville, et, semblables aux voies des camps, ils

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s’en éloignent en passant sous quatre portes (l) ». Deux de ces portes d’Ammaedara (Haïdra) existent encore de nos jours (2) 3 4; des fouilles permettraient sans doute de retrouver le soubassement des deux autres. Il ne serait pas difficile de citer, pour plusieurs villes africaines, colonies ou municipes, des exemples analogues : nous rappellerons seulement ici les noms de Zanfour (Colonia Julia Assuras )ü\ avec ses trois arcs, d’Oum-el-Abouab (Municipium Seressitanum)^\ dont les quatre portes d’entrée sont encore en place et d’Henchir-Kouchbatihia (Municipium Thimida Bure)^\ où l’on ne compte pas moins de cinq portes monumentales. Il n’est donc pas étonnant de rencontrer à Timgad plusieurs arcs ou portes de grandeur et d’importance quelque peu différentes.

La première était tournée vers le Nord; elle s’élevait sur la voie qui, de Timgad, gagnait Constantine par ad Rotam et ad Lacum Regium (6); on l’a déblayée en 1888. Les travaux ont permis de retrouver en parfait état de conservation le pavé de la rue qui passait sous son arcade et qui remontait jusqu’au decumanus maximus, dans lequel elle débouchait, juste en face l’escalier qui donne accès au forum.

La porte du Sud ne se distingue plus dans l’état actuel du terrain; on ne peut même pas conjecturer exactement la place où elle avait été établie. On ne s’en étonnera point, si l’on réfléchit qu’elle ne devait pas être éloignée du fort byzantin, et que, par suite, elle a sans doute été démolie et utilisée dans la construction de celui-ci. Le hasard seul pourra en révéler l’emplacement.

Dans la direction de l’Ouest la porte de la ville est au contraire parfaitement visible. Les soubassements en existent intacts, sur la voie qui joignait Timgad à Lambèse à quelque distance du ravin, qui limite le gros des ruines de ce côté (voir la planche I). Mas-

(1) Hygin, De limit. const. (éd. Lachmann), I, p. 180.

(2) Saladin, Description des Antiquités de la Régence de Tunis, I, p. 170.

(3) Tissot, Géogr. de l’Afrique, II, p. 570.

(4) Guérin, Voy. arch. dans la Régence de

Tunis, II, p. 354 et suiv.

(5) Tissot, op. cit., p. 368.

(6) Sur cette voie, voir Tissot, op. cit., II, p. 5 11 ; Gsell et Graillot, Ruines romaines au Nord de l’Aurès, I, p. 69 et suiv.

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queray en a reconnu la présence par quelques sondages en 1875, et le service des Monuments historiques a achevé le déblaiement l’an dernier.

Sur la même route, tout à côté du forum, on voit non plus une porte, mais un véritable arc de triomphe, assez bien conservé. Il est connu depuis longtemps sous le nom d’arc de Traj.an et a été signalé par tous ceux qui ont visité la ville. C’est un des monuments les plus remarquables de la ruine.

De l’autre côté du forum, vers Khenchela, on aperçoit les vestiges d’un autre arc, très ruiné; ils se trahissent par des colonnes et des chapiteaux gisant à fleur de sol, ainsi que par un fragment de grande inscription; il est probable qu’il faisait pendant à l’arc de Trajan.

Enfin au-delà, vers l’Est, à une distance de cet arc égale à peu près à celle qui sépare l’arc de Trajan de la porte de l’Ouest, MM. Ballu et Sarrazin ont noté un amoncellement de pierres, de fragments de colonnes et de chapiteaux, qui doivent indiquer l’emplacement d’une porte: celle-ci marquerait, sur la voie de Thamugadi à Mascula, la limite de la ville de ce côté.

S’il en est bien réellement ainsi, Timgad aurait possédé, outre les quatre entrées habituelles, deux arcs de triomphe d’une architecture plus riche, situés à l’intérieur de la cité sur le decumanus maximus, à l’Est et à l’Ouest du forum.

Ce n’étaient peut-être pas les seuls. On a trouvé, en effet, dans la muraille du fort byzantin un fragment d’inscription (l) où on lit :

Imp(eratore) Caes(are) M. Aurelio Anîonino Pio Felice Aug(usto) M. Pompeius Pudenti[a]nus v(ir) e(gregius) fl(amen) p(er)p(etuus) ob honorem flamoni(i), super légitima et statuam Mardis ad arcum pantheum sum[ptu proprio positum]...

(1) Masqueray, Rec. de Constantine, XVII, croit que cet arcus pantbeus est Parc dit de Trap. 447 = C. I. L., VIII, 2372. Masqueray jan; l’assertion ne repose sur aucun fondement.

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Quel était cet areas pantheus, entouré de statues divines ? Fautil l’identifier avec un de ceux qui nous sont connus et en particulier avec la porte du Sud voisine sans doute de la forteresse byzantine? Ou bien est-ce un autre monument qui s’élevait quelque part dans la ville? Nous souhaitons, sans oser l’espérer, que des fouilles heureuses nous l’apprennent quelque jour.

Dans la suite de ce travail il ne sera plus question ni de Yarcus pantlmis, ni de la porte du Sud, ni de celle de l’Est; nous décrirons successivement les quatre autres, ou, du moins, ce qu’on en voit aujourd’hui.

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