‹ Timgad, une cité africaine sous l'empire romainChapitre 23 sur 47 · III. — ARC DIT DE 'TRAJAN · texte numérisé non relu

III. — ARC DIT DE 'TRAJAN

Tandis que les deux portes dont nous venons de parler sont rasées au niveau du sol actuel et par suite n’ont pas pu être étudiées par ceux qui ont visité Timgad autrefois, l’arc de Trajan avec ses trois ouvertures, ses colonnes encore en place et son entablement relativement bien conservé, ont appelé l’attention de tous les explorateurs. Bruce l’a dessiné il y a plus de cent ans(l); c’est le premier monument dont parle Léon Renier dans le rapport qu’il adressa au Ministre de l’Instruction publique à la suite de son séjour à Thamugadi(2), et quand Masqueray vint à son tour fouiller les restes de la cité, il fut, comme ses prédécesseurs, attiré par ce témoignage éclatant de la prospérité antique de Thamugadi(3). Pendant ces dernières années, on en a plus d’une fois reproduit l’image dans les revues françaises et même étrangères (4). Il faut qu’à notre tour nous en disions quelques mots.

Il a été bâti au point culminant de la route qui vient de Lambèse. En quittant la porte du Nord, celle-ci monte, par une pente

(1) Playfair, Travels in the footsteps of Bruce, pl. vi, cf. p. 83. Ce dessin est, comme la plus grande partie de ceux de Bruce, plus habilement exécuté que fidèle. L’auteur n’a point représenté l’arc enterré,. comme il l’était alors; toute la partie inférieure est donc restituée ; nous n’oserions pas affirmer que, dans les parties élevées, l’état de délabrement de l’édifice ait été exactement rendu. Bruce cherchait plus à flatter l’œil, comme on le faisait de son

temps, qu’a reproduire avec minutie ce qu’il voyait.

(2) Archives des Missions scientifiques, 1851, p. 185.

(3) Rev. Afric., XX (1876), p. 353. Cf. aussi une note d’un anonyme dans le Rec. de Constantine, XXII, p. 335 et suiv.

(4) Voir par exemple dans The Builder, n° 2487, p. 268, un article de M. A. Grahan intitulé : A triumphal arch at Timegad.

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fort sensible et en suivant une courbe très marquée, vers la direction du forum. A peine a-t-elle dépassé l’arc, que l’inclinaison cesse : le terrain est presque horizontal pendant environ deux cents mètres, après quoi la voie s’infléchit de nouveau, redescendant vers l’Est.

Un détail frappe tous ceux qui la suivent: c’est la façon dont elle porte empreinte la trace des roues qui l’ont usée pendant toute la période romaine. 11 suffira, d’ailleurs, de jeter un coup d’œil sur celles de nos planches photographiques qui représentent la porte triomphale ou le decumanus pour s’en apercevoir (voir aussi la fig. 6ç)-

Grâce à la précaution que l’on avait prise de disposer les joints des dalles en biais et non perpendiculairement à la direction de la route, celles-ci ont résisté à tous les chocs, et l’effort qu’elles ont eu à se soutenir ne se traduit que par ces larges ornières creusées dans leur surface, plus ou moins profondément, suivant les endroits. Elles sont particulièrement marquées sous l’arcade centrale de l’arc de Trajan. On a même écrit qu’à ce passage, où la pente est assez rapide, elles avaient été aménagées exprès pour « faciliter la circulation des chars, en les maintenant à une égale distance de chacun des pieds droits » ; ce qui est une erreur.

Cette particularité permet de calculer l’écartement habituel qu’on donnait, dans l’Afrique romaine, aux roues des voitures et des chariots. Des mesures, prises par nous à différents endroits, il résulte que la distance entre les deux bords intérieurs des ornières est, en moyenne, de im,io; chaque ornière mesure à peu près on’,30. Ce dernier chiffre, supérieur à la largeur d'une roue, représente le jeu des jantes dans la pierre. En tenant compte de ce détail, on arrive, pour la largeur qui séparait les deux roues, au total de i m, 3 o environ. Il est curieux de remarquer qu’à Pompéi on a obtenu le même résultat pour une constatation analogue (I).

(T ) Breton, Pompeici, p. 30: « ... les chars n’ayant pas plus de im, 3 5 de voie, ainsi qu’il est facile de s’en convaincre par l’examen des

ornières que les roues ont tracées sur le pavé. »

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L’arc était, au moment où les fouilles du service des Monuments historiques ont commencé, assez enterré. On pourra s’en rendre compte par la vue photographique prise par Duthoit, qui forme l’entête de ce chapitre (fig. $3), et par un dessin qu’a exécuté le commandant Delamare en 1851 (pl. XVI). Nous l’avons trouvé, ainsi que d’autres (pl. XVII et fig. 60) dans les papiers de L. Renier^). ILa donc fallu enlever, pour découvrir le pavé de la voie, à peu près 2m,$o de décombres. Cette peine n’a point été perdue,

Fig. S9. — Arc dit de Trajan (Relevé du Service des Monuments historiques).

même pour le coup d’œil. Elle a permis de se rendre compte plus pleinement de l’élégance de l’édifice et de l’harmonie que présentent ses difîérents éléments. Malheureusement le temps et aussi sans doute des tremblements de terre avaient fait leur œuvre ; les parties hautes et les cintres mêmes des portes menaçaient de s’écrouler;

(1) M. Gsell nous a signalé parmi des des- lamare; comme documents elles ont la même sins conservés à la Bibliothèque d’Alger deux valeur que les dessins que nous donnons, grandes aqu arelles de l’arc, dues également à De-

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on a dû les consolider provisoirement par un travail de maçonnerie qui nuit un peu à l’effet général. Il disparaîtra bientôt.

On peut dire de l’arc de Trajan ce que nous avons déjà écrit à propos de la porte de l’Ouest : il appartient par son plan à un type assez commun en Afrique (ffg. $9). Ces deux variétés sont d’ailleurs dérivées l’une de l’autre. On n’a qu’à prendre un arc construit suivant le plan de la porte que nous avons appelée « porte de Lambèse », et à y percer deux baies latérales plus petites que l’ouverture centrale, et on obtient un arc semblable à celui de Trajan. C’est le modèle que l’on a copié toutes les fois que l’on a voulu élever, en Numidie ou dans les provinces voisines, une porte triomphale très importante. On en connaît aux environs mêmes de Timgad deux exemples, à Lambèse(l) et à Zana(2). On le retrouve ailleurs : sur ce plan ont été élevés les deux grands arcs de triomphe de Rome, celui de Septime Sévère et celui de Constantin.

L’édifice a conservé encore du côté de l’Est le couronnement de son attique. On peut donc savoir quelle était autrefois sa hauteur, à quelques centimètres près ; en chiffre rond, nous dirons qu’elle atteignait une douzaine de mètres. L’arcade centrale, large de 4m,2o, est haute de 6m,6$ ; les deux arcades latérales, qui ont 2m,^o d’ouverture, ne mesurent que 3m,8o de hauteur.

Les colonnes, dont le diamètre est de om,Ô3, sont cannelées avec rudentures à la partie inférieure: la base, formée de deux tores et de deux scoties séparées par une astragale, est haute de om, 3 3 , le fût de 4m , 8 8 (voir la ffg. 60 ci-contre), les chapiteaux de om,6 7. Parmi ceux qui appartiennent à la façade orientale, les deux qui tiennent le milieu sont ornés aux cornes d’aigles tenant le foudre dans leurs serres ; tous les autres se terminent par des volutes, comme les chapiteaux corinthiens ordinaires. Mais ce qui caractérise surtout l’arc de Trajan, ce sont les niches surmontées de frontons

(1) Ballu, Tebessa , Lambèse, Timgad, Nord des monts de Batna ( Mélanges de l’Ecole

pl. XVIII. de Rome, 1894), P* 537 et suiv. ; cf. pl. XIV.

(2) Gsell et Graillot, Ruines romaines au

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Fig. 6o. — Détails de l’arc (Dessin de Delamare).

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circulaires qui s’ouvrent à droite et à gauche au-dessus des portes latérales. Chacune d’elles est large d’environ im,$o sur im,qo de profondeur et 2 mètres de hauteur: elle était encadrée de deux petites colonnes dont les bases reposaient sur des consoles, qui sont encore en place aujourd’hui. On en voit quelques-unes aux planches XVIII et XIX; leur ornementation consiste en rinceaux de feuillages d’un travail soigné, mais d’un dessin un peu lourd. Autrefois les niches étaient occupées par des statues: il est inutile de dire que, depuis longtemps, celles-ci ont été jetées à terre et ont disparu. Lors des fouilles faites pour dégager le soubassement de l’arc, on a trouvé un fragment de torse de femme en marbre blanc, à une dizaine de mètres en avant de la face occidentale. On l’a placée dans une des niches les mieux conservées : il est loin d’être certain que cette petite restauration soit conforme à la vérité.

L’attique est encore très reconnaissable du côté de l’Est. Elle mesurait, jusqu’au bandeau qui la surmontait, 1 m , 3 O , ce qui est peu. Elle était à peu près masquée, de chaque côté, par deux grands frontons circulaires, couronnement des parties latérales de la construction. Une telle disposition est tout à fait une nouveauté architectonique : parmi tous les arcs de triomphe ou portes monumentales romaines qui sont connus — et le nombre en est considérable — on n’en a jamais rencontré de semblable ; l’invention est d’ailleurs plutôt bizarre qu’heureuse ; elle alourdit l’ensemble plus qu’elle ne le décore.

La porte centrale était destinée aux voitures, ainsi qu’on l’a vu par ce que nous avons dit plus haut des traces de roues qui s’y remarquent. Les deux portes latérales étaient, au contraire, réservées aux piétons. En avant de leur ouverture orientale existaient deux plate-formes, deux sortes de refuges carrés de $ mètres de côté ; ils font suite aux trottoirs qui forment la colonnade du decumanus maximas ; on y accédait du côté de l’ouest par une pente légèrement inclinée, qui rachetait la différence de niveau entre le sol de la porte et celui de la plate-forme. Rien de pareil n’existait

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sur la face occidentale où le terrain était, ainsi que nous l’avons expliqué, fort en pente. Mais cette face prête à une autre constatation.

Le piédestal de chacune des colonnes qui avoisine la porte principale est actuellement masqué par une base de statue de forme hexagonale. Les deux socles ayant été trouvés en place, et les dés à terre à côté d’eux, il n’y a pas à douter du fait. On les a seulement redressés au moment des fouilles. L’une de ces bases porte l’inscription suivante (I) :

CONCORDIAE

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