VA
Fig. 75. — Balustrade du Capitole (d’après une photographie de M. Ballu).
en bas, des carrés dont les diagonales et les hauteurs forment une suite de croix; en haut, même motif, avec cette seule différence que
(1) Voir plus loin, p. 176.
les diagonales sont remplacées par des portions de circonférences dont les intersections dessinent une étoile. Tous ces arrangements de lignes droites et courbes, sans être précisément originales, ne manquent pas de caractère.
Les autres fragments de balustrade qu’on a trouvés offrent des représentations figurées.
L’un (fig. 76) contient des panneaux rectangulaires légèrement
Fig. 76. — Balustrade du Capitole (d’après une photographie de M. Ballu).
creux au milieu d’entrelacs. Un accident, qui a brisé la pierre de haut en bas, a fait disparaître ou gravement compromis les deux rectangles du milieu. Dans l’intérieur de ces panneaux sont dessinés des sujets que nous énumérons en commençant par la gauche.
En haut: 1) homme ou plutôt enfant nu agenouillé, qui semble soulever de terre ou y poser un objet allongé dont on ne voit pas nettement la nature, quelque chose comme un vase double : il est tourné vers la droite;
2) restes d’un homme qui devait être semblable au précédent, sauf qu’il était tourné à gauche ;
3) taureau courant.
En bas : 1) sanglier ;
2) enfant nu debout auprès d’un arbre;
3) deux enfants nus portant des couronnes.
Ces différents motifs présentent, il faut bien le dire, peu d’in-
térèt archéologique. On doit pourtant noter que l'ornementation en entrelacs assez fréquente sur les mosaïques romaines est beaucoup plus rare sur les bas-reliefs.
La balustrade suivante (fig. 77) est tout à fait remarquable.
Là encore sont figurés des sujets dans des panneaux creux. Ceux qui terminent la pierre à gauche appartiennent à la série des représentations destinées à conjurer les maléfices : en bas, un phallus enrubanné; en haut, trois objets, qui veulent signifier, selon toute vraisemblance, le sexe féminin, sans doute quelques-uns de ces petits coquillages dont la forme rappelle f organe de la femme (l). Les autres montrent des têtes d’hommes et de femmes alternées, très naïvement exécutées; tous les détails de ces figures, surtout le chignon des femmes, le chapeau des hommes et la forme retroussée du nez concourent à leur donner une physionomie étrange, à laquelle la sculpture antique ne nous a point habitués. Par cela même, il est impossible d’en tirer parti pour fixer la date du monument. On chercherait vainement des coiffures de cette sorte sur les statues ou les monnaies de l’époque impériale.
En tout cas il est difficile que ces sculptures remontent à une date antérieure au 111e siècle; il est même possible qu’elles soient assez postérieures.
(1) Ct. Saglio, Dictionnaire des Antiquités, s. v. Amuletum (p. 256, col. 2).
LE CAPITOLE
Nous avons dit en deux mots plus haut que le péribole du Capitole était entouré de portiques. Il convient d’en parler ici avec quelque détail.
Le portique qui garnissait le fond de la cour, faisant face à l’entrée, constituait une simple colonnade, telle que nous en avons signalé autour du forum ou le long des voies principales de la ville. Tout ruiné qu’il est aujourd’hui, on peut aisément reconnaître qu’il était supporté par onze colonnes, six sur la gauche du temple, cinq sur la droite. Chacune de ces colonnes mesurait om,40 de diamètre à la base et 3m,6o de hauteur. Des galeries semblables s’étendaient sans doute primitivement de chaque côté du péribole. Mais postérieurement on les remplaça, peut-être à l’époque de Valentinien, par une construction un peu différente. Celle qui borde le côté méridional de la place est encore assez conservée pour que le plan en soit apparent (voir la pl. XX) ; à l’examiner, on se rend compte sans difficulté de la disposition adoptée.
Elle se compose de deux parties parfaitement distinctes : des chambres et un couloir, ou pour lui donner son nom véritable, un cryptoportique, formé d’un mur plein, percé de distance en distance de baies s’ouvrant sur la cour(l). Trois d’entre elles, la seconde, la sixième et la dixième, qui constituaient les seules entrées du cryptoportique de ce côté, étaient précédées d’une sorte de porche, soutenu par deux colonnes. On pouvait aussi pénétrer dans le cryptoportique par les deux extrémités. Au fond, adossées au mur d’enceinte s’ouvraient une suite de sept pièces dallées, aujourd’hui de dimensions très inégales, mais dont les dispositions primitives ont fort bien pu être modifiées par suite de transformations posté-
(i) Il est vraisemblable que dans le péribole du Capitole, à Rome, les portiques, au moins du côté occidental, n’étaient point formés de simples colonnades. S’ils s’étaient composés d’arcades soutenues par des colonnes, il n’y aurait pas eu moyen d’y fixer des plaques de bronze comme on le faisait. Or nous
savons qu’on y affichait des lois et des documents officiels, et nous lisons sur des diplômes militaires (C. I. L., III, p. 852) : Descriptum et recognitum ex tabula aenea quae fixa est Romae in Capitolio, intro euntibus ad sinistrurn in muro inter duos arcus.
LE CAPITOLE
rieures. Scientifiquement, la destination de ces pièces ne saurait être indiquée avec précision. On sait pourtant qu’à Rome la place du Capitole contenait un grand nombre de petites chapelles dédiées à des divinités secondaires (l), des magasins destinés à abriter certains objets sacrés, accessoires du culte et des processions(2), une chambre où étaient déposés les étalons des poids publics (3), même une bibliothèque (4). D’autre part il est bien probable qu’il y avait aussi, comme autour de tous les sanctuaires célèbres antiques et modernes, des boutiques réservées aux marchands d’ex-votos et d'objets de piété. Si l’on suppose qu’en cela, comme pour tant d'autres détails, les habitants de Thamugadi avaient copié les usages de la capitale, on ne sera point embarrassé de meubler en imagination les portiques latéraux du péri bole du Capitole.
Le plan du cryptoportique qui bordait le côté Nord du péribole est loin d’ètre aussi bien conservé que celui du côté Sud ; il n’en a été retrouvé que quelques parties du dallage, les traces d’une porte et quelques portions du mur qui limitait la cour. Par contre, le mur extérieur présente une particularité : il est muni d’une série de contreforts, que la déclivité du terrain en cet endroit rendait indispensables. Il constitue donc un véritable soutènement pour la masse du temple et de ses abords.
Au milieu de la cour et à io mètres en avant du temple se voit un bloc de maçonnerie rectangulaire dont la partie inférieure est en pierres de taille, tandis que la partie supérieure est en blocage. La place seule qu’il occupe nous indique que nous sommes en présence d’un autel ou du moins d’un soubassement d’autel. On sait que les temples étaient presque toujours précédés d’un autel, dont la hauteur était en rapport avec le niveau du pavé de
(1) La liste en a été dressée plusieurs fois. Voir notamment de Ruggiero, Digionario epigrafico, II, p. 90.
(2) Aedes thensarum ( Dipl . milit., C. I. L.,
III, p. 845 (n° II) et 1963 (n° XVI); Jor¬
dan, Topographie, I, 2, 52; Gilbert, Geschichtc
und Topographie, p. 160.
(3) Jordan, ibid., I, 2, 60; Gatti, Bull comun., 1884, p. 61 et suiv.
(4) Oros., VII, 16; Hieron., Chron (an. 2201).
LE CAPITOLE
la ce lia : il servait aux sacrifices sanglants et à la combustion des victimes (l). Les ruines de Pompéi nous en ont conservé plus d’un exemple (2).
Le temple lui-même est par malheur extrêmement ruiné. Bruce en a laissé un croquis que nous avons reproduit en tête de notre introduction. S’il est exact(3), on doit reconnaître que le monument a cruellement souffert depuis le début de ce siècle. Tout l’angle droit du fronton avec les colonnes qui le soutenaient seraient tombées à terre, ainsi que deux colonnes sur la face latérale gauche. En tout cas, elles n’étaient plus debout en 1 8 y o , lorsque Delamare alla étudier les ruines de Timgad. L’état du monument était à peu près le même qu’aujourd’hui, comme en fait foi une aquarelle que l’on conserve au musée-bibliothèque d’Alger, où M. Gsell l’a retrouvée. En somme l’étage inférieur seul en est demeuré; des trente-huit marches qui composaient l’escalier, on n’aperçoit que les cinq dernières, le soubassement en briques et les gros massifs de blocage voûtés qui soutenaient les autres; de la cella, il ne reste plus en place une seule pierre; le sous-sol lui-même est bouleversé; on y a trouvé des débris de toute sorte, pierres de taille, blocage, morceaux de marbre, morceaux de bois à moitié calcinés par l’incendie que les destructeurs allumèrent dans l’édifice après l’avoir mis au pillage. On voit que l’on s’est acharné à sa ruine; les Byzantins n’eurent ensuite qu’à ramasser les matériaux pour les utiliser dans leur forteresse.
Pourtant les dimensions du sanctuaire étaient considérables et le travail très solidement établi. Il mesurait y 3 mètres de longueur et 23 mètres de largeur; abstraction faite des perrons et des
(1) Saglio, Dictionnaire des Antiquités , s. v. Ara.
(2) Temple d’Isis, de Vénus, du Génie d’Auguste, de la Fortune. Cf. Mazois, Ruines de Pompéi, IV, pl. iv, v, xn et suiv.
(3) Il faut reconnaître que, dans ses dessins, Bruce, suivant les habitudes du temps,
s’occupe plus de l’effet artistique que de l’exactitude archéologique. Ainsi, dans l’image qu’il nous a donnée de l’arc-de-triomphe (Playfair, Travels in the footsteps of Bruce, pl. VI), il a restitué toute la partie inférieure, qui était certainement enfouie déjà depuis longtemps à son époque.
LE CAPITOLE
deux piédestaux, larges de 4m, 8 ç , qui flanquaient l’escalier; il couvrait un espace de 8/Jo mètres superficiels. La base en était constituée par de belles assises de pierres de taille réunies les unes aux autres au moyen de crampons de bronze scellés au plomb, formant le parement extérieur d’un gros mur de blocage, noyau de la construction. Intérieurement, le sous-sol de la cella était divisé, dans le sens de la longueur, en trois chambres voûtées, par des murs en briques. Aucune de ces briques ne porte d’estampille, ce qui est regrettable : nous sommes privés par là d’un moyen aisé et sûr de dater le travail.
Signalons également ici, sur chaque côté du temple proprement dit, la présence d’une terrasse ou plate-forme, large de 2430 et élevée de om,$o. Le dallage en pierre en est encore conservé. On a émis l’idée que les balustrades, dont nous avons donné plus haut quelques spécimens, servaient peut-être de séparations entre cette plate-forme et la cour.
Tous les détails de l’ornementation ont été traités avec un soin et une richesse assez rares en Afrique. Les chapiteaux des colonnes, d’ordre corinthien, sont remarquables par leur exécution et aussi par leurs dimensions. Ils ne mesurent pas moins de im,$8 de hauteur^. Aussi n’avait-on pas essayé de les tailler dans un seul bloc de pierre, mais bien dans deux morceaux superposés : les deux premiers rangs de feuilles occupent la partie inférieure; la moitié supérieure a donné l’abaque et les caulicoles. La planche XXII montre cette division. Ces chapiteaux ne sortent pas d’ailleurs des données générales du type corinthien; mais ils peuvent être classés parmi les bons spécimens de ce genre que les provinces romaines nous aient conservés.
(1) Cf. Ballu, Guide de Timgad, p. 54.
(2) Les chapiteaux du temple de Jupiter Capitolin à Rome étaient si grands que Flaminio Vacca put tailler dans l’un d’eux un lion entier de grandeur naturelle, sur l’invi¬
tation du grand duc de Toscane, Ferdinand, tandis que les pilastres étaient convertis en statues pour l’église Santa Maria délia Pace ( Bullett . dell’ Istituto arch. germanico, 1888, P. 150).
LE CAPITOLE
La colonne, formée, elle aussi, de tambours superposés au nombre de huit, offre, dans sa totalité, une hauteur de i i m, 7 7 ; le diamètre inférieur en est de im,44, le diamètre supérieur de im,20. Vingt-quatre cannelures y sont ménagées dans toute la longueur. Leur dimension a fait, nous l’avons dit, l’admiration unanime des premiers archéologues qui visitèrent Timgad. La frise haute de om,98 était ornée de guirlandes de feuilles de laurier sculptées en demi-
Fig. 78. — Soffite du Capitole (d’après une photographie de M. Ballu).
relief; la corniche, de modillons avec feuilles, d’oves, de denticules; les soffites, de rinceaux de feuillage assez riches. L’un d’eux, dont le centre est occupé par un petit génie nu, est reproduit à la fig. 78. On n’a pas constaté sans surprise que les orbites du personnage présentent des incrustations de plomb, destinées à figurer la prunelle.
LE CAPITOLE
On peut voir en se reportant au plan du soubassement donné à la planche XX et au plan restitué ci-joint (fig. 79) quelle était l’ordonnance du monument. Un grand escalier, divisé en deux
• ■ . .■ u r » «■ t, Par Lln large palier, donne accès
au pronaos. Celui-ci, d’ordon¬
nance hexastyle, présente une double rangée de colonnes.
Huit colonnes dégagées bordent latéralement la cella. Le temple était donc du genre périptère ; il ne possédait cependant pas de portique sur sa façade postérieure. La même particularité se remarque sur le plan du temple capitolin, à Rome, du moins tel qu’on l’a dressé (voir plus haut fig. 67).
La cella, large de iim,2o et longue de 17 mètres, se divisait au fond en trois parties soit par des balustrades, soit autrement ; derrière, un escalier permettait d’accéder aux parties basses de l’édifice. C’est bien là le plan d’un Capitole, tel que nous le connaissons par toutes les autres découvertes semblables.
Intérieurement le mur de cette cella était recouvert de placages de marbre, suivant
Fig. 79. — Plan restitué du Capitole par M. Ballu. .,
1 usage. On a retrouvé, dans les fouilles, des centaines de morceaux du revêtement, de toutes
LE CAPITOLE
les nuances, marbre blanc, brèche violette, rouge antique, vert antique, etc.(I). Il est certain qu’on avait tenu à honneur de donner à l’édifice une décoration somptueuse.
Les fouilles ont fourni de plus un certain nombre de fragments de sculpture très mutilés. Les plus intéressants, parce qu’ils se rapportent à des statues colossales, sont les suivants :
i° Un pouce de pied gauche, large de om, 135, et un petit doigt de pied qui appartient assurément à la même statue;
20 La partie supérieure d’une tête colossale large de om,8o. Les cheveux encadrent le front de larges frisures ; l’œil droit seul est conservé ; il est long de om, 1 3 ç ;
30 Une tête de femme assez maltraitée (hauteur: om,4û) — le nez manque et la figure est écrasée ;
40 La partie supérieure d’une tête et d’un corps (hauteur : 1 mètre) ainsi qu’un pied de femme (largeur: om, 33), actuellement au musée de Lambèse.
La première idée qui vient à l’esprit en présence de ces morceaux est que nous possédons là les restes des trois statues qui ornaient la cella du Capitole. Mais on voit aisément à l’étude qu’il n’est point possible ,**£■de s’y arrêter.
Les deux statues de femme (nos 3 et 4) dont on a retrouvé des morceaux ne peuvent pas être prises pour celles des déesses capitolines.
La figure du Musée de Lambèse (5) (fig. 80), avait la tête nue,
(1) M. Milvoy (Fille romaine de Thamugas, p. 12) a écrit à ce. sujet: « Je n’ai rencontré en aucun autre endroit de l’Algérie une aussi grande abondance, une aussi complète variété de marbre que dans les effondrements de
la cella. »
(2) On a retrouvé aussi différents fragments de chevelure frisée qui doivent appartenir à la même tête.
(3) Une représentation photographique en
LE CAPITOLE
les cheveux, séparés par une raie au milieu du front se rattachant à un chignon, à l'exception de quelques boucles qui tombent de chaque côté du cou. Aucune draperie ne cachait le sein droit; l'épaule gauche, au contraire, était recouverte d’une étoffe qui a laissé sa trace sur le marbre frustre, tandis qu'un baudrier, de bronze, sans doute, reconnaissable au sillon où il s’encastrait, descendait de l'épaule droite sur la poitrine. Ce costume ne convient ni à Minerve, divinité casquée et cuirassée de l'égide, ni à Junon, matrone sévèrement habillée à la mode romaine, la tète voilée d'un
pan de sa palla (I). Ilrappelle, par contre, la mise des Amazones ou des déesses qui étaient figurées à leur image. On a proposé d'y reconnaître une Dea Roma ou une V irtus Augusta (2).
La seconde statue (fig. 81) est caractérisée par une coiffure ondulée qui couvre les oreilles. Par là même elle doit être attribuée au début du IIIe siècle après J.-C., et ne peut être prise pour l'image d'une des divinités capitolines ; il faut y reconnaître sans doute une impératrice de cette époque, très vraisemblablement une Julia Domna(5).
Reste la statue dont on a conservé deux doigts de pied et une partie de la tète — car tout concourt à prouver que ces différents morceaux appartiennent au même ensemble, aussi bien leurs dimensions que la matière d'où ils ont été tirés . Cette tète, ou du moins ce qui en reste, peut fort bien être attribuée à un Jupiter, dont le type traditionnel et constant est connu. Nous considérons
Fig. Si. — Tête de femme (d’après une photographie de M. Ballu.
a été donnée dans le Catalogue du Musée de Lambêse, par M. R. Cagnat, pl. IV.
(i) Non seulement c’est là le costume traditionnel des deux divinités, mais nous savons qu’elles étaient ainsi représentées au Capitole. Voir, par exemple, un bas-relief du Musée du Capitole, qui nous montre le fronton du temple rebâti par Domitien ( Annal i , 185 1, p. 2S9 et suiv. ; Monum., V, pl. xxxvi)
et les différents dessins donnés par M. Saglio dans son Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, s. v. Capitolium.
(2) Musée de Lambèse, p. 49 et suiv.
(3) Voir Bernoulli, Rom. Iconographie, IV, pl. 15.
(4) Ces trois morceaux sont de marbre blanc et du même grain.
LE CAPITOLE
donc comme très vraisemblable que nous avons là des débris de la statue de ce dieu. Rien de plus aisé, en tenant compte des canons suivis par les artistes antiques pour régler la proportion des différentes parties du corps(l), que d’en calculer la taille. Le personnage devait mesurer entre 8 et 9 mètres, s’il était figuré debout, entre 6m,$o et 7m,$o, s’il était assis, soit 7 mètres en chiffres ronds. Or le Jupiter Capitolin, tel que nous le montrent toutes les représentations que nous connaissons (2), était assis sur un trône, tenant le bras gauche levé, appuyé sur une lance. C’est dans cette position qu’on avait dû le montrer au Capitole de Timgad. Pour supporter une pareille statue il fallait une base large de 3 mètres environ. On peut donner place à un piédestal de cette dimension dans la cella, surtout si l’on suppose qu’il était accosté à droite et à gauche de deux autres bases un peu moins larges. La destruction presque totale de cette œuvre d’art et de ses voisines n’est pas sans causer quelque étonnement.
Quant aux autres statues colossales dont on a recueilli des restes, on en est réduit à admettre qu’elles s’élevaient quelque part dans la cour du Capitole (3). C'est tout ce que l’on peut avancer à leur sujet.
On a retrouvé aussi quelques menus morceaux de sculptures moindres et quelques débris d’inscriptions ; mais le tout extrêmement mutilé. Pour s’en expliquer la présence, il suffit de se rappeler que les périboles des Capitoles étaient peuplés de statues. A Rome, elles étaient si nombreuses qu’Auguste, pour faire de la place, en fit transporter la plus grande partie au Champ de Mars(4); et il semble
(1) Cf. le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines de M. Saglio, s. v. Canon.
(2) Cf. la note i de la page précédente.
(3) Le péribole du temple de Jupiter Capitolin à Rome était, lui aussi, riche en sculptures de cette sorte. On cite, en particulier, une statue de bronze d’Apollon, haute de
30 coudées, apportée d’Apollonie par Lucullus (Plin.,//. Àr., XXXIV, 39); une statue
de bronze d’Hercule prise à Tarente (Plin., ibid., 40; Liv., IX, 44); un Jupiter colossal érigé par Sp. Carvilius avec les dépouilles des Samnites, qu’on pouvait apercevoir des monts Albains (Plin., ibid., 43).
(4) Suét., Calig., 34; cf. pour la liste de ces statues divines et iconiques Jordan, Topographie, I (2e vol.), p. 46; Gilbert, Geschichte und Topographie, III, p. 383 et suiv.
LE CAPITOLE
bien que dans les cités de province on ait suivi partout l’exemple de la capitale(l).
Ce qui a disparu, sans laisser aucune trace, et il est aisé de le comprendre, c’est le trésor que renfermaient certainement, suivant l’usage habituel à tout le monde romain, la cella et le sous-sol du temple. Nous n’avons même pas, comme à Constantine^, gardé par une inscription, le catalogue des objets précieux confiés à la garde de Jupiter très bon, très grand, de Junon Reine et de Minerve Auguste.
Mais la masse seule de la ruine et son aspect encore imposant suffisent à nous prouver qu’à Thamugadi, comme ailleurs, le roi des Dieux avait une demeure digne de lui et de la majesté du peuple romain.
(1) A Bénévent, par exemple, Orbilius avait sa statue au Capitole (Suét., De grammat., 9). A Vérone, sous Gratien et Valentinien, statuam in Capitolio diu jacentem in celeberrimo fori loco constitui jussit Val. Palladius (C. I. L., V, 3332). On a trouvé à Cirta, sur
l’emplacement du Capitole, une grande quantité de bases honorifiques dédiées à des patrons des quatre colonies cirtéennes (Doublet et Gauckler, Musée de Constantine, p. 19). Nous pourrions multiplier les exemples.
LE MARCHÉ
La voie que nous avons appelée « Voie du Capitole », parce qu’elle réunit au decumanus maximus la place qui s’étend devant ce monument, n’offre pas un tracé régulier: elle est assez large aux abords du Capitole, puis va en se rétrécissant peu à peu jusqu’à son extrémité voisine de l’arc de Trajan; l’alignement des maisons qui en forme le côté oriental étant seul en droite ligne et parallèle au cardo maximus comme à tous les cardo secondaires. Cette particularité est due à l’inclinaison, par rapport à la direction générale des édifices, d’un monument situé précisément à l’angle de la voie du Capitole et du decumanus maximus. Les archéologues y ont reconnu depuis longtemps un marché; nous montrerons plus loin que c’est avec raison.
LE MARCHÉ
On y pénètre par trois entrées, Tune principale, la deuxième, de moindre importance et la troisième de dimensions plus restreintes encore. Pour celle-ci, il suffit de la mentionner en un mot; la deuxième s’ouvre latéralement: elle était flanquée de deux colonnes; la base de l’une d’entre elles a été retrouvée en place (fig. 83); le soubassement de l’autre existe encore. La pre-
Fig. 83. — Entrée latérale du marché (d’après une photographie de M. Ballu).
mière entrée était précédée d’une grande place dallée dont la forme trapézoïdale s’explique par l’obliquité du decumarius en cet endroit (voir p. 133); de plus la pente de ce même decumarius étant assez forte, il était nécessaire de racheter la différence de niveau entre la place et la rue ; de là ces marches qui garnissent le trottoir, en nombre d’autant plus petit qu’on se rapproche de l’arc de triomphe (voir la pl. XXIV). La plupart des dalles de la place manquent aujourd’hui.
LE MARCHÉ
Au fond s’étendait un portique à six colonnes dont quelques bases sont demeurées. C’est là que se trouvait l’entrée véritable de l’édifice : deux marches y donnaient accès. A droite et à gauche de la porte s’élevaient deux statues. Les piédestaux qui les soutenaient sont encore à leur place antique, avec l’inscription qui y était gravée.
Sur celui de droite on lit(l) :
M PLOTIO FAVSTO EQj R- PRAEFECTO COH • 111 ITYRAEO R VM ■ TRIBVNO C O H • 1 • F L ■ CANA THENORVM ■ P- F A L A E • I • FL-GALLO RVM T AV R 1 A N A E FL- PP • SACERDOT1 V R B I S
PLOTIVS THALLVS ET PLOT! A FAVS T1ANA FI LIA EIVS ALVMNI PATRONO PRAESTANTISSIMO
Sertio. M. Plotio Fausto eq(uiti) r(omano), praefecto coh(ortis) III Ityraeorum, tribuno coh(orüs) I Fl(aviae) Canathenorum P(iae) F(idelis), alae I Fl(aviae) Gallorum Taurianae, fl(aminï) p(er)p(etuo), sacerdoti urbis, Plotius Thallus et Plotia F austiana filia ejus, alumni, patrono praestantissimo .
LE MARCHÉ
A gauche était une figure de femme, comme le prouve la dédicace inscrite sur la base (I) :
corNELIAE VA LE// tiNAE TVCC1ANAE FL PP CON1VGI M P LOTI FAVSTI A M I L I T I I S HO NES TA E MEMO RIAE EEMINAE PLOT la faV S T I A N A • ET • PLOTIVS THALLVS PATER E I V S • ALVMNI PAT RO N A E BENIGNISSIMAE
[Se]r[tiae Cor]neliae Vale[ntï]nae Tuccianae fl(aminicae) p(er)p(etuae), conjugi M . Ploti Fausti a militiis, honestae memoriae feminae [P]loti[a F d\ustiana et Plotius Thallus pater e jus, alumni patronae benignissimae.
Les personnages qui ont fait les frais de l’un et de l’autre monument sont les mêmes: Plotius Thallus et Plotia Faustiana sa fille, affranchis de M. Plotius Faustus et de sa femme Cornelia Valentina, dont les statues se dressaient de chaque côté de la porte. Le premier, un chevalier romain, avait obtenu successivement plusieurs commandements dans les cohortes auxiliaires et dans une aile de cavalerie, conformément aux règles établies sous l’empire
(i) C. I. L., VIII, 2396.
LE MARCHÉ 187
pour la carrière équestre et pouvait, à ce titre, prendre le titre de a militiis, qui lui est donné dans la seconde inscription.
Nous retrouvons les mêmes noms sur deux grandes bases, identiques aux précédentes, qui ont été découvertes à droite et à gauche de l’entrée, mais celles-ci à l’intérieur de la cour, sous le portique qui l’entourait. Il y avait donc, là encore, deux statues semblables à celles qui ornaient la face de l’édifice: elles étaient même semblablement disposées, celle du mari à droite pour qui venait de la cour et voulait sortir de l’édifice, celle de la femme à gauche. Mais les inscriptions des piédestaux contiennent un précieux renseignement qui ne figure pas sur celles que nous avons transcrites plus haut.
Le piédestal de droite porte (l) :
M PLOTIVS FAVS T VS • EQ- R • A MILI T 1 I S • I I I • FL. PP SACERDOS VR BIS AD EXOR NATIONEM OPE RIS MACELLI QJOD CVM VA LENTINA CON I V G E PAT R I AE SVAE FECIT S I B I P O S V I T
M. Plotius Faustus eq(ues) r(omanus) a militiis tribus, fl(amen) p (er) p (et luis), sacerdos urbis ad exornationem operis macelli quod cum Valent ina conjuge patriae suae fecit, sibi posait .
LE MARCHÉ
Sur celui de gauche on lit (I) :
CORNELIAE VA LENTI NAE TVCCIANAE F L • P P ■ BONAE M E M O R I A E FEMINAE AD EXORNATIO N EM OPERIS M A C E L L I Q V (I) PATRIAE SV AE FECERVNT FAVSTVS MARI T V S • POSVIT-
Corneliae V aient inae Tuccianae fl(aminicae) p(er)p(etuae), bonae memoriae feminae, ad exornationem operis macelli quod patriae saae fecenmt, F austus maritus posait.
Par là nous apprenons que l’édifice, à l’entrée duquel les statues s’élevaient était un macellum, qu’il fut construit aux frais de M. Plotius Faustus et de sa femme, et que, pour l’embellir, après la mort de cette dernière, celui-ci y mit sa statue ainsi que celle de la défunte.
De plus, par l’examen des titres de M. Plotius Faustus, on peut fixer approximatiment l’âge de la construction. La présence en tète des deux premières inscriptions citées plus haut et d’autres encore, dont nous parlerons plus loin, des mots Sertio, Sertiae (2),
(1) c. I. L., VIII, 2398.
(2) L’usage épigraphique d’indiquer au génitif ou au datif, en tête des inscriptions honorifiques, un surnom du personnage qui y
figure est, du moins pour l’Afrique, moins ancien qu’on ne le croyait jusqu’ici (Borghesi, Œuv., III, p. 503 et suiv. ; R. Cagnat, Cours d’épigraphie, p. 56). Sur plus d’un texte africain
LE MARCHE
comme aussi l’omission de la tribu semblent indiquer le 111e siècle, le titre a tribus militiis convient aussi à cette période; enfin l’absence de surnoms dérivés des noms de l’empereur, à la suite de la désignation des corps de troupes, traduit les habitudes de l’àge des Antonins ou des premiers Sévères. On peut donc, avec probabilité, faire remonter l’établissement de ce marché au premier quart du IIIe siècle. En tout cas, il n’était pas contemporain de la fondation de la ville et de son tracé primitif.
A quelques pas du piédestal qui porte les noms de Cornelia Valentina Tucciana, on a recueilli une statue de femme décapitée, qui avait été employée dans un mur de très basse époque. Il est bien difficile de ne pas y voir l’image de celle qui, avec son mari, avait bâti le macellum. Il suffit, au reste, de jeter un coup d’œil sur cette statue (fig. 84) pour voir qu’elle ne diffère pas des productions courantes de la technique industrielle.
Nous avons déjà reproduit à la figure 49 le dessin d’une statue toute semblable qu’on a retrouvée dans les déblais du théâtre. L’une et l’autre ne peuvent donner qu’une idée peu flatteuse de l’habileté de certains sculpteurs locaux.
Entrons maintenant dans le marché. Il se composait d’une cour centrale entourée de portiques ; de deux côtés, au Nord et au Sud, avaient été disposées des boutiques.
Fig. 84. — Statue de Cornelia Valentina (d’après une photographie de M. Cagnat).
offrant cette particularité la tribu est mentionnée (C. I. L., VIII, 2391; cf. R. Cagnat dans la
(C.I.L., VIIIp 12376, 12378, 12379,12382, Revue de philologie , 1895, p. 214 et sqq.) est etc.); le seul qu’on puisse dater à peu près de la première moitié du 111e siècle.
LE MARCHE
La cour, à ciel ouvert, est longue de 2$ mètres et large de 19 Un bassin carré en ornait le centre (fig. 85). 11 était formé par de grandes plaques de pierre, posées de champ et encastrées dans des montants garnis de rainure : on voit encore dans le dallage le sillon pratiqué pour permettre à l’eau répandue autour de la fontaine de s’écouler lorsque le pavage eut subi un tassement, et le trou par où l’eau du bassin s’échappait dans l’égout. Le sol
Fig. 85. — Fontaine du marché (d’après une photographie de M. Cagnat).
de la cour est couvert de belles dalles qui ont relativement peu souffert.
Sur plusieurs endroits on a recueilli des bases de statues avec inscriptions. Deux d’entre elles s’élèvent contre la face méridionale du portique, disposées à droite et à gauche de la partie centrale et répondant à celles que nous avons déjà signalées de chaque côté de la porte d’entrée; deux autres sont placées au milieu du côté occidental en avant de la quatrième et de la cinquième colonnes. Peut-être y en avait-il d’autres aussi sur le côté oriental.
LE MARCHÉ
Toutes nous offrent les noms du fondateur et de la fondatrice du marché.
Côté méridional, à droite (l) :
S E RT I O OPTANTIVS
M • P L O T I O ■ FAV ST O EQjR • PRAEF - COH m ITYRAEORVM TRI B • COH ■ I • FL- CANA THENORVM-PRAE / AL-I-FL - GALLORVM TAV RI A NAE • FL • P • P SACERDOTI VRBIS M POMPEIVS Q V I N TI AN VS EQ- R • FL • PP PARENTI CARIS S I M O
Sertio O plantais. M. Plotio Fausto eq(uiti) r(omano) praef(ecto) coh(ortis) III Ityraeorum, trib(uno) coh(ortis) I Fl(aviae Canathenorum, prae[f](ecto) al(ae) I Fl(aviae) Gallorum Taurianae, fl(amini) p(er)p(etuo), sacerdoti Lirbis, M. Pompeius Quintianus eq(ues) r(omanus) fl(amen) p(er)p(etuiis) parenti carissimo.
(i) C.I. L., VIII, 17904.
A gauche (2) :
SERTIAE
CORNE LIAE VALEN T I N A E TVCCIA NAE CONIVGI M PLOTI F AV STI A MILIT- IIS- FL PP HONESTAE MEMO RIAE FEMINAE M POMPEIVS QJVIN TI AN VS EQ^R-FL-PP PARENTI OPTIMAE OPTANTIVS
Sertiae. Corneliae V aient inae Tnccianae conjugi M. Ploti(i) Fausti a militiis, fl(amini) p(er)p(etuo) honestae memoriae feminae, M. Pompeius Quintianus eq(ues) r(omanus) fl(amen) p(er)p(etuus) parenti optimae. — Optantius.
(2) Ibid., 17905.
LE MARCHÉ
Sur un autre piédestal du macellum on lit(l):
Sertio. M. Plotio Fausto eq(uiti) r(omano) praef(ecto) coh(ortis) III Ityraeorum, trib(uno) coh(ortis) I Fl(aviae) Canathenorum, praef(ecto) alae I Fl(aviae) Gallorum Taurianae, fl(amini) p(er)p(e)tuo) Plotius Thallus alufnnus patrono benignissimo.
(1) C. I.L. , 2394. Nous donnons ici le facsimilé de cette inscription à l’appui de la date que nous avons assignée à cette série de mo¬
numents honorifiques semblables. La forme des lettres accuse bien le 11e ou le début du 111e siècle.
LE MARCHÉ
Un quatrième porte (l):
CORNELIAE VALENT INAE TVCCIANAE & F L & P P <*M<*PLOTIVS FAV S T V S A ' MILITtfFLtfPP#
C O N I V G I DESIDERAN T I S S I M A E
Sertiae. Corneliae Valentinae Tiiccianae fl(aminicae) p(er)p(etuae), M. P loti lis Faust us a milit(iis fl(amen) p(er)p(etuus) conjugi desiderantissimae.
On le voit, cet édifice était donc rempli de souvenirs relatifs à M. Plotius Faustus et à sa femme. Dans le désir de perpétuer la mémoire de ces deux généreux habitants de Thamugadi, on avait été jusqu’à inscrire leur nom sur les frises de la colonnade méridionale. Cinq de ces frises ont été retrouvées, agrémentées chacune d’une lettre, qui, rapprochées, donnent le mot SERTI — - nous reproduisons à la figure 87 celle qui est ornée de la lettre E ; — il ne manque que la sixième frise, qui portait certainement la lettre O. Il est donc juste de donner à cet édifice le nom de « Marché des Sertii ».
(r) C. I. L VIII, 2397.
LE MARCHÉ
Les portiques Nord, Est et Ouest, plus élevés que la cour de la hauteur d’une marche, étaient soutenus par six colonnes sur le côté Nord, par huit et une demi-colonne sur les autres, en comptant deux fois les colonnes élevées aux angles. Ces colonnes, qui sont lisses, mesurent 3m,$o de hauteur: le chapiteau, d’ordre corinthien, est décoré non de feuilles d’acanthe mais de feuilles d’eau ou plutôt de feuilles dépourvues de détails, ainsi qu’on peut s’en rendre compte aisément en se reportant à la figure 88 et aux différentes planches qui représentent le marché; c’est d’ailleurs là une particularité assez fréquente dans les ruines africaines.
Fig. 8£. — ■ Chapiteau du marché.
Les déblais ont fourni les entablements complets de plusieurs colonnes, ainsi que les sommiers et les claveaux des arcs qu’elles soutenaient; nous en donnons une restauration à la figure 89.
Le portique de l’Est ne prête à aucune remarque; il n’en est pas de même de celui de l’Ouest. Là, entre la quatrième et la cinquième colonnes, dans l’axe de la porte d’entrée latérale, on remarque sur le dallage des vestiges de scellement importants, comme s’il y avait eu à cet endroit une grille, une balustrade, destinée à empêcher l’accès du portique de ce côté ou à protéger quelque objet. Et, en effet, dans le même axe, contre le mur du fond, se voient sur le sol les traces de dalles verticales qui limitaient un espace
Fig. 89. — Trois colonnes du portique sud du marché restaurées, avec leur entablement (d’après les indications fournies par M. Ballu).
long de im,6$ et large de i mètre; elles constituaient sans doute le revêtement extérieur d’un massif de blocage, comme ceux qui formaient les bases honorifiques du forum (voir plus haut). En ce cas il faudrait supposer à cette place fexistence de quelque statue, de quelque groupe. Il est évident qu’on peut penser aussi à un autre monument d’un genre tout différent, par exemple à une de ces tables de poids et mesures qui existaient sur les places publiques ou dans les marchés (l), et qui en constituaient un des éléments essentiels. Il n’est pas besoin de chercher longtemps pour en trouver des spécimens, à Pompéi ou ailleurs (2). Tout cela, malheureusement, reste dans le domaine de l’hypothèse, les fouilles n’ayant fourni aucun indice qui puisse nous fixer.
Mais les parties les plus intéressantes de l’édifice sont les rangées de boutiques qui garnissent les côtés Nord et Sud du macellum. Du côté du Nord, elles étaient, au moment de leur découverte, en assez mauvais état de conservation : les murs qui séparaient chaque pièce de sa voisine ont pourtant laissé sur le sol la trace certaine de leur existence. Elles avaient été saccagées dès l’antiquité, et les tables de pierre qui formaient l’étal des marchands avaient été employées à des restaurations sur la place du marché. Ce qui en reste permet cependant de voir que leur aménagement intérieur était tout à fait semblable à celui des boutiques qui garnissent l’hémicycle du fond.
Le sol de celui-ci est plus élevé d’une marche que les portiques latéraux; il fallait donc monter deux degrés pour y accéder de la place. Il existe dans le pavement, au pied de certaines des colonnes du portique, des traces semblables à des traces de scellement, dont la raison d’être est assez difficile à reconnaître. On remarquera aussi sur une des marches de l’escalier, à droite, une inscription
(i) Ces tables (ponderarium) sont citées en (2) Breton, Pompria, p. 137; Overbeck,
particulier dans une inscription d’Aumale Pompeji , p. 63 et suiv. ; Domaszewski, Arcb.
(C. I. L., VIII, 9062 : [M]acellum cum porti- epigr. Mittheilungen, 1892, p. 144 et suiv. cïbus [et po]nderibus omnibusque o[rnani]entis) .
LE MARCHÉ
gravée par quelque désœuvré; elle ne contient que les premières lettres de l’alphabet, en capitales: dans tous les temps les enfants ou les gens peu lettrés ont pris les murs et les pavés comme confidents de leurs progrès en écriture. Pompéi, pour ne citer que cette ville dans l’antiquité, nous a fourni de nombreux spécimens d’alphabets cursifs ou capitaux, souvent instructifs pour l’histoire de la paléographie latine (l). Celui de Timgad n’apprend rien à cet égard.
L'hémicycle est divisé en sept chambres égales et limitées par des murs latéraux à parements non parallèles dont l’axe tend au centre du demi-cercle comme aussi l’axe des chambres elles-mêmes. La face de chacune d’elles offre une particularité instructive. L’entrée en est barrée à un mètre environ du sol par une large dalle de granit bleu, longue de im,$o environ, engagée par ses deux extrémités dans la maçonnerie et soutenue par deux montants, le tout faisant légèrement saillie en dehors de la boutique. C’est là que les marchands exposaient les denrées qu’ils offraient au public et les débitaient. Nous en avons fait dessiner une vue de détails (fig. 90) ; les poteries qui s’y remarquent sur la table et sur le sol ont été trouvées dans la boutique même représentée par notre illustration. Il fallait donc, pour entrer dans ces chambres, passer sous l’étal, ainsi que cela se pratique aujourd’hui encore dans plus d’une boutique d’Algérie ou de Tunisie; les heures du marché écoulées, on sortait comme on était entré. Aucune trace, ni sur le sol ni ailleurs, ne permet de croire qu’on pût fermer la boutique pendant les absences du marchand. Jamais, croyons-nous, on n’avait encore rencontré une disposition semblable, les différents macellum dont on a retrouvé les restes étant entièrement dévastés. On peut maintenant se représenter, autrement que par des suppositions ou par des comparaisons avec ce qui existe à notre époque, la façon dont les marchés étaient installés; les mensae lapideae que deux riches
(1) C. I. L ., IV, nos25i4 à 2549 (c), 3206 à 3222.
citoyens établirent dans le macellum de Villajoyosa W devaient ressembler à celles de Timgad et les meritoriae que fit bâtir L. Mammius Maximus à Herculanum (2) ne pouvaient pas différer beaucoup des boutiques construites aux frais de M. Plotius Faustus et de sa femme.
Grâce aux fragments découverts au cours des fouilles, on peut se
Fig. 90. — Une table du marché (d’après une photographie de M. Cagnat).
rendre un compte exact du procédé employé pour la couverture de cet hémicycle. La partie rectiligne était couronnée par un mur pignon supporté par cinq arcades, reposant sur quatre colonnes et deux demi- colonnes surmontées d’un entablement isolé, c’est-à-dire avec les quatre faces libres. Le mur demi-circulaire était percé par de
(1) C. I. L., II' 3570: M. Sempronius Hymnus suo et M . Semproni Reburri fili(i) sui nomine macellum vetustate conlapsum sua pecunia restituerunt itemque et mensas lapideas posuerunt.
(2) C. I. L., X, 1450 : [L. Mani]mius Maximus macellu[m cum o]rnamentis et mer[i]~ tor\is sua pec(unia) f(aciendum) c(uravit) id]emq(ue) dedicatione [ populo epulum dédit.] '
LE MARCHÉ
larges arcs au nombre de neuf. De belles consoles portaient de jolies colonnettes en marbre cannelées en spirale, mesurant om:jo, de diamètre et hautes de 3 m , o ^ ; leur entablement, encore intact, recevait les abouts des fermes rayonnantes de la charpente dont les entraits et les arbalétriers convergeaient vers f axe du mur droit. L’ordonnance architecturale des corbeaux qui supportaient les colonnettes était très analogue au motif qui décorait les niches de la porte triomphale de Trajan, mais les consoles du macellum sont bien plus fines et d’une forme bien plus étudiée que celles de la porte. Il en a été retrouvé dix; les panneaux délicatement sculptés qui en ornent les faces latérales et les dessous représentent des figures, des feuillages, des cornes d’abondance, des tètes, des rinceaux, des vases, etc. La figure 91 contient le dessin de quatre d’entre elles et un sujet emprunté à une cinquième. On y voit un mélange tout à fait intéressant
de motifs ordinaires à l’art romain et d’ornements traités avec le carac-
tère de l’art gréco-byzantin. Ces morceaux n’appartiennent point au début du 111e siècle; ils seraient bien plutôt voisins du Vf; ils rappellent ceux que M. Saladin a dessinés dans plusieurs édifices de la Tunisie, en particulier à Henchir-GoubeuL'L Cet auteur attribue ceux-ci à une période qu’il appelle période latine de l’architecture byzantine africaine1 (2), bien qu’elle soit, il est le premier à le dire, antérieure à la conquête du pays par les* soldats de Byzance, et qui s’étendrait d’après lui à peu près du milieu du IVe au milieu du Ve siècle de notre ère. Une telle constatation, que les trouvailles postérieures faites par le service des Monuments historiques à Tébessa ont confirmée d’une façon éclatante (3) entraîne une conclusion. Si fhémicyle de l’édifice fondé par Plotius Faustus était décoré de consoles de style latino-byzantin, c’est qu’il a été couvert
(1) Saladin, Description des Antiquités de la Régence de Tunis, I, p. 143 et suiv.
(2) Recherche des Antiquités dans le Nord de l’Afrique, p. 154.
(3) [L’existence d’un art latino-byzantin, antérieur à la reprise de l’Afrique sur les Van¬
dales par les soldats de Justinien, que ses études personnelles l’ont amené à constater, sera défnontrée par M. Ballu dans le travail qu'il imprime en ce moment sur le monastère et la basilique de Tébessa.] R. C.
LE MARCHÉ
ou reconstruit à une date très postérieure à celle où vivait le fondateur(l). Aussi bien trouverait-on d’autres indices de réparations successives, en particulier dans les murs latéraux où sont entrés des matériaux, même des fragments de colonnes, empruntés à d’autres monuments. C’est ainsi que le mur de droite contenait une tombe ornée du buste du défunt. Particularité plus probante encore; parmi les pierres employées dans la construction de Y hémicycle, nous en avons remarqué une où étaient gravés les mots (2) :
prasT iniae
qu’on a essayé de faire disparaître ensuite par un martelage. Or Prastinia Pacata est la fdle d’un légat de Numidie, C. Prastina Pacatus Messalinus, qui fut en fonctions au milieu du 11e siècle (144 à 146) (3). La découverte d’un piédestal avec inscription honorifique du haut empire au milieu des débris de la construction, si nous ne sommes pas en présence d’une pièce mise au rebut par le marbrier lui-même, indique assurément des remaniements de basse époque.
A tous les moments de l’existence de la cité un marché était un monument indispensable à la commodité des habitants. On conçoit aisément qu’on ait eu besoin de l’entretenir et même de le relever en partie à la suite de quelque accident. Si on a apporté autant de soin à son ornementation, c’est, sans aucun doute encore,
(1) Ce n’est pas sans raison que, dans la salle voisine du m'acellum que nous décrirons plus loin, la place d’honneur est occupée par une inscription, gravée en l’honneur d’un gouverneur du pays, contemporain de Valen¬
tinien. Voir plus bas p. 208.
(3) Pallu de Lessert, Fastes de la Numidie, p. 357 et suiv.
LE MARCHÉ
grâce à quelque générosité privée : les Sertii auront trouvé des imitateurs et des rivaux.
Le macellum était, ainsi que nous l’avons dit plus haut, précédé d’un portique. D'une part celui-ci s’ouvrait sur la voie du Capitole ; de l’autre, il donnait accès, par deux marches (l), à une sorte de terrasse, qui, se dirigeant vers le decumamis, bordait la face occidentale de la place du marché. A un certain moment, il est certain qu’on a voulu fermer cette communication par une balustrade,
Fig. 92. — Le coin occidental de la place du marché (d’après une photographie de M. Ballu).
comme le prouvent des entailles creusées dans la base de la dernière colonne du portique et dans celle du pilastre qui lui correspond ; on a même retrouvé des parties de la balustrade elle-même.
L’extrémité de cette terrasse, à l’angle Sud-Ouest de la place, offre une disposition digne de remarque. 11 y avait été aménagé, ainsi qu’on peut le voir sur le plan, une grande niche rectangulaire en-
(1) Ces deux marches n’ont ensemble que terrasse est exactement de niveau avec la la hauteur d’une seule, de telle sorte que la place.
cadrée de deux pilastres d’ordre corinthien. On en a retrouvé les deux bases et un des chapiteaux; ils sont visibles à la figure 92. Mais ceci est un remaniement postérieur. Primitivement, au lieu d’une niche, existait un passage par où l’on pouvait pénétrer dans un portique qui longeait tout le côté extérieur occidental du macellum et qui permettait de regagner la voie du Capitole, en faisant le tour de l’édifice. Dix bases de colonne, surmontées de fûts tronqués, indiquent encore la présence de ce portique large de 3 m , 3 0 ; il ne semble pas que le sol en ait été jamais dallé (fig. 93). Pro-
Fig. 93. — Portique latéral du marché (d’après une photographie de M. Ballu).
menade, ou emplacement réservé à la vente de certaines marchandises — il est bien évident qu’on ne saurait préciser — l’étendue de terrain qui avoisine le portique latéral du marché, quelle que fût sa destination, facilitait la circulation du public, tandis que la colonnade augmentait la surface de l’abri, assez restreint, offert par les portiques fort étroits, somme toute, du macellum.
La terrasse, dont nous avons parlé plus haut, longe le mur extérieur d’un petit édifice assez semblable, pour la forme, au macellum, mais de proportions plus restreintes. Il consiste en une salle
LE MARCHE
rectangulaire dont la longueur est de 24™, 2$ et la largeur de iom,40. La face méridionale est décorée d’un petit hémicycle. Il n’a jamais possédé de cour intérieure entourée de portiques; la salle unique qui composait le monument était certainement couverte d’une charpente en bois, comme celle de la basilique du forum, reposant directement sur les murs latéraux. Deux portes
Fig. 94. — Entrée de i’annexe du marché (d’après une photographie de M. Cagnat).
permettaient d’y pénétrer. L'une donnait sur la terrasse bordant la place, plus élevée que le sol de l’édifice de la hauteur de trois marches; l’autre sur le decumanus. Cette dernière était précédée d’un petit portiqufll quatre colonnes, qu’un escalier de sept marches reliait à lcüue (voir fig. 94).
Le sol du monument est en grande partie formé de belles celles de granit bleu. A la partie centrale, ce dallage fait place à un pavement un peu différent : sur un espace large de 6m,40 et long de 6m,2^, des carrés de om,$8 de côté environ, en porphyre rose et
LE MARCHE 207
calcaire noir alternés, forment comme une sorte de grand damier (fig. Nous ne croyons pas — — ^ - — — -
qu’il soit possible de donner une explication certaine de cette particularité.
La niche en forme d’hémicycle qui termine le monument vers le Sud mesure environ 4 mètres de diamètre; on y accédait par deux marches. Deux pilastres en encadraient l’ouverture — les chapiteaux corinthiens ont été retrouvés (voir la
Fig. 95. — Intérieur de l’annexe du marché (d’après une photographie de M. Ballu).
Fig. 96. — Fond de l’annexe du marché (d’après une photographie de M. Ballu).
fig. 96); un enduit qu’on peut supposer richement décoré recouvrait les matériaux ordinaires dont se composait le mur (montants de
LE MARCHÉ
pierre reliés par du blocage et des briques) ; enfin, un joli piédestal avec pilastres cannelés, disposés aux angles, et corniche rehaussée d’oves et autres ornements en occupait le centre. On y lit l’inscription suivante (l) :
CONCORDIAe D • D • N • N • VA LE N Tl NIANLET - VALEN TISPERPETVO RVMAVGG-PV BLILIVS-CAE 1 O N 1 V S • C A E C I N A • A L B I N V S • V C-CON S V L A R I S S E X • FA S CA L 1 S • P R O V 1 N C I A E • N V M 1 DIAE POSVIT CVRANTE AE L I O I V L I A N O F L • P • C V R A T O R E • R • P
Concordia[e ] d(ominorum) n(ostronun duonim ) Valentiniani et V alentis perpetuonim Aug(iistonim) Piibldius Caeionius Caecina Albinus v(ir) c(larissimus) , consularis sexfascalis provinciae Niimidiae posuit, curante Aelio Juliano fl(amine) p(erpetno), curatore r(ei) p(ublicae).
Ce Publilius Caeionius Caecina Albinus est le restaurateur du portique antérieur de la cour du Capitole (voir plus haut, p. i j f). Il
(i) Bull. arch. du Comité des travaux historiques, 1894, P- 361, n° 73.
est bien probable qu’il restaura également le marché, ainsi que nous l’avons déjà dit, et ses dépendances.
Plusieurs inscriptions ont été encore trouvées dans les déblais du monument.
La première, qui existait en double exemplaire, était gravée sur une dalle haute de im,qo et large de 1 mètre environ. Elle rappelait la fondation du macellum par Plotius Faustus et sa femme :