‹ Timgad, une cité africaine sous l'empire romainChapitre 7 sur 47 · I AN · texte numérisé non relu

I AN

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LE FORUM

Du reste, à l’appui d’une telle identification on peut encore apporter une autre preuve. C’est, en effet, dans la curie qu’ont été rencontrés, à une dizaine d’années d’intervalle, ces deux « album », bien connus des épigraphistes, qui nous font connaître la composition du Conseil municipal de Timgad vers la fin du IVe siècle. Le premier a été découvert par M. Masqueray en 1875; ^ a été reproduit au Corpus înscrïptionum Latinarum et est actuellement déposé au Musée du Louvre ; nous en donnons la reproduction à la planche VI 1 1 ; le second s’est retrouvé fragmenté en sept morceaux dans les fouilles du Service des Monuments historiques : il a été communiqué à la société de Constantine1 * (3) 4 et a donné lieu dernièrement à un savant article de M. Joh. Schmidt^. (Voir le texte à la page précédente d’après la copie de Duthoit et la nôtre.)

N’y a-t-il pas tout lieu de croire que des listes de cette sorte étaient affichées dans la curie plutôt que partout ailleurs, et que, par suite, l’édifice où l’on en a recueilli les restes est précisément la curie ?

Cette constatation est fort intéressante à faire, et il convient d’y insister; car c’est la première fois, à notre connaissance, du moins, que l’on se trouve d’une façon certaine en présence d’une curie municipale, dans la partie occidentale de l’empire. Il ne sera pas inutile, avant d’achever ce qui nous reste à dire de cet édifice, d’en comparer le plan avec celui de quelques-uns des monuments analogues que l’on avait reconnus conjecturalement ailleurs^.

On sait que la curie bâtie par Auguste à Rome, en souvenir de son père adoptif, est aujourd’hui recouverte par l’Eglise Santo-

(1) Rec. de Constantine, XVII, p. 441 et suiv. M. Masqueray avait déjà fait remarquer que cette découverte « déterminait d’une façon rigoureuse l’emplacement de la curie ».

(3) Rec. de Constantine, XXIII, p. 240etsuiv.

(4) Rhein. Muséum, XLVII, p. 1 14 et suiv.;

(4) Nous laissons de côté naturellement les bouleutérion grecs, bien que quelquesuns ne soient pas sans analogie. (Cf. par exemple le plan du bouleutérion de Mantinée' découvert par M. Fougères: Bull, de corr. hellén., 1890, p. 256.)

LE FORUM

Adriano ; mais ceux qui se sont occupés de la topographie de la ville de Rome sont d’accord pour reconnaître que les fondations de cette église sont antiques (l). Or, la forme de ces fondations rappelle celle de la curie de Timgad ; c’est une similitude qu’il importe de signaler. Ajoutons un détail dont on verra plus loin l’intérêt : l’entrée de la curie romaine était tournée du côté du forum, de telle sorte que les sénateurs pouvaient aisément monter sur les rostres, en quittant leur salle de réunion, lorsqu’ils avaient à communiquer au peuple le résultat de leurs délibérations.

A Pompéi, il y a plusieurs édifices auxquels on a donné le nom de curie. On a cru d’abord pouvoir désigner ainsi une construction, située à côté du marché, sur le forum (2) ; c’est une opinion à laquelle les derniers auteurs qui se sont occupés de Pompéi ont renoncé. On pense généralement aujourd’hui que les séances du conseil municipal se tenaient dans l’une des trois salles qui limitent le forum vers le sud. Ces trois salles, de grandeur inégale et diversement décorées, offrent cependant une certaine similitude : leur forme générale est celle d’un rectangle et chacune d’elles se termine par une niche, rectangulaire ou demi-circulaire, qui devait renfermer jadis une statue(3). Aussi, est-on embarrassé pour décider laquelle d’entre elles mérite proprement le nom de curie. Contrairement à l’opinion de Nissen, M. Overbeck s’est décidé en faveur de la pièce centrale (4), dont nous donnons le plan à la figure 19 d’après cet auteur(C

(1) Jordan, Topographie der Stadt Rom, I, p. 253 et suiv., et les plans qu’il donne du forum. Cf. surtout un plan de l’église, c’està-dire de la curie, au xvic siècle d’après Salvestro dans Lanciani, Ancient Rom in the light of recent discoveries, p. 80 (planche annexée).

(2) Voir, par exemple, Breton, Pompeia,

(3) Cf. Overbeck (Pompeji, Ap édit., p. 128 et suiv.), qui adopte en cela les conclusions de M. Fiorelli.

(4) Ibid., p. 139 et suiv. : « Évidemment,

dit-il (p. 142), la pièce du milieu était la principale ; la forme de l’entrée prouve qu’on n’y admettait que des personnages de choix. Dans la grande et haute niche, à côté de Jupiter, il n’y avait guère que l’empereur qui pût trouver place. A ses pieds siégeait, suivant toute vraisemblance, le sénat de la colonie. » M. Nissen en fait un aerarium (Pompejanische Studien, p. 306 et suiv.).

(5) Voir aussi pour le plan de cet édifice Mazois, Ruines de Pompéi, III, pl. xxxvm et p. 52. Il veut y reconnaître un tribunal.

On y entrait par deux escaliers placés aux extrémités d’un perron, et on y pénétrait par une porte de 3 m, 1 5 . Au fond, une grande niche large de 3™, 70 était jadis ornée d’une ou plusieurs statues. Une série de piédestaux, qui ont dû supporter chacun une colonne, est adossée aux deux murailles latérales.

La comparaison de ce plan avec celui de la curie de Timgad apporte une confirmation sérieuse aux conclusions de M. Overbeck.

Le forum de Veleia, dont nous avons déjà parlé et sur lequel nous reviendrons plus longuement ci-dessous, contient aussi un édifice qui ressemble singulièrement à la salle des séances du conseil municipal de Timgad. Antolini, qui en a donné une restitution, y voyait la demeure du prêtre chargé de la célébration du culte dans le temple voisin (l). C’est une conjecture sans aucun fondement. On peut porter le même jugement sur les attributions faites à propos d’autres villes, par exemple, Silchester, où M. Joyce a cru reconnaître la curie dans une salle demi-circulaire, au fond de la basilique (2) et Henchir- Sidi- Ali-bel- Gassem (Tunisie), où Tissot(3) a désigné ainsi un édifice rectangulaire, précédé d’une cour avec portiques et muni d’un sous-sol voûté (4). Aucun des documents trouvés dans ces édifices, aucune des dispositions architecturales qu’on y a relevées n’autorise à être affirmatif sur leur destination ancienne.

En somme, la reconnaissance certaine de la curie de Timgad permet de porter un jugement plus éclairé sur l’attribution de certains édifices découverts ailleurs et sera d’une grande utilité pour ceux qui seront appelés à fouiller à l’avenir un forum avec les édifices qui y sont réunis.

(1) Rovine di Veleia, p. 44.

(2) Archaeologia, XL VI, p. 349.

(3) Géogr. comparée de la province romaine

d'Afrique, II, p. 283.

(4) M. le Dr Carton en a donné le plan et la description dans le Bulletin archéologique du Comité, 1891, p. 167 et suiv.

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Les objets trouvés au cours des fouilles dans les ruines de la curie

n’apprennent presque rien sur son aménagement intérieur. 11 faut pourtant faire mention ici d’une statue mutilée, en marbre blanc, découverte par M. Milvoy pendant les travaux de déblaiement^1 2). Elle est en deux morceaux, si tant est que les morceaux appartiennent au même ensemble, ce qui n’est pas absolument certain. Le rapprochement en est aujourd’hui assez difficile à faire, la tète étant encastrée dans une niche, le long de la maison construite par le Service des Monuments historiques au milieu des ruines, et le corps ayant été transporté au Musée de Lambèse. Celuici est couvert d’une cuirasse analogue à celle que portent toutes les statues d’empereurs. Elle est ornée d’un aigle au centre et de chimères sur les pectoraux; chacun des morceaux de cuir ou de métal, en forme de dent, qui la terminent est décoré d’un mascaron ; de longs lambrequins flottants en cuir pendent sur les cuisses. On aperçoit un morceau du pahidamentum sur la poitrine, et, au-dessous, cette ceinture d’étoffe ou de peau mince, habituelle aux figures d’empereurs et de généraux, où l’on voit un insigne du com- Fig. 20 bis. mandement militaire^). La tête n’est guère mieux conservée ; le nez et la partie antérieure de la figure ont parti-

(1) Ville romaine de Thamugas, p. 9.

(2) Le dessin est exécuté d’après une photographie que nous devons à l’obligeance de

MM. Audollent et Letaille.

(3) Saglio, Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines , s. v. Cingulum.

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culièrement souffert ; la triple couronne de lauriers qui surmontait la chevelure, la chevelure et la barbe sont moins mutilées. Leur arrangement et ce qui reste de la figure permettent d’y reconnaître avec grande probabilité une image d’Antonin le Pieux (I).

Cette attribution trouve une confirmation dans la présence à l’entrée de la curie, à droite et à gauche, de deux piédestaux que nous avons déjà signalés. On y lit des inscriptions dont voici le texte :

Piédestal de droite (2)

I M P • C A E S T • A E L I O H A D R I A N O A N T O N 1 N O A V G • P 1 O • P • P M • C A E L I V S M • F • HORAT IA

saTvrninvs

OB HONOR çTqL Inlata RPSVM HONORARIA EX HS VN POSVIT IDEMQ DED D D

Piédestal de gauche ^

M ■ A V RE L I O CAES

M . ■ C A E L I V S M • F • HORAT IA S A T V R N I N VS OB HONOREM Q Q__ INLATA R P S V M • HONORA RIA EX HS VÏÏPO SVlT ID DED D D

On voit que ces deux piédestaux supportaient les statues, fun d’Antonin le Pieux, l’autre de Marc Aurèle ; tous deux avaient été faits par un magistrat de la colonie, M. Caelius Saturninus, à l’occasion de son élévation au duumvirat quinquennal et chacun de

(i) M. Moliner-Violle, Thimgadl, p. 50 et planche annexée à la page 65, n° 3, donne comme appartenant peut-être à cette statue une main qui tient un sceptre.

(3) Ibid., 17864. Cf. Poulie, Rec. de Constantine, XXIII, p. 229.

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ces monuments honorifiques lui avait coûté $000 sesterces. Ces bases sont, en effet, absolument semblables, par la forme, par l’ornementation, par la gravure et par la rédaction même des inscriptions: elles ont été placées ensemble à l’endroit où on les a retrouvées dans les fouilles et où elles sont encore aujourd’hui.

Il est tout naturel de supposer que celle qui présente le nom d’Antonin le Pieux a supporté jadis la statue de cet empereur, reproduite à la page 42, qui gisait par terre, à quelques pas seulement, dans les ruines de la curie.

Il serait intéressant de savoir en quelle année précise ces statues ont été élevées ; malheureusement, dans ces inscriptions, on n’a pas pris soin d’indiquer avec détail les titres de l’empereur et de son fds ; la puissance tribunice du premier et les consulats du second ont été omis à dessein, faute de place sans doute. Nous en sommes donc réduits à fixer les limites extrêmes dans lesquelles on doit se renfermer. Marc Aurèle reçut le titre de César en 139 et le garda jusqu’à la mort d’Antonin le Pieux, en 16 1. C est dans cet espace de 22 ans que se place l'érection de ces deux monuments et ce nouvel embellissement de la curie.

Voilà, au reste, tout ce que nous pouvons connaître de l'aménagement intérieur de l’édifice. Peut-être, cependant, les traces de balustrades que nous avons signalées sur la plate-forme du fond indiquent-elles la place du siège curule où le président du sénat s’asseyait.

Il ne nous reste plus qu’à rappeler, pour mémoire et sans rien affirmer dans le cas spécial de la curie de Timgad, les conseils théoriques que Vitruve donne en vue de la construction des hôtels de ville.

Celui-ci, dit-il(l), « doit répondre à l’importance du municipe ou de la cité. S’il est carré, la largeur qu’on lui aura donnée plus la moitié de cette largeur établira la mesure de sa hauteur ; s'il était

(1) De architecte V, i.

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oblong on ajouterait la longueur à la largeur ; puis on donnerait la moitié du tout à la hauteur au-dessous du plafond(l).

« De plus, il faut que les murs intérieurs soient, vers la moitié de la hauteur, entourés d’une corniche en menuiserie ou en stuc. Autrement, la voix des interlocuteurs, se perdant dans l’espace, ne pourrait être saisie par les auditeurs ; au lieu que la corniche qui entoure les murs, arrêtant la voix dans la partie inférieure, ne lui permet pas de se dissiper en s’élevant dans les airs, avant d’avoir pénétré dans les oreilles. »

Fig. 2i. — Abords de la curie (photographie de M. Cagnat).

Le portique du forum s’arrête à l’alignement du mur septentrional de la curie. Le prolongement en est divisé en deux parties

(i) Si l’on avait suivi les conseils de Végèce de largeur, la hauteur de la salle jusqu’au

pour la construction de la curie de Timgad, . , , . ,, A .15+10

+ , . , , . , plafond aurait du etre de — - - = I2m,50.

celle-ci ayant 15 métrés de longueur, a compter r 2

des colonnes qui en marquent l’entrée, sur 10

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par un mur qui regarde la place et contre lequel est appuyée une grande base très semblable par l’ornementation au soubassement des deux fontaines que nous avons décrites en parlant du decumanns (l) (fig. 21), On y lit une longue inscription qui a été merveilleusement conservée (2).

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