‹ Timon d'AthènesChapitre 24 sur 29 · SCENE H · texte numérisé non relu

SCENE H

APEMANTUS, TIMON.

APEMANTUS.

Dans les maisons d'Athène on fait courir le bruit Que lu singes mon ton, répètes mes préceptes Au point qu'on te prendrait pour un de mes adeptes.

Si j'étais un fripon.

APEMANTUS.

J'en vois un dans ces lieux.

TIMON

C'est que tes propres traits se peignent dans mes yeux.

APEMANTUS.

Le monde le déplaît?

TIMON

Il m'est insupportable.

APEMANTUS.

Tu l'aimais bien naguère.

TIMON

Aillant que toi ma table.

APEMANTUS.

Ce if est que par dépit de l'être ruine

Que lu Tas pris en haine et Tas abandonné.

Ta vertu n'est qu'un masque et tu ne fais divorce

Avec les vanités du monde que par force ;

Et si tu recouvrais tes biens jetés au vent,

Tu redeviendrais fat et fou comme devant.

Tu vis dans une grotte à* la misère en proie,

Tandis que tes flatteurs parés d'or et de soie,

Enivrés de plaisirs, aux dignités élus,

De toi, ni de tes dons, ne se souviennent plus.

Va ! deviens à ion tour flalieur el parasite ; Relève ta maison comme lu l'as détruite :

Baisse cet œil allier, courbe la léle ; apprends A ployer le genou devant l'orgueil des grands. De ton maître au réveil encombre le passage ; Compose sur ses traits les traits de ton visage ; Léger avec le jeune et grave avec le vieux, Pleure quand il gémit, ris quand il est joyeux; A ton tour, ô Timon ! souffre qu'on le maltraite ; Menls, déraisonne, rampe, et ta fortune est faite. Toi chez qui tous les gueux étaient les bienvenus, Les secrets de leur art à fond te sont connus ; Ils ont bu ta fortune ainsi que des éponges, Et tu sais à quel taux ils vendent leurs mensonges.

TIMON

Bourreau, ne te plains pas! Je t'ai payé les tiens.

APEMANTUS.

Je viens de te prouver...

TIMON

Retourne d'où tu viens.

Tu veux rester seul?

TIMON

Oui.

APEMANTUS.

Pour méditer un crime?

TIMON

Laisse-moi : de ces monts je veux gravir la cime,

Mettre à mes pieds la terre et ses vils habitants, Contempler les soleils dans l'espace flottants, Et m'endormir au bruit de la vogue azurée.

APEMANTUS.

Raccommode plutôt la robe déchirée.

TIMON

Elle est à moi du moins.

APEMANTUS.

Mais quand viendra l'hiver...

Tu n'auras plus mon feu.

APEMANTUS.

Pauvre, mais toujours fier!

TIMON

Oui, de n'être pas toi.

APEMANTUS.

Reste un bavard acerbe.

TIMON

Que votre vie à tous n'esl-elle en ce brin d'herbe !

IL arrache de l'herbe et la mange.

APEMANTUS.

Tu devrais te tuer puisque tu n'as plus rien, El que l'on ne t'aimait qu'à cause de ton bien.

TIMON

L'Amitié (mot charmant dont la chose est défunte !.) Est l'un des mille noms que f Intérêt emprunte

Pour atteindre à ses fias : il se dit tour à tour Honneur, gloire, vertu, philantropie, amour, Et de le démasquer personne ne s'occupe ; Il trompe avec adresse, et le monde est sa dupe.

Le monde n'y perd rien; il y gagne.

TIMON

Hormis Le chien, seul ami vrai, l'homme n'a point d'amis.

APEMANTUS.

Le chien même fuirait nos caresses funestes Si de notre cuisine il n'attendait les restes. — Athènes te réclame. A ses ordres rends-toi.

TIMON

Des ordres? Nul ici n'en peut donner que moi. Des ordres? On en donne aux gens de ton calibre; Rampe, toi ; mais du moins respecte un homme libre.

APEMANTUS.

Mes soins pour l'emmener...

TIMON

Tes soins sont superflus.

APEMANTUS.

Tu seras bien ici...

TIMON

Quand tu n'y seras plus.

APEMANTUS.

Quitte ce ton d'aigreur et rentre, je t'en prie, Dans Athènes.

TIMON

Jamais ; ces bols sont ma pairie.

APEMANTUS.

Les citoyens l'aimaient.

TIMON

Ils m'aimeraient encor.

APEMANTUS.

Ils t'aimeront, crois-moi.

TIMON

Tant que j'aurai de Tor.

APEMANTUS.

Toi, de l'or?

TIMON

Tiens, regarde.

APEMANTUS.

Oh Tas-tu pris?

TIMON

Qu'importe? En veux-tu? Gorge-l'en.

11 jette «le l'or par terre.

APEMANTUS, à part.

Il faut que j'en emporte.

Haut :

De ces ordures-là souiller mes mains ? Oh non ! C'est un métal infâme.

TIMON

A-t-il reçu ton nom?

APEMANTUS.

Parle, d'où le vienl-ii?

TIMON

Ramasse mon aumône ; Demande-t-on jamais d'où vient ce mêlai jaune?

APEMANTUS.

II est dans ces déserts inutile, impuissant.

TIMON

Tant mieux, il reste pur de larmes et de sang.

Tu naquis sans cervelle et tu mourras de même.

Toujours lu l'es jeté dans l'un ou l'autre extrême ;

On se raillait de loi dans ta prospérité

Pour la délicatesse et ta frivolité ;

Depuis que lu n'as plus ni biens, ni numéraire,

Tu te fais mépriser par un excès contraire.

Toi, dont tous les repas n'étaient que miel et lait,

Tu broutes le gazon...

TIMON

Je fais ce qui me platt, El ne m'informe pas si tu me désapprouves.

' APEMANTUS.

Je veux améliorer l'état où lu le trouves.

TIMON

Bannis-toi de ces lieux.

Quitte-les à ton (our.

TIMON

chêne ! si jamais je sors de ce séjour,

De tes rameaux noueux je veux que tu m'assommes.

APEMAMANTUS.

Eh! le crois-tu sensible?

TIMON

Il Test comme les hommes, Et ne m'interrompis pas.

APEMANTUS.

Que ta méchanceté Te ronge comme un ter ! Que la société Jusque dans ces déserts s'acharne à le poursuivre, Et dans son gouffre impur te force d'aller vivre ! — S'il me resté un quart d'heure à perdre demain soir, Pour le désespérer je reviendrai te voir.

TIMON

Quand le ciel, las enfin de nos vices immondes, A la destruction aura livré les mondes, S'il le laisse vivanl pat haine ou par pitié, Viens alors, et sois sûr d'avoir mon amitié.

APEMANTUS.

A peine on t'aperçoit qu'on dit : C'est un infâme ! Tu porles sur ton front l'écriteau de ion âme.

TIMON

Je veux perdre une pierre 5 le casser les bras.

Al'EMANTUS.

Vieux corbeau !

TIMON

Scélérat ! type des scélérats !

Terre et ciel contre moi semblent d'intelligence. Où trouver un abri contre l'humaine engeance? Père des dieux ! j'étouffe en ton vaste univers ! Je n'en veux rien aimer, rien que ces fruits amers Que chaque jour ma main cueille aux rameaux des

chênes. — Allons, Timon, allons, sois libre; romps tes chaînes ; Dis à la terre vile un éternel adieu.

Prépare ton tombeau. — Repose dans un lieu Où l'écume des flots puisse en baigner la pierre. — Meurs, Timon, mais avant de clore la paupière, Ecris ton épitaphe, — apprends quel fut ton sort Aux hommes à venir, — écris, et que ta mort Tonne éternellement contre leur sale vie.

II regarde son or.

régicide heureux ! seul bien que l'homme envie !

Amant toujours chéri, — monstre hideux qui plais,

Poison dévorateur qui flattes le palais,

Chancre qui dans nos cœurs détruis tout noble germe,

Par qui leur sanctuaire à la pitié se ferme,

Idole des mortels, but de tous leurs efforts,

Toi seul de l'univers fais mouvoir les ressorts !

Pour toi le matelot hâte sa dernière heure ;

Au terme de ses jours, pour toi le vieillard pleure ;

Pour toi de son trépas son héritier sourit ;

Pour toi l'histrion hurle et le poète écrit ;

Pour toi la jeune vierge aux grands se prostitue ; Pour toi le soldat meurt, pour toi l'assassin tue; Pour toi Thémis désarme et bâillonne les lois ; Pour loi le courtisan rampe au palais des rois; Pour loi le prêtre invente oracles, sacrifices, Et de sa fausseté rend tous les dieux complices ! Char qui portes le crime au faite du bonheur, Bourreau de la vertu, de l'amour, de l'honneur, Dieu visible! — la langue en tous lieux est comprise — Le vulgaire t' adore — et moi je te méprise!

Pendant ce discours, Apemantus se baisse à plusieurs reprises pour ramasser l'or que Timon a jeté par terre.

Timon continue :

Mais va ton train! poursuis ta tâche jusqu'au bout! Achève de souiller et de corrompre tout; Ne laisse pas de fleur que ta rage ne fauche ; Change les temples saints en antres de débauche ; Verse dans chaque coupe un mutuel poison; Jette un manteau de pourpre a chaque trahison ; Mets à nu la pudeur ; joins par d'horribles noces La vierge adolescente el les bêles féroces ; Disperse, anéantis l'engeance des humains, El je serai content el je battrai des mains !

APEMANTUS.

Je vais dire qu'ici l'argent par monceaux roule, El les hommes sur toi vont se ruer en foule Comme les moucherons sur un rayon de miel.

TIMON

C'est bon, en attendant, va-l'en, au nom du ciel.

APEMANTUS.

Défais-toi de ton or, il n'est pas nécessaire; Adieu, — • vis toujours pauvre et chéris ta misère.

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