TIMON, TROIS VOLEURS
LE PREMIER VOLEUR
Regarde, le voilà.
LE SECOND VOLEUR
Où donc a-t-il trouvé tout l'or qu'on dit qu'il a? Ses parents, ses amis, ses valets, ses maîtresses N'auraient- ils qu'à demi dévoré ses richesses?
LE TROISIÈME VOLEUR
Je gage qu'il nous va livrer son coffrefort.
LE SECOND VOLEUR
S'il le cède il est sauf.
LE PREMIER VOLEUR
Et s'il résiste?
LE SECOND VOLEUR
Mort.
LE TROISIÈME VOLEUR
Qu'en ferait-il? il vit d'herbes*
LE PREMIER VOLEUR
Quelle infamie !
LE TROISIÈME VOLEUR
Je crois qu'il s'est fait ours par pure économie.
LE SECOND, à Timon.
Que les dieux de ta route écartent les douleurs, Timon !
Des voleurs !
LE SECOND VOLEUR
Soldats et non voleurs.
TIMON
Tous les deux à la fois.
LE PREMIER VOLEUR
Pardon, seigneur, nous sommes De irès-lionnêles gens. —
TIMON
Et vous êtes des hommes !
LE SECOND VOLEUR
Hélas, oui ! monseigneur.
timon.
Quel vent vous pousse ici ?
LE PREMIER VOLEUR
Notre misère, hélas !
TIMON
Votre avarice aussi.
LE SECOND VOLEUR
Depuis deux jours nos corps manquent de nourriture.
TIMON
Eh bien ! autour de nous la main de la nature
Vous tend de chaque branche un fruit délicieux; Voyez quelle abondance elle élale à vos yeux ! Voyez dans ces vallons, voyez sur ses collines, Le sol partout couvert d'herbes et de racines ! Ici c'est un arbuste où pend un fruit vermeil ; Là c'est un courant d'eau qui scintille au soleil; Chaque buisson vous offre une pitance exquise ; Partout dans ces forêts on trouve table mise. Et vous osez parler de besoin ! Quel besoin?
LE SECOND VOLEUR
Sommes-nous des chevaux pour nous bourrer de foin?
TIMON
Il faut que sous vos dénis votre pâture saigne, Et que l'odeur du meurtre à voire table règne.
LE PREMIER VOLEUR
Les herbes et les fruits sont bons pour les oiseaux.
LE SECOND VOLEUR
Nous aimons mieux croquer de la chair et des os.
TIMON
Très-bien ! vous mangez l'homme, et je vous en rends
grâce.
Courage, mes amis, exterminez sa race !
Vous êtes francs du moins. Vous m'avez dit d'abord : a Nous sommes des brigands! » Brigauds, voici de l'or. Rassasiez-vous bien du doux jus de la grappe ; Mais ne vous fiez point aux suppôts d'Esculape ; Ils dérobent la vie et la bourse à la fois.
Je vous ai tout donné. Parlez, quittez ces bois.
Athènes vous attend. Sapez ses murs infâmes; Saccagez ses palais et livrez-les aux flammes ; Pillez ses habitants, n'écoutez pas leurs pleurs ; Dépouillez sans pitié ce peuple de voleurs; Pour quelques drachmes d'or bouleversez le monde; El que le ciel enfin vous-mêmes vous confonde !