Ce chiffre devait doubler encore
60 TIMOTHÊE TRLMM.
Six semaines après, on \ient, avec beaucoup de politesse et d'égards, supplier Timothée Trimm de vouloir bien céder le pas à un autre grand seigneur littéraire, qui ne veut se mettre à la suite de personne.
— Est-ce Millaud qui vous charge de me demander cela ?
— C'est lui-même.
— Allez lui répondre que je donne ma démission.
— Mais vous êtes libre d'accepter ou de refuser.
— Je le sais bien, parbleu! Voilà justement ce que je vous reproche : c'est de me créer une pareille alternative. Si je refuse, j'ai un ennemi de plus sur les bras, un enriemi irréconciliable; si je cède une fois ma place, on viendra me la demander tous les jours.
— Prenez qu'on ne vous a rien dit, monsieur Lespès. Nous arrangerons l'affaire sans vous mettre en cause.
Il y avait dans ce douUe incident une
ruse diplomatique de la direction, qui voulait conserver le chroniqueur en vogue, sans lui donner une importance absolue. Prenons garde ! pensait Millaud, je vais être obligé de couvrir d'or chacune de ses pages.
Timothée voyait la ficelle et se tenait ferme.
Peu de temps après, son directeur vint lui dire, d'un ton sympathique et presque tendre :
— Vous vous tuez, mon pauvre ami !
Ce travail est au dessus des forces humaines. Une chronique tous les jours, c'est impossible.
— Je me porte à merveille ; de quoi vous tourmentez-vous ?
— Il n'y a pas de santé qui tienne devant une fatigue ausai persévérante. Ce matin j'ai parlé à un de vos confrères.
Vous alternerez ensemble ; il consent à faire la chronique, de deux jours l'un.
— En vérité, il consent à cela ?
— Notez que vous avez aujourd'hui
deux mille francs par mois, et qu'en vous déchargeant de la moitié de la besogne, je laisse vos honoraires intacts.
— C'est trop de bonté. Pas de cet arrangement, ou je donne ma démission.
— Quel homme ! Et si vous vous faites mourir ?
— On m'enterrera, dit Lespès.
A dater de ce moment, tout fut dit.
Les efforts tentés par le directeur pour la sauvegarde un peu trop intéressée de sa caisse eurent un terme. Notre chroniqueur ne se laissa pas désarçonner.
Si nos informations sont exactes, il gagne aujourd'hui plus de trois mille francs par mois.
— Je ne comprends pas, lui disait un de ses amis^ que tu aies renoncé au nom de Lespès, déjà fort connu, pour prendre celui de Timothée Trimm.
— Mon cher, lui répondit Léo, le pseudonyme ressemble à la ceinture de liège qu'on s'adapte aux flancs, lorsqu'on veut essayer de nager. Le nommé Lespès
barbotait au bord du fleuve littéraire, Timothée Trimm le traverse et nage en pleine eau.
Dernièrement, M. Legouvé, de l'Institut, s'écriait, après avoir lu, dans le Petit Journal, l'histoire d'Isabeau d'Angoulème, dont la statue est à Fontevrault :
— Enfin, où ce démon de Lespès puise* t-il ses renseignements, et par quel procédé bizarre, inconnu jusqu'à ce jour, trouve-t-il à point nommé des tenants et des aboutissants historiques à confondre les chercheurs les plus habiles et lesi plus actifs ?
D'abord, monsieur l'académicien, la mémoire de Timothée Trimm est une Encyclopédie universelle, — première réponse.
Et, si vous tenez absolument à tout savoir, Léo Lespès a chez lui madame Desjardins, — seconde réponse qui est le mot définitif de l'énigme.
G-i TIMOTHÉE TRIMM.
Qu'est-ce que madame Desjardins.?
Personne ne Ta dit encore. Il est temps de révéler ce secret curieux.
Madame Desjardins est la servante de Molière portée à la trentième puissance.
Timothée lui lit sa chronique et reçoit, de temps à autre, sur la forme plus ou moins piquante à donner à tel ou à tel paragraphe, des conseils qu'il écoute et suit toujours.
La mémoire de notre écrivain lui faitelle défaut dans une heure de fatigue ou d'ennui? Madame Desjardins cherche, comble la lacune et aplanit l'obstacle à Taide de la bibliothèque de Léo. Sa tète estunpandémonium littéraire, où se trouvent parfaitement classés, dans un ordre admirable, tous les ouvrages des auteurs anciens et des auteurs modernes. Elle connaît la matière dont chaque livre traite, les pages qui contiennent la citation propre à venir à l'appui d'un fait historique, d'un point doctrinal, d'un système de philosophie, d'une thèse à développer.
C'est un catalogue en crinoline, une bibliothèque en jupons.
Madame Desjardins a plus d'un demisiècle de lecture assidue et persévérante.
Un volume qui passe entre ses mains et sous ses yeux reste imprimé dans son souvenir, depuis le frontispice qui porte le nom de l'auteur, jusqu'à la table des matières qui mentionne le nombre des chapitres et la disposition des parties diverses de l'œuvre.
Voilà ce qui explique à M. Legouvé la notice donnée dans le Petit'Joumal sur Isabeau d'Angoulême.
Lespès a pu l'écrire, grâce aux tenants et aboutissants historiques découverts instantanément par madame Desjardins, et dont les plus habiles chercheurs n'eussent pas trouvé la trace.
Criez au phénomène, au miracle, si bon vous semble.
Nous constatons un fait, voilà tout.
M. Pointel, gérant de la Petite Preése, autre journal populaire à succès, envoya son rédacteur en chef, Balathier de Bra-
gelonne, porter à Léo Lespès des offres séduisantes : quarante mille francs de fixe par an, plus le droit de donner au Petit Moniteur et au Monde Illustré des articles rétribués fort cher.
A cent mille de tirage en plus, la Petite Presse assurait quatre-vingts mille francs de fixe au célèbre choniqueur.
Timothée déclina Tofifre.
— Mieux vaut tenir que courir, répondit-il. Je suis heureux, du reste, mon cher Bala *, que vous ne soyez pas entré chez moi avec cinquante mille francs dans la main, comme arrhes du marché, — .
car la vue de l'argent fascine, et j'aurais craint ma faiblesse. A Jérusalem, si les princes des prêtres, au lieu de trente pièces sonnantes, eussent présenté à l'Iscariote un bon sur la caisse Rotschild, Judas n'aurait pas vendu son maître.
Le mot dénote une certaine profondeur
l. Petite abréviation amicale du nom de M. Balathier de Bragelonne, assez généralement usitée dans les lettres.
TIMeTHÉE TRIMM . 67
philosophique. Timothée Trimm a beaucoup de mots de ce genre.
Quelqu'un niait un jour devant lui la bonté de l'Etre suprême.
« — Il est tyrannique de la part de Dieu, disait le libre-penseur, d'avoir fait naître l'homme sans lui demander son agrément.
c< — Bahî répondit Timothée, si vous vous plaignez d'être entré dans ce monde, sortez-en! Vous avez la clé sous le paillasson.
ce — Quelle clé?
« — Parbleu ! le suicide. »
La réponse est spirituelle peut-être; mais l'ancien rédacteur en chef du Journal des Prédicateurs nous permettra de lui dire qu'elle est peu catholique.
En outre de sa besogne énorme au Petit Journaly Léo Lespès écrivit, dans une des grandes feuilles consacrées en France au développement du libéralisme,
des articles politiques sous le nom d'Yorick, — articles fort goûtés, où il traita souvent des questions difficiles avec un tact remarquable et une grande sagesse.
M. Duruy discutait, un soir, au ministère, avec trois ou quatre rédacteurs de cette feuille, qui lui lançaient des paradoxes à la tête.
— Ah! Messieurs, cria-t-il, vous êtes souvent dans le faux! Yorick seul a le sens commun chez vous.
Quelques jours après le ministre écrivait à Lespès une lettre extrêmement flatteuse *.
1. Voici cette lettre. Elle se trouve imprimée en tête du volume , où Fauteur a réuni les articles mentionnés ci-dessus :