PL VI
Photo Anderson, Rome.
SAINT ANTOINE DONNANT LA PAROLE A UN NOUVEAU-NÉ (Scuola del Santo, Padoue.)
LA GLOIRE
Titien émerveillait ses amis par la plénitude de ses formes, le mystère de ses paysages, la morbidesse de ses chairs féminines, la délicatesse des demi-teintes, la limpidité des ombres colorées et la pureté de ses lignes dans l’or de l’atmosphère. On s’accordait à trouver qu’il avait dépassé ses maîtres en élargissant sa manière.
Naturellement, le peintre avait aussi des détracteurs. Venise, depuis l’école de Vivarini, conservait des amateurs fidèles aux traditions allemandes. On opposait à Titien la volonté apparente du dessin germanique. Cette volonté, qui fait oublier jusqu’à l’œuvre elle-même, frappait les esprits superficiels. Te précisé se confond facilement avec l’observé, et l’ennuyeux a toujours eu du prestige aux yeux des pédants.
T’œuvre d’un Titien, pétrie de tendresse, cache sous son charme l’effort douloureux pour la faire fleurir. Comme un couple amoureux, jeune et beau, passant près des censeurs, les irrite, cette œuvre heureuse engendra la colère et l’incompréhension des cuistres et des impuissants.
Titien voulut essayer de confondre ses ennemis et il peignit le Christ au denier, essayant de prouver qu’il était lui aussi, quand il le désirait, capable de précision.
Ce tableau est beau parce qu’il reste « un Titien » malgré tout, mais il n’a ni les qualités, ni les défauts de l’art allemand qu’on lui opposait.
L,e désir de rigueur qui hantait l’artiste l’a poussé vers une certaine minutie d’exécution nous prouvant ainsi les ressources de son métier, la virtuosité de sa technique. De Christ est noble, son expression subtile et pénétrante ; le pharisien cynique se modèle avec une extrême souplesse dans la pénombre.
Mais, malgré les qualités déployées, le tableau reste évidé, on sent l’artiste détourné de sa voie un instant pour répondre à une provocation.
A-t-il confondu ses détracteurs ? Il faut en douter. On ne persuade que les amis de bonne volonté ; les ennemis ne désarment que devant les défaillances.
D’ailleurs Titien, par une sorte d’intuition de tous les instants, rétablissait l’équilibre de ses facultés multiples en variant les différentes faces de son génie avec sagacité. Aussi laissa-t-il vite les admirateurs de Vivarini à Vivarini.
C’est ainsi qu’il peignit à la même époque La Flora 1. C’est la femme dans l’été glorieux de ses charmes, souvenir lointain de Palma, mais combien épanoui. La Flora triomphe de jeunesse éclatante, et, dans sa majesté sculpturale, son visage s’empourpre de la vie ardente de ses trente ans. Sa chevelure soyeuse se recourbe en arabesques, s’étale doucement en cascatelles et vient caresser une épaule de ses ondes légères. Ta chair dorée de sa poitrine se dégage d’une chemise aux plis souples, et le beau corps ferme, plein et chaud
i. Florence : Uffizi.
LA GLOIRE 31
que l’on devine sous le léger tissu, semble enfermer la tendresse infinie. Une de ses mains, vivante comme un portrait, appuie contre son sein, de ses doigts purs, la soie d’un manteau broché d’or et d’amaranthe.
Ici se réalise la perfection suprême de l’art du Titien. Ta compréhension de la forme atteint la noblesse de la sculpture. Ta préciosité voluptueuse de la matière, la dignité humaine alliée à la belle animalité de la créature, placent, avec ce chef-d’œuvre, Titien sur les sommets.
Telle est la réponse que l’artiste fit à ses détracteurs.
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Alphonse d’Bste, duc de Fer rare, aimait les artistes et se plaisait à la fréquentation des poètes et des humanistes. Te commerce des lettrés et des philosophes entretenait les princes dans un dilettantisme voluptueux.
Titien reçut, vers l’année 1506, la visite de l’intendant d’Alphonse d’Bste : le duc désirait commander au peintre trois panneaux profanes pour son cabinet. B’ artiste emprunta ses sujets à la mythologie ressuscitée par les poètes de son temps.
Il peignit d’abord une Offrande à Vénus et une Bacchanale qu’il devait terminer trois ans plus tard.
L’offrande à Vénus 1 est une fantaisie précieuse et animée, dans le goût des poètes grecs décadents.
I/été d’or répand sa lumière heureuse sur un pays