‹ TitienChapitre 9 sur 96 · Bridgewater Gallery, Londres · texte numérisé non relu

Bridgewater Gallery, Londres

Comme toutes les natures fortes aux âges forts, l’artiste ne nous livre que la fleur de son travail et, dans une sorte de pudeur sublime, cache aux hommes les défaillances, les inquiétudes, les souffrances de son labeur patient.

Voici L’amour sacré et l’amour profane 1 : titre donné plus tard à cette allégorie imprécise.

Le peintre n’a-t-il pas voulu représenter plutôt le symbole des deux grandes civilisations méditerranéennes ? La Grèce et l’Italie ? L’une, sous l’aspect de l’admirable jeune femme dépouillée de ses voiles, offrant à la lumière la splendeur sculpturale de son corps, l’autre vêtue de somptueux atours et reflétant, dans la complexité volontaire de ses nobles traits, le dilettantisme des humanistes ?

Un beau soir d’été se meurt dans la solennité de l’heure crépusculaire. Les arbres profilent leurs feuillées sur la gravité du soir et l’air s’emplit de regrets. Les deux déesses, sur qui flotte la nostalgie du paganisme défunt, s’unissent à l’ampleur ordonnancée du paysage. L’artiste a recueilli le dernier souffle païen qui va désormais féconder son œuvre.

L’exécution de ce tableau décèle encore l’enseignement serré de Giovanni Bellini mais épanoui en une pensée plus large.

Jamais on n’avait peint de paysage avec un pareil lyrisme discipliné, un tel mystère dans le déterminé.

Le torse de la figure nue s’apparente par ses modelés

i. Palais Borghèse, Rome.

LA GLOIRE

pleins, ses demi-teintes limpides, par la simplicité de ses plans aux plus belles œuvres antiques. On pourrait regretter dans cette perfection le volume un peu étroit des jambes croisées. Re vêtement de T autre femme se drape avec un aussi beau style qu’un Raphaël, mais avec plus de richesse dans sa matière précieuse : la tête, en sa race hère, allie la majesté des nobles plans aux modelés suaves, et une vie contenue en anime les traits. Ra qualité des blancs, laiteux dans le vêtement, bleutés dans le marbre, rayonnent de toute l’intensité qu’ils prennent à la tombée du jour, et l’éclat des pourpres et des orangés est obtenu par des glacis translucides sur des dessous sonores.

A côté de cette force naturelle, heureuse de vivre, la sérénité d’un Raphaël n’est que frigidité d’humaniste, mutilation de théologien pour faire chanter l’enfant en voix séraphique ; et la violence d’un Michel- Ange n’est que la révolte éperdue des passions d’un homme à l’étroit dans le cabanon de la scholastique.

Iyéon X, intéressé par cette forme d’art nouvelle, eut l’idée, pour varier l’esprit des décorations du Vatican, d’appeler près de lui le peintre vénitien. Titien dut être très flatté de cette faveur, et s’il ne s’y rendit pas, ce fut certainement par circonspection. Il flairait de loin l’atmosphère fine et perfide de Rome, il craignait de s’empêtrer dans une politique élégante et cauteleuse trop

subtile pour sa rusticité. Et, sous l’hôte aimable, il devinait le despote souriant et féroce qui épuisa Raphaël et enragea Michel- Ange.

Mais quel est le paysan qui laisse passer une bonne affaire sans tirer profit de son désistement ? Titien ne tarda pas à trouver son avantage. Il se glorifia de son noble refus auprès de la république vénitienne, et demanda en échange de son loyalisme la première place vacante de « sensere » 1 au comptoir des Allemands. Cette charge purement platonique, et largement payée, appartenait par tradition au peintre officiel de la république. Titien offrait en échange d’exécuter une grande décoration pour le palais des Doges. Mais Bellini, dernier titulaire de la place, et plein de verdeur malgré son grand âge, ne se souciait pas de voir un jeune concurrent s’installer auprès de lui, et il travailla si énergiquement contre la candidature de Titien qu’on retira à ce dernier la faveur déjà accordée. Il devait l’obtenir cependant grâce à l’appui de l’Académie Aldine, et en particulier du cardinal Bembo. Cette académie, curieuse réunion de lettrés et de penseurs, était composée de six membres dont deux étrangers : Erasme et Ifimacre. On n’y parlait qu’en langue grecque. On y entretenait le flambeau de la culture antique. Titien était son peintre préféré ; sans l’admettre parmi eux, ses membres encourageaient sa gloire naissante. Deux ans après il entrait au Fondaco dei Tedeschi.

i. Contrôleur d’État.

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