‹ TitienChapitre 11 sur 96 · L offrande à Vénus. Madrid: Prado · texte numérisé non relu

L offrande à Vénus. Madrid: Prado

heureux. Vénus sur son socle de marbre règne dans la nature ; et dans le poudroiement du soleil de juillet, un essaim innombrable de petits amours s’ébat sur les gazons ! Bes uns, voletant, secouent les arbres chargés de pommes, les autres, les ramassant avec la gourmandise impatiente de leur âge, y mordent à pleines dents, en remplissent des corbeilles, roulent et se lutinent, ivres de fruits et de jeux ; un petit groupe précoce se cajole avec des gestes tendres et puérils d’amoureux.

C’est le pépiement d’une volière lâchée dans les prés ! A gauche, aux pieds de la déesse, deux jeunes filles apparaissent ; l’une s’approche sans trouble et semble ignorer la sarabande symbolique des dieux minuscules ; l’autre, percée sans doute par quelque flèche, accourt enivrée et, dans un geste passionné, offre à Vénus un présent.

Alléluia d’allégresse ! bonheur de vivre ! quel inoubliable rêve de poète nous transporte loin des misères humaines ! Jamais la fantaisie ne s’était unie à un tel lyrisme, ne laissant percevoir que la verve d’une inspiration généreuse. Bt pourtant quel effort patient se dissimule sous l’aisance qui nous séduit, quelle force consciente et disciplinée pour mener à sa floraison une telle œuvre ! Ba belle matière profonde et lumineuse de cette toile radieuse a été obtenue par de longues préparations, monochromes, peintes et repeintes, poncées avec soin pour faire disparaître les traces du pinceau, puis dans un élan final, le tout a été recouvert des fraîcheurs juvéniles et de la séduction de la couleur. Comme

LA GLOIRE

nous paraissons faibles ou grossiers à côté d’une telle maîtrise !

Da Bacchanale 1 offre les mêmes qualités et procède d’une inspiration semblable :

Bien loin des civilisations, des laideurs et des vices, les hommes fêtent quelque Dionysiaque. Dans cette île enchantée, une source de vin a jailli, et la horde bachique puise à pleins bords la liqueur de joie ! D’air est pur ; à travers le bosquet léger la mer ouvre l’infini, une voile s’enfle pour les départs. On danse, on chante, on aime, et la terre semble offrir à ces jeunes hommes, à ces belles filles toutes les jouissances de la vie qui ignore le péché.

Au premier plan, une jeune fille dort, pâmée comme une rose thé au soleil, ses joues écarlates accusent l’animation des jeux qui l’ont assoupie, sa chevelure en désordre, crinière de faunesse, s’écroule en replis d’or et l’ivresse semble diviniser son sommeil. Corps plein, ferme et odoriférant de la jeunesse, pourquoi ta beauté attendrit-elle jusqu’aux larmes ceux qui la comprennent ?

Titien est dans la force réfléchie de ses quarante ans. Avec quel recueillement, quelle gravité attendrie il a dû créer ce jeune corps ! Transporté dans son rêve voluptueux et chimérique, on y demeure silencieux, ainsi que dans un temple où l’on célèbre un culte.

De duc de Ferrare attendit sept ans la troisième

i. Madrid : Prado.

toile Bacchus et Ariane. Son ambassadeur faisait démarches sur démarches, usait de diplomatie et de violences. Enfin Titien partit pour Ferrare avec son précieux chef-d'œuvre. Il travaillait longtemps sur ses toiles, les couvrait d’abord d’une vaste esquisse, où son lyrisme s’abandonnait, puis, par des repeints successifs, obtenait une épaisseur suffisante pour rayonner la lumière et donner de l’émail à la terminaison. Ensuite il retournait l’œuvre, la laissait longuement sécher et l’oubliait quelque temps. Un jour, il la jugeait, et y apportait une nouvelle perfection, modelait lentement ses formes en ménageant des demi-teintes froides qui devaient se deviner sous le mystère des carnations.

Il travaillait loin de la nature, avec ses croquis, ses études et ses souvenirs, transposant les réalités, les filtrant à travers les gazes de ses songes, en une évocation épurée.

Bacchus et Ariane est le joyau de cet ensemble; on sent que le créateur y apporta un tel soin, un tel amour qu’il dut cruellement souffrir en s’en séparant.

Ea nuit tombe sur l’île de Naxos ; déjà dans le ciel brille une constellation, et les montagnes de lapis ferment l’horizon de leurs courbes harmonieuses. Du haut des collines boisées qui dominent la mer, le cortège de Bacchus sort d’un bois dans le tintamarre des cymbales, des tambourins, des cris et des danses. Ee dieu sur son char, traîné par des panthères, jeune, souple, ardent, bondit d’un saut ailé vers Ariane qui lui fait signe. Ariane, robuste et noble, ses voiles multicolores relevés

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