CHAPITRE V
Le sentiment religieux. — Titien et l’Arétin.
Titien et les femmes.
Titien avait dépassé la quarantaine ; l’âge le pénétrait d’une gravité nouvelle. Plein de force et de jeunesse il était entré dans le jardin païen et l’avait parcouru, libre, joyeux, insoucieux des douleurs humaines. Et voici que la maturité lui apporte ses épreuves à son tour : des vides se font autour de lui : maîtres, condisciples, amis, parents. Ees premières fièvres du combat apaisées, le mirage de la vie s’efface pour faire place à la vie. Ee tableau religieux, qui n’avait été pour lui jusqu’alors qu’un prétexte à figures et à décors, va désormais se pénétrer de son recueillement.
En 1520 il exécute pour l’église San Domenico à Ancône un tableau d’autel — La Vierge, VEnjant , saint François, saint Biaise et le donateur — qui se ressent du changement de son âme. Il y passe un souffle prophétique ; la véhémence d’Ezéchiel anime le bras de saint Biaise dont le geste d’espoir semble une menace. E’extase mystique de saint François, la douceur souriante de la Vierge si fine, ne parviennent pas à dissiper l’at"
mosphère dramatique et lourde qui emplit la scène comme un destin pesant.
Titien, fils des montagnards, étranger au rêve archaïque des moinillons florentins, ne place pas sa divinité et ses saints dans des palais de fées; nulle musique séraphique ne berce les douleurs résignées. Comme jadis les farouches prophètes hébreux, il vient dire aux hommes, non la rédemption, mais le jugement de Dieu. Par la violence et la rudesse de son geste il descend au milieu du peuple et le touche, en lui parlant son propre langage.
Rome formait encore une élite intellectuelle distante de la foule. Des siècles de culture monastique et spéculative l’avaient cloîtrée dans un dilettantisme à la fois pieux et lettré. Ta foi primitive mêlant les pasteurs et leurs fidèles s’était retirée de la cour des prélats romains, avec les Alexandre VI, les Jules II, les Léon X. Leurs artistes hautains et spiritualisés présentaient sur les murs des temples une religion de théâtre ; c’est l’ordonnance du spectacle pompeux d’un Raphaël, ou le drame épique de Michel-Ange.
La foi plébéienne qui, en France, creusa dans la pierre des cathédrales cette foule vivante de vierges modestes et finaudes, d’apôtres, de saints, d’évêques au masque rude, au sourire malin, fusion de Barbares et de Latins; qui, en Italie, avait animé l’œuvre solitaire d’un Giotto, allait renaître sur le sol démocratique de Venise.
Quoi de plus voisin des sépulcres bourguignons, que
cette Mise au tombeau de Titien que possède le Musée du Touvre 1 ?
Sur un ciel tourmenté se profile le groupe tragique... Aucun geste superflu... le drame est intérieur. Ta douleur plane dans l’air alourdi du crépuscule, comme une aile fatale... Jésus est mort !... Te grand cadavre livide, que les apôtres angoissés soutiennent, n’a rien, dans sa robustesse inerte, de la dépouille émaciée des Christs mystiques. Te fils de Dieu semble un patriarche douloureusement frappé par le décret d’en haut.
Une âpreté primitive, où les larmes se cachent comme une faiblesse, communique à l’œuvre un pathétique si poignant que le mystère de la mort s’étend jusqu’à nous.
Ta Vierge et la Madeleine sont là. Elle, la Mère, doute de la réalité, tant elle souffre ! son regard fixé sur le corps chéri, elle ne peut croire que tout est consommé. Ta pécheresse pitoyable la prend dans ses bras pour essayer de l’arracher à l’horreur de cette vision.
Drame humain et divin !... Ne sont-ce point des fils qui ramènent le cadavre de leur père à la poussière ? Tous ceux qui passèrent par ces épreuves se souviennent de ce deuil qui semble se prolonger dans la nature entière.
Telle est la beauté de l’œuvre qu’on oublie en la contemplant l’admirable métier qu’elle révèle. C’est que rien ne vient s’interposer entre l’émotion et nous. Et
i . Tableau exécuté en 1523 pour le marquis de Mantoue, Frédéric Gonzague.
LA GLOIRE
pourtant quelle science ! quel long, et calme, et méthodique travail dissimulé sous le lyrisme contenu !
Ua lumière est distribuée avec grandeur sans effet facile, théâtral ou grossier. L,e corps d'ivoire du Christ est modelé avec une extrême sensibilité sur des dessous blancs très peints, très émaillés et très poncés, pour obtenir des chairs translucides ; le clair-obscur ï, qui dissimule le visage sous le voile de l'ombre colorée, accentue encore le sublime de la mort ; étrange réminiscence dans l'évolution d'un homme !... on retrouve dans ce visage la face agonisante du Christ Mort de San Rocco.
Ue paysage n'est qu'un ciel farouche — symphonie de vert, de rose brique et de cuivre. Une masse d'arbres sombres s'y découpe sur le bord en feuillage léger. Ue sol est surprenant de solidité et de fuite aérienne. Ua composition est une, ramassée. U' arabesque extérieure en est souple, simple, grande. Tout le mouvement se centre vers le Christ. Toute la lumière en rayonne. Un
i. Titien est le véritable créateur de l’art du clair-obscur et non point Léonard de Vinci, comme l’ont prétendu des esthéticiens qui, plutôt que de regarder les œuvres, puisent leur science dans les grimoires — encore faudrait-il qu’ils les lussent avec application.
Je cède ici la parole à M. Léandre Vaillat (L'art et les artistes, juillet 1912):
« On a cherché, pour définir cette qualité particulière de l’ombre chez Rembrandt, un mot. On prétend avoir trouvé dans les écrits de Léonard de Vinci, celui-ci : Le clair-obscur , et l’on a brodé sur cette formule les commentaires les plus ridicules. Or, Léonard de Vinci n’a jamais écrit Chiaro oscuro , mais Ciiiaro e oscuro, le clair et l’obscur, c’est-à-dire les valeurs. Il suffisait de regarder son texte pour ne pas le trahir.
coin de paysage aperçu entre un des apôtres et le divin cadavre allège l’ensemble par la clarté plus vive de son ciel et la perspective lointaine de l'horizon.
I/étoffe rayée de capucine et de carmin qui vêt l’apôtre de droite, d’une belle matière soyeuse, et d’un style si naturel en ses plis, est un tour de force. I^e ton est obtenu grâce à des dessous brique glacés de garance. Te suaire, d’un lin souple et véridique, est d’un blanc parmi les plus beaux qu’on puisse voir par sa qualité rayonnante. Tes visages sont noblement construits, bien à leur plan dans la lumière.
Aucun trompe-l’œil. L,e relief est obtenu par des modelés solides, des ombres légères et profondes. I/harmonie dans les bruns, les rouges, les verts et les ocres est riche comme un velours précieux.
Vers la même époque Titien terminait pour l’église des Frari un tableau d’autel : la Vierge dans une gloire et six Saints. Te sujet ne se prêtait pas au tragique comme la Mise au tombeau. Mais, par la présentation austère, par l’attitude pénétrée des personnages, il se dégage de cette œuvre un sentiment de piété mâle de paysan qui n’ergote pas, qui connaît son pater et son catéchisme et que la foi possède en entier. Malgré la jolie Vierge qui, d’un geste soigneux, défait les langes de l’enfant Jésus, malgré l’adorable sainte Catherine aussi charmante qu’une Tanagra, la sobriété de la scène composée par ces six personnages debout et convaincus dans l’attitude de la prière, garde à la toile un caractère
LA GLOIRE
de gravité rustique. Et ridée d’avoir enclos d’un mur cette scène, accentue encore son atmosphère de lourde piété. Ce ne sont pas là des prélats de cour aux doigts fins, mais des fils de la terre grandis dans les ordres, et dont les mains se souviennent d’avoir participé aux grossiers travaux des champs. Saint Nicolas malgré son ample chape bleu, or et rouge, a dû pousser la charrue, et saint Pierre sous sa lourde simarre semble une de ces figures du peuple que les imagiers du moyen âge français taillaient dans la pierre des cathédrales.
Cependant le côté réaliste de saint Sébastien, jeune pâtre courtaud, est si frappant, que malgré le charme giorgionesque de sa carnation et de ses modelés, le personnage nous choque par une certaine vulgarité.
Néanmoins un souffle dévot anime ce tableau qui fut peint par Titien avec une véritable piété et qu’il considérait comme un de ses meilleurs morceaux de peinture.
Pour la même église, trois ans plus tard, la famille Pesaro lui commandait un tableau votif. Réminiscence de Bellini, cette toile, par le souci du détail et l’absence de sacrifices et de mystère, se place en dehors de la belle série de tableaux religieux de cette époque. Ee peintre y a déployé toutes les ressources brillantes de son métier dans un arrangement ample et pittoresque. Mais préoccupé surtout de complaire aux donateurs par la perfection de leurs portraits, il néglige le véritable but religieux de l’oeuvre. Ees Pesaro, agenouillés sur les marches d’un trône, dans l’attitude rituelle des donateurs, cons-
tituent une magnifique série de portraits de grand style. Ces visages s’inscrivent comme des médailles dans leurs attitudes hiératiques. L,a Vierge, les saints, tout comme le guerrier à l’étendard flottant, ne sont que des figurants décoratifs d’exécution très soignée, bien à leur place sur un beau fond de colonnades. Comme Y Assomption cette toile célèbre n’est qu’une très belle œuvre d’apparat.
Dans son immense labeur, Titien avait fait à la même époque une grande toile pour l’église San Giovanni et Paolo qui fut brûlée en 1867. Une copie nous est parvenue et révèle ce que ce tableau devait avoir de pathétique. Il représente saint Pierre martyr, assassiné par un spadassin dans les bois. Un paysage formé d’arbres frémissants, éclairés par la lune, ajoute au dramatique et au mouvement du tableau le tumulte de ses feuillages.
Un singulier personnage était venu se réfugier à Venise.
Fort décrié, suivi par une réputation douteuse,, l’Arétin s’était imposé dans la société indulgente de la république par une sorte de prestige mêlé de crainte. Son verbe haut, son arrogance, l’audace de ses médisances amusaient et effrayaient. Cynique, gros mangeur et grand buveur, il régnait dans la débauche par sa superbe crapuleuse.
Machiavel doublé de Pulcinella, — sa santé, sa verve
LA GLOIRE
bachique, l'insolence de ses propos lui assuraient une popularité dans un monde qu'il divertissait et stupéfiait. Sans culture, il causait sur tout, avec intelligence. Ses écrits, sans réelle valeur littéraire, peuvent plaire par un style alerte, la vivacité du ton, la sève sanguine qui les parcourt. Il a fait des poèmes érotiques, célébrant ses scandaleuses dépravations ; en son âme damnée flotte une lourde atmosphère de parfums et de puanteur, comme en une salle surchauffée après l'orgie.
Par ses flagorneries sans mesure, autant que par la crainte de ses perfidies féroces, il tirait des princes et des puissants des revenus sans cesse renouvelés. D'une absence de scrupules touchant au génie, il amplifiait jusqu’à l'héroïsme, par l’audace de ses fourberies, ce qu'il avait de bas et d'amoral.
Mais il rachetait un peu ces tares et ces vilenies par une qualité rare : il aimait les arts. Il les aimait avec une curieuse compréhension de sensitif. Il en parlait avec discernement ; et, sauf quand il y avait quelque louche intérêt, il savait défendre les véritables artistes de son temps.
Titien rencontra l'Arétin. Tes jugements et les conseils de ce grand intuitif en imposèrent-ils au peintre ? ou l'Arétin trouva-t-il son maître pour la première fois dans ce montagnard fermé, distant et observateur, qui le jugeait ? Tes deux compères eurent sans doute intérêt à se lier et à se comprendre. Tous deux aimaient l'argent. T’ aventurier pour alimenter sa vie de plaisir, l’artiste, par une sorte d'âpreté paysanne, pour amasser
le fruit de son labeur, acheter des terres en Cadore, emplir son bas de laine.
Ces deux puissances se comprirent vite et se pénétrèrent jusqu'à leurs sentiments les plus secrets, en connaisseurs d'humanité.
I/Arétin par ses relations, son autorité, sa souplesse ou sa brutalité pouvait être utile à Titien, sachant le défendre hardiment contre ses détracteurs, décidant les timorés à venir à lui, lui fournissant des commandes, rabattant au besoin ses riches compagnons de fête dans son atelier, servant ainsi son amitié... et probablement son intérêt. Type étonnamment moderne, mais avec quelle envergure !
L/Arétin, parasite du duc de Mantoue, s'aperçoit que ses bienfaits diminuent ; il flaire une disgrâce et en bon renard qui déjoua souvent les chiens... il persuade Titien de faire son portrait et de l'envoyer au duc : ils en tireront sans doute profit tous deux.
Ce premier portrait a disparu, mais douze ans plus tard, leur amitié bien scellée, Titien en peignit un second qui nous est parvenu. Ce personnage s’y dresse comme en parade de ses vices et de sa force. Corpulence herculéenne ; les grands yeux noirs impudents et profonds, sous les sourcils opiniâtres ; un nez hardi et robuste planté comme un museau de loup sur sa face barbue : c'est Pietro Aretino d'Arezzo, la brute paillarde, artificieuse et splendide.
Que pensait l'Arétin de son illustre ami ? Ce peintre avait alors toute l’expérience que la vie donne à un