PL XI
Photo Anderson, Rome.
l’assomption
(Académie de Venise.)
LA GLOIRE
cinquantenaire. Ses portraits nous aident à le voir tel qu’il était : une face fine, un regard scrutateur, avide, qu’une pointe de malice tempère ; un front aux tempes serrées de combatif tenace, un grand corps sec et vigoureux. Et sur cette face énergique et austère quelque chose de pensif, de renfermé : rêve attendri du créateur, enclos dans la féerie imaginée de son paradis secret. Iy’ homme vit avec son art comme un mangeur de haschich avec son extase. Il produit sans arrêt dans l’ivresse de la création. A cinquante ans son œuvre est innombrable h II mène une vie très chaste et régulière, au milieu de la société pervertie de son époque ; et dans une ville comme Venise, où les potins et les calomnies firent souvent des victimes, rien ne vient entacher la sévérité des mœurs du grand homme.
I/Arétin s’inclinait devant cette sagesse... Il invitait parfois son ami à ses festins. Mais à l’heure où les esprits perdaient leur mesure, lâchant les passions, découvrant l’animalité des hommes, Titien se retirait, ne voulant pas ternir ses rêves par la laideur des égarements grossiers. L/Arétin acceptait cette attitude avec rondeur. Une lettre nous est parvenue : « Venez festoyer» écrit-il à Titien, il faut que vous soyez ce soir des nôtres, mais il est bien que je vous avertisse qu’il faudra vous retirer de bonne heure : je sais combien certaines licences vous déplaisent... »
Scrupule touchant et plaisant chez ce grand débauché,
i. Un millier de tableaux, environ.
et qui montre combien il tenait à l’amitié du peintre.
Tes femmes n’ont joué aucun rôle dans la vie de Titien. Ta légende de son amour pour Violante, fille de Palma, n’est pas confirmée. Son épouse Cécilia meurt sans laisser de trace précise dans son œuvre. On ne lui connaît pas de maîtresse. Il était trop ému par la beauté des femmes pour se laisser aller à les regarder autrement qu’avec des yeux d’artiste ; il les connaissait trop pour leur permettre de venir le troubler dans son rêve intérieur.
Méfiant, il les considérait comme des enfants, leur parlait avec une bonne grâce polie et lointaine, les flattait par des compliments qui les faisaient parfois rougir et animaient leurs yeux. Au milieu des désirs brutaux qui les entouraient, elles se sentaient en sécurité auprès de leur peintre galant et affectueux, sans voir que ces manières charmantes cachaient un certain mépris et la volonté de se défendre d’elles..
Ta vie cependant n’était pas monacale à Biri Grande, dans la maison devant la mer. Certains soirs les lumières brillaient aux fenêtres, le maître recevait ses amis ; la musique exhalait la douceur des violes d’amour jusqu’aux barques lointaines des pêcheurs. Dans la nuit paisible le gros rire de l’Arétin dominait la gaîté des hôtes. Ta table était somptueuse ; une élite d’écrivains, d’artistes 1 et de patriciens y était conviée. Cette foule aux amples
i. Parmi les bons amis, il faut citer aussi Sansovino qui, avec l’Arétin et Titien, formait un trio inséparable — surnommé par eux le Triumvirat.
LA GLOIRE
costumes circulait au milieu des coffres sculptés, des tapisseries rares, des coupes hyalines semblables à de la lumière filée, des marbres grecs, dieux déchus à qui Titien vouait un culte secret.
Un jardin s’inclinait vers la lagune. A travers les buis taillés et les vases antiques on apercevait la mer, et sur les eaux laiteuses, Murano, vaisseau dormant, où l’on soufflait les fleurs de verre. Par les temps clairs une ligne bleue et dentelée fermait l’horizon. Dolomites natales, Titien venait vous contempler aux heures solitaires du crépuscule et son cœur se gonflait d’amour au souvenir de vos ruisseaux courant sous vos bois frais !