‹ TitienChapitre 19 sur 96 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La série des petites Vierges. — Le peintre et l’empereur.

Les portraits allégoriques. — La bataille de Cadore.

Il venait de terminer pour Frédéric de Gonzague une charmante toile La Vierge au lapin. Ea Vierge, et une belle fille au riche costume de soie ivoire amusent l'enfant Jésus des mines d'un petit lapin blanc.

Pucelles du pays, humbles filles de ferme, sérieuses et innocentes ; que de fois Titien vous a-t-il vues passer sur les routes, portant des cruches ou des corbeilles, ou jouant sous l'auvent des chalets avec les enfants et les animaux familiers à des jeux puérils ! Quelle émotion profonde dans cette évocation de jeunesse ! Quel sentiment religieux et touchant unit Marie, mère de Dieu, au souvenir du village natal !

Naguère il conduisait sous les ombrages de la montagne la troupe en folie des silènes et des bacchantes ; les bois résonnaient des clameurs, et du bruit des sistres et des tambourins. Maintenant, sur l'herbe où s'endormaient les faunesses nues, vient s’asseoir l'humble petite vierge cadorine, fleur modeste des pâturages.

Ee précieux joyau du Eouvre nous montre, au lointain, des dolomites de turquoise sur un ciel mourant, beige,

LA GLOIRE

vert et rose. Ta paix du soir descend sur le village et sur les arbres frémissants. Un rustre soigne ses moutons. Assise sur l'herbe fleurie, d'un vert alpestre, la vierge est vêtue de plis simples d'une robe rouge et bleue. Un voile blanc délicat couvre sa tête et son sein. Un panier entr’ouvert, contenant le goûter rustique, nous offre le régal d'une nature morte savoureuse.

1/ enfant Jésus est touchant par sa gaucherie, la grâce de ses gestes ébauchés ; il est modelé dans une douceur blonde. L,e blanc de son lange, le blanc du mouchoir couvrant la tête de la Vierge, le blanc du costume de la jeune suivante, le blanc du petit lapin forment un accord parfait qui va du bleuté à l'ivoirin. Titien savait qu'on se montre plus coloriste en maniant savamment un seul ton qu'en accumulant des couleurs sur la toile.

Ce sujet est particulièrement cher à Titien ; nous le retrouvons dans plusieurs autres œuvres, dont l'une représente la Vierge 1 et V enfant Jésus , entre sainte Catherine et saint Jean , devant le même paysage alpestre, avec les mêmes attitudes simples d'humbles filles, mais plus encore de douceur et de style.

Titien recevait une lettre de Frédéric Gonzague, le priant de se rendre à Bologne : le comte allait le présenter à Charles-Quint. Depuis son arrivée en Italie les

. Londres : National Gallery.

princes vassaux s’agitaient autour de l’auguste monarque et usaient de politique, d’intrigue et de présents pour gagner ses faveurs. Déjà Alphonse d’Este, pour attirer les regards bienveillants de son maître, avait consenti à se laisser dépouiller, par le secrétaire d’Etat Covos, et les favoris, des plus belles œuvres de sa galerie. Ee comte de Mantoue voulait être duc : il offrait à l’empereur le plus beau des présents : Titien, lui-même.

Ee peintre vit apparaître Charles-Quint dans son impériale majesté ; et hâtivement ses yeux l’absorbèrent. Il se préparait, pour complaire à Frédéric Gonzague, à entreprendre le portrait du plus puissant seigneur du monde. Quelques séances lui furent accordées qui lui permirent de faire ses études préparatoires. Il procédait toujours ainsi, travaillant ses portraits d’après des notes, loin de ses modèles. Ee tableau terminé, il le retouchait quelquefois sur nature. Dans le calme de l’atelier il créait son sujet. Aidé par une mémoire exercée et lucide, par ses notes vivaces, il composait le portrait, mettant en valeur dans le recueillement son caractère essentiel, saisi dans la force de l’impression première. U œuvre moins servile en prenait une signification plus haute et plus intense.

Ce premier portrait, présentant Charles-Quint à micorps, a disparu. Mais deux ans après il peignit le prince en pied, et cette toile est conservée à Madrid au Musée du Prado.

E’ empereur est debout — son grand chien près de lui. Il se campe dans une attitude hautaine, vêtu d’or

LA GLOIRE

et de blanc, sous un mantelet noir entr’ ouvert. Indifférent, désabusé, il semble attendre l’hommage de ses vassaux. Sa face pâle de maniaque, tendue vers ses rêves dominateurs et inquiets, le livre ici mieux que l’histoire. Re César catholique, sous un front uni et bas, mur fermé aux hommes, cache ses pensées, ses tendresses et ses haines. Sa bouche épaisse, lourde, sa mâchoire avancée de dégénéré supérieur, annoncent déjà les déchéances malsaines de ses fils. Enchâssés dans ses pommettes maigres, ses yeux avides et désenchantés semblent poursuivre la chimère glacée de la conquête universelle.

Ce portrait, par son exécution libre et précise, le style suprême de son dessin, déterminé dans une atmosphère de perle blonde, impressionna si favorablement Charles- Quint qu’il ne voulut désormais d’autre peintre que Titien.

Rentré en Espagne il lui conféra les titres de chevalier de l’Empire et comte de Eatran, et le couvrit d’or et de présents.

En 1548, quinze ans plus tard, il appelait Titien auprès de lui à la diète d’Augsbourg. Vieux, perclus, épuisé par la goutte, il voulait qu’un dernier portrait l’éternisât dans sa puissance de guerrier. Re peintre comprit le vœu du vieil empereur. Il le représenta tel qu’il venait d’apparaître, à la bataille de Miihlberg, où sa présence à la tête de ses troupes avait décidé de la victoire. Sur un ciel chamois, rose malade, léché de nuages verts, il le dresse, corps débile gainé dans son armure damasquinée et dans l’armature de sa volonté d’acier. Chevauchant

un étalon noir caparaçonné d’amaranthe et d’or, l’empereur, aux aguets sur ses étriers d’or, surgit du bois vers la bataille, serrant la lance dans son gantelet de fer. Sa face pâle entre le noir et l’or de la cuirasse, l’or et le noir du casque est crispée d’énergie souffrante. Fantastique et légendaire, au pas de parade de son cheval empanaché, il va, le regard droit devant lui, dédaigneux, irréductible, implacable. Mourant peut-être, mais maître du monde.

C’est un portrait héroïque et une œuvre d’art raffinée. Sur le ciel subtil et triste, le style somptuaire des noirs, des ors, des rouges et des roses prend une aristocratie suprême. Jamais œuvre n’eut plus de race et d’acuité ; malgré l’apparat de la présentation le portrait reste intime et pénétrant.

Fe métier est d’une souplesse telle qu’il ne laisse pas de traces. Fes noirs sont profonds, obtenus par des dessous chauds, les roses sont variés de qualité, de valeur et de matière. Fes détails du harnachement sont indiqués avec esprit et préciosité. F’ armure peinte d’une seule coulée est un prodige d’exécution : reflets blafards, oppositions bleu et or. Fa lumière est distribuée avec intelligence et sûreté, ne venant frapper que le buste de l’empereur, clair sur le ciel plus clair encore, et laissant deviner dans une ombre transparente la masse sombre du cheval dont les quatre pattes compteraient trop sous un éclairage différent. Et, sur ce ciel, l’arabesque des arbres, du monarque et de son coursier se découpe, recherchée, comme un paraphe élégant et ner-

veux.

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