PI. XII
Photo Anderson, Rome.
L’OFFRANDE A VÉNUS (Musée du Prado, Madrid.)
LA GLOIRE
A côté de ce portrait de guerre, Titien en fit un autre. Assis sur un siège, affaissé, taciturne, le regard empreint d'une tristesse sans espoir, le front creusé par l'inquiétude, le plus grand des monarques n'est plus qu'un homme infiniment las. Sur ses traits usés, flotte le vague scepticisme du joueur qui va délaisser la partie. Retiré là, dans l'embrasure de sa fenêtre, on pressent le reclus volontaire et morose de San Justo.
Fes harmonies voulues sobres de ce chef-d'œuvre ajoutent à cette impression de découragement. Fa symphonie majeure des noirs, soyeux, veloutés ou profonds, dans la sourdine de l'atmosphère, n'est relevée que du blanc hardi d'un col.
Fe visage est grandiose et subtil, construit par plans souples, modelé dans la lumière douce. Sur ces plans des accents exacts viennent ajouter aux traits ce qu'ils ont d’incisif et de complexe, sans sécheresse ni maigreur d'exécution. C'est une œuvre où l’intelligence dépasse le métier.
Foin de se laisser intimider par la majesté de son modèle, Titien le juge et le domine. Tous les commentaires historiques ne vaudront pas l’impression intense qu'il nous laisse du plus haut des Habsbourg.
A la suite de ces deux portraits Titien devint le peintre favori de la cour d'Augsbourg. Il fit les portraits de la famille impériale, des dignitaires (Nicolas Perrenot Granvella, Musée de Besançon), des prisonniers ; entre autres, Jean-Frédéric de Saxe, bouffi, rageur; mais plein de dignité dans sa rancune de vaincu.
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Te marquis de Mantoue obtint son titre de duc. Pour remercier le duc d’Avalos, général en chef des troupes, de T appui qu’il lui avait prêté en cette occasion, il lui offrit une Madeleine du Titien 1 qui faisait partie de sa galerie. Te tableau s’apparente par ses carnations aux œuvres du Corrège, mais combien plus beau de dessin et plus noble de forme.
Te duc d’Avalos avait épousé Marie d’Aragon. Ta guerre oblige aux séparations : il voulut fixer son affection en un tableau où l’allégorie se mêlât aux réalités. Titien peignit pour lui son portrait, aux côtés de sa jeune femme recevant les présents des divinités favorables. Un amour apporte un faisceau de flèches ; une nymphe a déposé sur les genoux de l’épouse un globe de cristal irisé ; un faune soulève une corbeille fleurie.
Par ses harmonies automnales, variant les gammes des roux, des beiges, des bruns et des rouges, par la délicatesse des blancs c’est l’œuvre d’un coloriste rare. Te portrait d’Avalos, surgissant du fond mystérieux, dans sa cuirasse brillante, est saisissant d’acuité : le guerrier têtu, au regard songeur, pose une main adoucie sur le cœur de sa compagne si touchante en sa jeunesse pensive. Ta mélancolie des adieux flotte dans ce tableau. Un ciel bleu se meurt derrière les ors des chairs et des
. Florence : Uffizi.
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voiles ; la note vive d’une manche de satin amaranthe réveille l’ensemble sans trop l’égayer.
La matière des chairs, héritage pieux du malheureux Giorgione, ajoute à la richesse nostalgique de l’œuvre, telle un tendre fruit d’octobre h
Cet agrément mythologique du portrait fut alors si goûté que Titien dut revenir plusieurs fois sur ce thème séduisant. Mais les meilleures répliques connues sont loin d’égaler le tableau du duc d’Avalos.
Te duc d’Urbin avait épousé Eléonore Gonzague, sœur du duc de Mantoue. Condottiere audacieux et décidé il avait été choisi pour conduire l’expédition menée contre les Turcs par Charles-Quint, le pape et Venise.
Le portrait que Titien nous laisse de lui1 2 le montre en armure noire, le bâton de commandement dans sa poigne ; la face énergique et barbue émergeant du gorgerin de fer. Les pommettes saillantes, la mâchoire serrée, les yeux coléreux dénoncent le meneur d’hommes
1. Cette belle toile, nettoyée sans doute par quelque vandale, fut longtemps exposée au Louvre, dépouillée par endroits de ses glacis. Un peintre respectueux et adroit, chargé de la restaurer, sut rendre aux parties dégradées une fraîcheur nouvelle, sans rien changer à l’œuvre. Quelques tons transparents suffirent à restituer à ce joyau toute sa séduction. Mais auparavant, j’avais pu longuement étudier le métier caché de Titien. Sur un premier état en grisaille, très peint, il préparait ses tons par des dessous destinés à les faire valoir : orange ou rose pour les rouges : vert froid, bleu ou gris-bleu pour les chairs ; rose pour les ciels bleus ou verts ; brun pour les noirs.