CHAPITRE X
Les épreuves d’un vieillard. — Philippe II.
Un présent de noces.
Titien revenait d’Augsbourg chargé d’honneurs par Charles-Quint, quand il perdit sa sœur Orsola qui tenait son ménage et servait de mère à ses enfants, depuis la mort de sa femme survenue après cinq ans de mariage. Sa fille Eavinia, sur qui il semble avoir reporté toutes ses tendresses, allait se marier... il lui fallait rester seul dans cette vaste maison de Biri Grande près de son fils Orazio qui l’aidait dans ses travaux, avec la soumission touchante d’un caractère peu marqué. Pomponio, son fils aîné, ne lui donnait que des ennuis et des chagrins. Aventureux, joueur, dépourvu de scrupules, il harcelait son vieux père de demandes d’argent incessantes, de menaces de scandales qu’il fallait à chaque instant étouffer. Et c’est ce chenapan, qui abusait de sa faiblesse, dilapidant les revenus de son frénétique labeur, que Titien semble aimer particulièrement.
Malgré ses nombreuses commandes, le peintre criait toujours misère. Ees pensions que lui octroyait l’empereur n’étaient jamais payées, ou l’étaient incom-
plètement par les trésoriers de Gênes. Tes lettres qui accompagnaient ses envois nouveaux à Charles-Quint se terminaient toutes par un rappel très humble de la négligence des serviteurs impériaux à le régler.
Vasari, qui alla visiter le peintre au cours de ses dernières années, dit que le malheureux en vieillissant ne pensait qu’à accumuler en avare, et que sa production hâtive se ressentait de son avidité. Titien était avare... vieux paysan, il laissa à sa mort pas mal de terres accrues parcelles par parcelles. Mais le jugement artistique de Vasari n’est ici qu’une injustice, comme celles dont il était coutumier.
L,e vieux peintre, jusqu’à ses derniers moments, donnera des chefs-d’œuvre. A toutes les époques de sa vie il a produit, dans sa force exubérante, de bons et de méchants tableaux ; comme une forêt montagnarde, où tout croît, entremêle les ronces aux grands chênes.
Sous Philippe II, qui lui continua l’appui de son père, Titien ne put jamais se faire régler ses appointements. Une seule fois, le trésorier de Gênes lui fit un versement, sous la forme d’un stock de blés avariés dont le peintre ne tira que le cinquième de la somme due. Ues lettres qui se trouvent aux archives de l’Escurial sont parfois annotées de la main du monarque et portent ceci : « J’ai donné ordre que ce paiement soit effectué. » Mais dans un pays où les fonctionnaires se payaient euxmêmes d’abord, pour éviter les oublis, les caisses se trouvaient toujours vides, et l’impuissance du terrible Philippe II devient ici tragi-comique... Car il ne put
LA VIE INTÉRIEURE
jamais obtenir que satisfaction fût donnée à son peintre. Un de ses ambassadeurs, envoyé près de lui pour hâter b achèvement d’un tableau, écrivait au roi qu’il était grand dommage de voir un si bel artiste devenir avare en vieillissant... On le serait à moins !
Vers 1556 l’Arétin mourut, dans une de ses crapuleuses orgies, disent les méchantes langues. Titien perdait son meilleur ami. Car si parfois il eut à se méfier de ses perfidies intéressées, il le trouva toujours à son côté aux heures de défaillance, où la verve et la santé du cynique l’égayaient et le soutenaient. Après tout, il l’avait servi en bon compère.
Lavinia allait le quitter. Il peignit d’elle un dernier portrait en costume de mariée. La jeune femme est en blanc, un éventail à la main ? Sa physionomie fine rappelle les tableaux charmants que son père a faits d’après elle, la représentant jeune fille, douce et familière, portant un plateau chargé de fruits 1 ; ici, dans ses habits de cérémonie, elle reste simple, candide et honnête. Le portrait est à Dresde, tout dans une harmonie de perle et d’ivoire. Il y règne une mélancolie touchante, comme l’attendrissement d’un adieu.
Cinq ans après les derniers portraits de Charles- Quint, Titien, âgé de soixante-seize ans, fut rappelé à
1. Charmante étude qui lui servit pour une Salomè (Musée de Prado).
Augsbourg. 1/ empereur allait abandonner le pouvoir à son fils Philippe II. Titien devait faire trois portraits du nouveau souverain.
Te premier — appartenant à Mme Lenbach, veuve du grand peintre — fait apparaître du monarque une image d’une impressionnante réalité. Au milieu d’une harmonie blonde relevée par le noir d’un bonnet, Philippe II, la bouche épaisse et trop rouge dans sa face trop blanche, les yeux gros et fixes, le front énorme, pesant sur sa pauvre tête, est assis dans sa majesté de maniaque toutpuissant. C’est bien le monomane religieux qui ruina ses Etats pour une cause qu’il perdit. Roi des autodafés et des galères coulées, roi dément et malheureux.
Ee second portrait (Musée du Prado) fut exécuté pour présenter a M^arie Tudor son royal fiancé avant leur mariage.
E’image est ici arrangée, flattée pour la circonstance et la vieille Anglaise dut même être préparée favorablement par ce portrait d’apparat. Blanc et or, cuirassé d’or, la main posée sur son casque empanaché, près d’une table au tapis pourpre, Philippe II n’est là qu’un galant cavalier, élégant et neurasthénique.
L’œuvre est d’une exécution magistrale. Tout l’acquis du vieux maître est résumé là : souplesse, atmosphère, préciosité et largeur, distinction naturelle.
Le troisième portrait, plus direct, plus fidèle, se trouve au Musée de Naples. Moins heureux de facture il nous donne cependant une vision dramatique du prince d’Espagne, triste successeur du plus grand des empereurs.
Photo Anderson, Rome.
LA VIE INTÉRIEURE
Titien revint cTAugsbourg, et malgré son grand âge, les fatigues du séjour et du voyage, il se mit à l’ouvrage pour son nouveau protecteur.
Ce fut d’abord une sainte Marguerite, d’inspiration assez profane. Hébé vêtue, laissant admirer de beaux bras et une belle jambe découverte, et un corps souple à la fine poitrine, moulé dans ses voiles.
Puis il fit une réplique de la Danaé des Farnèse. Et enfin expédia à Eondres, comme présent de mariage de Philippe à Marie Tudor, un tableau Vénus et Adonis , dont une réplique se trouve au Prado.
Tableau charmant de jeunesse ; fleur inattendue d’arrière-saison, nourrie de la même sève que la Bacchanale, l’Offrande à Vénus. Ee vieillard puisait, dans les tendres accents païens de son rêve retrouvé, une consolation aux peines de sa vie privée.
Vénus retient Adonis que ses chiens impatients entraînent à la chasse. Et la déesse, étreignant son amant dans ses bras amoureux, se retourne et découvre un dos souple et sculptural, que la lumière nacre de ses douces caresses.
Cette œuvre fraîche et sensuelle fut accueillie par le prince austère et sa reine farouche avec une bienveillance qui peut surprendre. Il est douteux que des monarques modernes, dans le rigorisme de leur indigence artistique, réservent le même accueil à des fantaisies semblables.