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CHAPITRE XI

L’œuvre avant la mort. — Nouvelle série de tableaux religieux.

Quelques tableaux profanes.

Titien a quatre-vingts ans, une œuvre immense s’étend derrière lui : œuvre vivace, touffue, déconcertante même par ses brusques variations, ses retours à des manières abandonnées, ses essais hardis, ses changements d’âme. Trois siècles de peinture vont être fécondés par cet homme unique qui dispersera à ses héritiers ses qualités les plus opposées, ses défauts les plus divers, ses extases voluptueuses, et son empire sur soi, sa rudesse plébéienne et sa distinction native, sa force, sa fièvre.

Regardons son dernier portrait, celui qu’il offrit au roi d’Espagne douze ans avant sa mort. Te peintre, malgré sa verdeur surprenante, n’a plus cet aspect farouche, ce port de tête nerveux et inspiré, ces yeux de j ai absorbant le monde. Ce n’est plus le terrible paysan, avide et passionné d’assimiler tout ce qui pouvait enrichir son art ; c’est un vieillard, dont les regards usés d’avoir caressé la nature, détournés des voluptés terrestres, semblent revoir ses rêves passer dans sa vie intérieure.

I/homme avant d’expirer, dans l’angoisse de la mort.

LA VIE INTÉRIEURE

revit, dit- on, en quelques instants, tous les événements de son existence, depuis ses premiers jours. Titien, à quatre-vingts ans, n’est pas moribond, puisqu’il peindra vingt ans encore. Mais dans la survie exceptionnelle qui lui a été accordée, tous les rêves multiples de son génie vont reparaître sur ses toiles, dans le recueillement des heures dernières. C’est une confession avant la mort.

Oeuvres de jeunesse et de maturité ; œuvres religieuses, œuvres profanes, portraits, décorations de palais et d’églises, toutes ressusciteront sous sa main fébrile. Kt si elles sont encore fortes des ressources de son inépuisable sève, une sorte de voile les recouvre, impénétrables et mystérieuses comme la vie elle-même... la vie sous les dernières lueurs du jour, suprême étreinte avant la nuit éternelle.

Voici d’abord un Ecce Homo 1 qui rappelle le Christ Mort de San Rocco, la première toile du Titien, mais avec plus de mystère, une matière plus émue, un clairobscur plus hardi. Une Mater dolorosa l’accompagne et semble descendre, par le sentiment de détresse humaine qui ennoblit ses traits, de la Mise au tombeau du Rouvre. Re même sujet, mais d’une inspiration plus fâcheuse, se retrouve dans une autre toile du Musée

i. Musée du Prado. Madrid.

du Prado, prototype geignard de toute une série qui va peupler, hélas ! les chapelles espagnoles. Non moins regrettable est un grand Saint J ean-Baptiste 1 pour lequel a posé sans doute un portefaix de la Piazzetta et qui reste un portefaix.

Toujours à Madrid, une grande vision qui fait prévoir Tintoret : La Glorification de la sainte Trinité, où, dans les nuages, une populace de saints et de saintes, entourant Charles-Quint, s’agitent et se courbent devant le Père, le Fils et le Saint- Esprit. Toute la peinture « baroque » des églises de style jésuite vient de là,

A peu près à cette époque Titien avait peint pour l’Escurial une grande toile, Le Christ apparaissant à sainte Madeleine, qui fut malheureusement brûlée, mais dont un fragment nous reste. Ce fragment est une admirable tête de Christ, humaine et divine, dont la noble face pensive rayonne d’une bonté attristée. Nous retrouverons ce Christ dans l’œuvre de Rembrandt, avec la même expression sublime, les mêmes modelés pétris dans la lumière d’or qui les immatérialise.

Il peignit aussi — sous une inspiration différente — Les Pèlerins d’Emmaüs, qui se trouvent au Eouvre, tableau qui semble ayoir été trop retouché pour qu’on s’en puisse faire une juste idée, mais qui, sous la trahison des restaurations, nous émeut encore par sa gravité recueillie.

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