Eglise Sainte-Marie. Medole près de Brescia
Photo A. Giraudon.
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LA VIE INTÉRIEURE
Les commandes religieuses se succèdent; le vieillard, malgré son grand âge, n’arrête pas de produire. C’est un Christ apparaissant à sa mère : vision étrange, sous l’imprévu d’un éclairage lunaire sur un fond quasi phosphorescent, souvenir de la simplicité d’un Giotto dans la grandeur du sentiment religieux. C’est une importante commande pour la Seigneurie. Le doge Grimani s’y est fait représenter à genoux, adorant la Foi. Dans ce tableau d’apparat, d’une belle exécution, l’intérêt se porte sur le portrait, curieux don Quichotte armé et couvert d’un manteau d’or ; et l’on déplore la figure symbolique, matérielle et sans grandeur du fond entourée d’une gloire de mauvais goût.
A Venise également, un plafond au Palais Royal représente La Sagesse, une figurine sur les nuages, chiffonnée et piquante comme un Boucher.
En 1559, Titien envoyait à Philippe II deux toiles mythologiques : Diane et Actéon, Diane et Callisto.
Si les documents ne nous affirmaient le contraire, on serait tenté, à première vue, de les classer dans la série des Bacchanales exécutées pour le duc d’Este. C’est ici la même lumière douce, comme tamisée par les ombrages, ce sont les mêmes nymphes, les mêmes ébats candides et innocents. Et pourtant non !... une émotion différente s’en dégage, les gestes plus humains, plus vivants sont observés de plus près, d’un œil plus attentif ; on y sent l’expérience d’un artiste mûri et d’un homme recueilli. C’est l’étreinte devenue caresse, la douceur du vieillard à tenir dans ses paumes la tiédeur fleurie de la jeu-
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nesse qui s’enfuit. Attendrissement pour la vie, plein de reconnaissance et de regrets. Regard d’octogénaire qui voit passer les jeunes filles et qui sourit.
Dans le mystère trouble d’une atmosphère de rêve, les réalités nous émeuvent par leur charme vivant. Diane, surprise et courroucée, se voile d’un geste spontané et si féminin ! autour d’elle ses suivantes s’immobilisent en des attitudes fugitives et primesautières. Des ombres légères frôlent les épidermes. Da facture souple et spontanée, langage immédiat, comme inspiré, fait penser à tout ce xvme siècle français que Titien, par Watteau, prépare ; le décor en est le même : fond de ruines, lointain vaporeux d’automne ; margelle sculptée d’un bassin dans le parc.
Nous retrouvons la même palpitation de jeunes corps en liberté dans Diane et Callisto. Des nymphes découvrent, devant la déesse, Callisto coupable. D'arabesque de la composition, l’imprévu, le naturel des gestes, les modelés alertes, les figures spirituelles, les chairs pétries de lumière, font aussi de ce tableau un des chefs-d’œuvre de la peinture païenne à travers les temps. Watteau, Pater, Dancret et Fragonard se souviendront du petit amour sur son piédestal, versant l’eau de son amphore, de ces bosquets feuillus, de cette mythologie aimable, de cette douceur mélancolique.
Quelle fraîcheur d’âme chez cet ancêtre, quelle force de renouvellement dans ce terrible corps. Ne nous y trompons pas, cette aisance, cette séduction surprenantes recouvrent un long labeur, réfléchi et patient,
LA VIE INTÉRIEURE
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une volonté persistante, soutenue, méthodique et soixante-dix ans de méditation.
Que ceux qui prônent l’excellence des esquisses et l’art de la pochade viennent réfléchir devant cette œuvre complète et devant l’évolution d’un vieillard qui progressa pendant près d’un siècle.
La Mise au Tombeau (1559). Madrid. Prado. — (Euvre affaiblie, qui trahit la fatigue de la main. Nous sommes loin de la maîtrise de l’œuvre similaire du Louvre. Mais une émotion dramatique s’en dégage : le sentiment grave de la mort.
Le Christ couronné d’épines. Paris. Musée du Louvre (1560). — Toile incohérente où la gesticulation inutile amoindrit le drame en voulant le forcer. Sa violence désordonnée fera de tristes victimes. Il se trouve toujours des âmes vulgaires pour ne retenir des grands maîtres que leurs grossiers défauts. Tout le mauvais romantisme d’école de la peinture vient de ce pathétique théâtral.
Adam et Eve. Madrid. Prado. (1565). — Sève terrestre, lourde, rude et forte qui souleva les montagnes, fit croître les arbres et peupla l’Eden ! Voici les ancêtres de l’homme, tels que les a conçus le puissant paysan : Adam primitif, Eve féconde et lourde.
C’est, dans sa simplicité et son naturel, la grandeur originelle de la genèse.
Cette œuvre fut copiée par Rubens pendant son séjour à Madrid comme ambassadeur. Le grand maître flamand ne pouvait qu’être troublé par les forces sourdes et contenues du panthéiste vénitien. Sa copie fut placée à côté de l'original. On peut voir que rien n’asservit une véritable personnalité, car la copie de Rubens, que l’on peut encore admirer au Prado près de l’œuvre de Titien, reste, dans sa verve expansive, un Rubens.
Christ bénissant. Saint-Pétersbourg. Ermitage. Christ au Globe. Vienne. Hofmuseum. — Hélas! encore cette figure fade que les marchands des temples vont éditer à mille exemplaires. Titien ne saura jamais représenter le Fils de Dieu, dans la sérénité, ou en apothéose. Te Christ que son âme de croyant connaît et conçoit est un Dieu de douleur qui souffrit pour les hommes. D’autre, celui qu’il se force à reproduire, n’est qu’un Apollon ou un Adonis déchu, gêné par sa barbe et ses vêtements.
Le martyre de saint Laurent. Venise. Église des Jésuites (1565). — C’est du théâtre, mais digne encore.
Tableau où le talent sauve le réalisme cruel de la mise en scène. Saint Laurent se débat sur le gril rougi dont un bourreau attise le brasier, dans une pénombre lugubre où des palais s’entrevoient sous la lueur des torches de la soldatesque. Ribera se complaira avec insistance aux contorsions de ces suppliciés. Et Rembrandt se souviendra du parti qu’on peut tirer des éclairages factices.