PI. XXII
Photo A. Giraudon.
PORTRAIT DE CHARLES QUINT (Pinacothèque de Munich.)
LA VIE INTÉRIEURE
Le Christ d’Ancône. Pinacothèque. — La ville d’Ancône semble avoir inspiré à Titien des tableaux tragiques. Déjà la Vierge au Donateur qu’il fit en 1520 pour l’église San Domenico nous avait frappés par sa véhémence farouche. Ici l’intensité de l’émotion atteint au sinistre. Le crucifié se dresse dans la nuit lugubre, éclairé par un rayon blafard. Dans les ombres nocturnes se détachent, à peine relevés par des éclairs soudains, la Vierge, noire statue de la douleur, l’apôtre qui étreint la croix, et celui qui se dresse dans un transport extatique.
On sent venir Greco avec ses moines amaigris, aux mains trop longues, reclus stigmatisés et visionnaires, sur des ciels d’apocalypse.
La science de l’effet atteint ici son maximum dans la distribution des blancs sur les noirs, détachés par les lueurs orageuses, aux endroits nécessaires.
La Sainte Cène. L Escurial (1564). — Le Christ est assis au milieu de ses disciples, saint Jean s’endort auprès de lui. Une expression sublime de bonté et de résignation, son regard prophétique, éclairent sa face d’où semble émaner une lueur. C’est le même Christ des Pèlerins d’Kmmaüs de Rembrandt ! C’est le même regard, le même visage spiritualisé et pourtant si réel ! Ce n’est pas un Christ d’imagination ou d’apparat, c’est un homme divinisé.
Les apôtres, eux, restent des hommes. Us ne sont point comme ceux du Vinci, immatérialisés et comme déjà
sanctifiés. Ce sont des pêcheurs rudes et simples, naïfs et convaincus, ceux à qui Jésus parlait à Jérusalem.
Le tableau a été recoupé dans le haut et sur les côtés pour s’encastrer dans le mur. Mais il ne semble pas en avoir souffert dans son effet essentiel.
L’Annonciation (1568). Venise, San Salvator. — Trouble sensuel!... mysticisme matériel de sainte Thérèse !... mélange de piété grave et d’effusions puériles !
La Vierge qui priait se retourne et aperçoit, saisie, l’ange annonciateur. L’émoi de son être se répand sur sa face pâle de petite Vénitienne visionnaire.
Dans le halo céleste qui éclaire la scène mystérieuse, un tourbillon d’angelets, un jeu léger de chérubins volète dans la fluorescence nuageuse où descend la colombe divine.
Petits amours peuplant le ciel que l’Eglise du xviie siècle va laisser entrer en papillonnant dans les sanctuaires aimables.
L’Adoration des bergers (1567). Florence. —
Singulière réminiscence ! Huit ans avant sa mort, Titien retrouve dans cette Adoration des Bergers le souvenir des premiers tableaux de sa jeunesse. Souvenir de l’atelier Bellini ! quand il travaillait pour le maître avec Giorgione, avec Palma!... et que l’artiste vieilli fixe d’une main plus tendre avec recueillement, comme une jolie histoire d’enfant récitée à voix basse, les larmes dans les yeux, avant de mourir.
LA VIE INTERIEURE
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Le Couronnement d’épines (1571). Munich. Pinacothèque. — C’est le tableau du Louvre qui me choquait tant par sa violence déclamatoire, ses coups forcenés qui ne frappaient pas...
Mais ici un mystère si profond plane sur le drame, que le théâtral mélodramatique disparaît... la scène devient tragique, douloureuse et lamentable. Douleur sans espoir !
Le grand peintre, d’un pinceau qui tremble dans sa main sénile, ne laisse plus que le sentiment des choses s’exhaler de son œuvre comme un soupir, comme une plainte. C’est le voile de la mort qui descend et s’étend sur la vie...
Oeuvre qui reste éminemment plastique et que le peintre semble avoir exécutée pour l’offrir à Rembrandt quand il sentira, lui aussi, la mort venir.
L’Enlèvem ent d’Europe. Boston. Musée. — Toile qui semble un Véronèse dans le rêve.
A la même date, Jupiter et Antiope (Louvre), chefd’œuvre mal placé et sale, qui mériterait une place d’honneur et un nettoyage prudent. Titien semble y avoir réuni, en une synthèse heureuse, ses dons de peintre profane et de paysagiste. Beau ciel, arbres frémissants, mystère des bois, murmures des ruisseaux et des cascatelles, divinités des forêts et des eaux, réunis autour de la nudité nacrée d’ Antiope !...
Elle dort calme, belle, sous le regard suppliant du satyre. Une main fine repose sur l’ambre tiède de sa cuisse,
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et dans son sommeil elle semble respirer avec la terre entière, en un rythme de bonheur.
De 1562 également une Délivrance dé Andromède à Dondres. Admirable académie de femme, souple et sculpturale.
De 1563 une Allégorie (Rome, Galerie Borghèse), réminiscence du tableau d’Avalos. Fantaisie païenne souple, blonde et sensuelle, qui va charmer deux siècles épris d'aimables symboles mythologiques.
Toilette de Vénus (1565). Vienne. Hofmuseum . — Dernier regard à la Beauté opulente de la Vénus antique. Adieux aux belles courtisanes que jadis le peintre divinisait sur sa toile pour les princes de la Renaissance. Corps de déesse ample et noble ! Main de déesse sur un sein marmoréen. Somptuosité des étoffes brodées d’or. Adorable amour qui, dans la pénombre, présente un miroir.
Nymphe et Berger. Vienne. Hofmuseum. — Titien exécute ce tableau cinq ans avant sa fin.
Une nymphe nue est couchée dans la campagne, sur une peau de bête. Un berger s’apprête à jouer de la flûte, et la belle, que l’on voit de dos, se retourne légèrement pour l’écouter. Dernière évocation sensuelle, candide et poétique, des joies païennes unies à la nature, hymne suprême :