Saint Marc , Saints Sebastien , Rock , Cosme et Damien
rent grandissait parmi eux. Eeur affection protectrice du début se muait en estime. C’est le moment où Titien, s’essayant à des sujets profanes, y apportait un élément nouveau. Ils étaient frappés par cette aisance robuste, cette simplicité saine et agreste, cette culture païenne de l’âme d’un paysan. Un témoignage nous reste de ces premiers essais : L'amour tambourineur de Vienne, aux modelés larges et pleins comme d’un petit marbre grec, transporté à l’orée d’une forêt montagnarde.
Un portrait, daté de cette époque, nous montre Titien engagé dans la voie qui devait le mener si loin de tous, comme observateur profond du caractère humain. Dans ce portrait présumé de Catarina Cornaro *, le peintre a tiré un heureux parti de l’embonpoint avenant de la dame, il a tracé dans les modelés onctueux la finesse de ses traits doux et malicieux, et sa corpulence l’a servi pour une belle mise en toile.
Iy’ œuvre est remarquable par la sévérité du dessin adoucie dans la lumière ambrée du visage, la fraîcheur de la pâte blonde glissant sur des dessous argentins, l’harmonie dans les bruns rouges et la qualité particulière des blancs, amenés lentement par des superpositions patientes qui absorbent la lumière pour la rayonner.
En 1506 un gros événement vint agiter le petit monde
1. Je tiens à remercier ici M. Wildenstein de m’avoir procuré la joie d’admirer cette belle œuvre.
LA JEUNESSE
des peintres : Dürer arrivait à Venise. Il revenait de visiter Vinci : le nécromancien de Nuremberg et T alchimiste de Milan étaient faits pour s’entendre.
D’ Allemand se montrait à trente-six ans avec le prestige de la solennité de son œuvre. Il est singulier de constater le respect que ces Italiens mobiles ont toujours eu pour la gravité germanique.
Avec la volonté sèche d’un armurier damasquinant le fer, fils grandi des Niebelungen, forgeurs d’épée, Dürer, l’attention embusquée, ne fait jamais oublier l’outil que sa main tenace guide sans faiblir ni s’attendrir. Dans sa rhétorique à effets violents, parfois mélodramatiques, il scrute les expressions tendues jusqu’à la grimace et chaque objet s’inscrit dans une minutie forcenée.
D’Allemand devait-il être ému par le charme des Vénitiens, fils des Sirènes ? Da volupté, l’aisance naturelle de la jeune école allait-elle troubler cet esprit compliqué ? D’histoire ne le précise pas.
Mais Titien, lui, se souviendra de cette visite. D’exemple de Dürer viendra le mettre parfois en garde contre ses abandons trop généreux et souvent, dans sa longue carrière, on verra le païen se raidir sous l’influence lointaine du sévère Germain.
Des entrepôts que les marchands allemands possédaient à Venise avaient été détruits par un incendie. D’année
1508 le comptoir fut reconstruit luxueusement, mais le Conseil interdit tout ornement sculptural sur la façade.
Tes Allemands s’adressèrent à Giorgione pour décorer à fresque la nudité des murs. Te peintre demanda à Titien de partager sa commande, les dernières œuvres de son ami l’assuraient d’une collaboration digne de lui.
Giorgione voulut-il l’aider de son affectueux appui ? où, gravement atteint par le mal qui le rongeait, sentait-il, dans l’angoisse de la mort prochaine, ses forces le trahir ?
Tes deux hommes se mirent à l’œuvre, et leur travail eut un grand retentissement à Venise. On ne connaît ces fresques que par la traduction de méchantes gravures, l’air salin ayant détruit en quelques années la chaux colorée de ce grand travail, plusieurs fois restauré par des mains grossières. D’après les descriptions d’un contemporain, ces fresques n’avaient aucune signification d’ensemble ; elles apportaient dans une suite d’allégories un prétexte à des fantaisies décoratives. Vasari en parle avec sévérité, et semble peu goûter les Vénitiens comme fresquistes ; pourtant l’accueil fait à ces travaux fut tel à Venise qu’il plaça Titien dans la même gloire que son ami.
Deux ans après, le malheureux Giorgione mourait de la peste laissant Titien héritier de son génie et de sa courte gloiie.
Titien peignit alors le portrait posthume de Nicolo Marcello, doge de Venise en 1475. Plusieurs grandes familles s’adressèrent à lui pour des portraits, et en 15 ij
Photo Anderson, Rome.
SAINT MARC TRIOMPHANT ENTOURÉ DE SAINTS (Santa Maria del Salute, Venise.)
LA JEUNESSE
il fut appelé à Padoue pour y décorer la Scuola del Carminé et la Scuola del Santo h
Quoique rongées par le salpêtre, ces fresques nous apparaissent encore nettement, et font comprendre le jugement sévère de Vasari sur les décorations du Fondaco dei Tedeschi. Certes, Titien y apporta dans le geste, des qualités de naturel que Ton n’avait pas ressuscitées depuis Giotto ; le dessin en est volontaire, sans rigidité, et l’ordonnance générale intelligente et grave. Mais la conception même que le génie vénitien se fait du tableau s’oppose, par son atmosphère, ses valeurs d’ombre et de lumière, sa ronde-bosse sculpturale, au caractère abstrait et ornemental qu’exige la peinture murale. Ga fresque doit ignorer le mystère qui enfonce l’action en profondeur, au delà des limites du cadre. Bile doit, au contraire, faire partie du mur et accepter ainsi une servitude architecturale. Par son absence de clair-obscur, elle donne aux objets une signification lucide, et aux tons purs, posés par à-plat, une séduction purement décorative.
Bes fresques de Padoue sont donc des tableaux transposés, qui perdent leurs grandes qualités sensuelles sans en acquérir d’autres. Seuls, les fonds, admirables paysages, ciels dramatiques et variés, prêtent moins que les figures aux sévérités de la critique, la chaux
i. Titien peignit à la Scuola del Carminé : La rencontre de Joachim et d'Anne, à la Scuola del Santo : Saint Antoine ressuscitant une femme tuée par son mari , et Saint Antoine guérissant la jambe tranchée d'uu jeune homme.
offrant aux perspectives aériennes le pollen subtil de sa propre matière.
Tes esquisses aquarellées que fit Titien, comme projets de ces travaux, ont une fraîcheur qui ne se retrouve pas dans l’œuvre définitive du médiocre fresquiste.
En 1512, la peste ravageait Venise. Titien avait terminé ses travaux de Padoue 1 2. Pour fuir l’épidémie il résolut de revoir son pays natal. C’est à ce moment qu’il fit le portrait de son père et de sa mère.
Gregorio venait, trois ans auparavant, de défendre vaillamment contre l’armée de Maximilien, le fort qu’il commandait à Pieve. Son fils le peignit revêtu de son armure, commémorant ainsi les faits d’armes de son père
Titien allait avoir trente-cinq ans : il revoyait le village que ses yeux d’enfant avaient jadis reflété; il le revoyait alors à travers la maturité de son âme affinée par la culture, sensibilisée par l’exaltation de son art. Ea nature, éternellement jeune, purifiait ses facultés et emplissait son cœur des candeurs primitives.
Tes champs dorés, les montagnes de saphir, les arbres descendant les vallons en troupeaux, les sources vivaces, les jeunes rustres cajolant leur amoureuse avec une simplicité animale, les jeux et les rires, les appels aux
1. Il peignit aussi à Vicence, une fresque dans le même goût représentant le Jugement de Salomon.
2. Ces deux portraits ont disparu. Titien dut les peindre avec tout son amour filial. Dans ses lettres il témoigne pour ses parents une tendresse profonde.
moissons, tout cela se déroulait comme un rite divin.
Quand le soir étendait son mystère sur les campagnes absorbant dans son ombre la terre, ses arbres, ses bêtes et leurs pasteurs, l'hymne panthéiste qui montait lentement avec les senteurs du crépuscule le pénétrait dans tout son être.
Quelle vigueur circulait en lui, quelles réserves généreuses il préparait pour l’avenir !