‹ TitienChapitre 13 sur 17 · L HOMME AU GANT · texte numérisé non relu

L HOMME AU GANT

(Musoe du Louvre.)

aux lèvres fines, à l'œil sagace, hardi et moqueur, qui n'a rien de la vulgarité puissante du pamphlétaire, mais une froide et sèche assurance, et la conscience orgueilleuse de son charme et de sa force, ou bien encore ce nigaud et bonnasse chevalier de Malte du Prado, à la barbe noire et trop soignée, au costume opulent et sombre, puis le cardinal Hippolyte de Médicis, en magnat hongrois qui est au Musée de Naples, et le puissant, le cordial Giovanni Moro du Musée de Berlin; ce serait une prodigieuse galerie que celle des portraits de Titien, et encore n'en possédons-nous qu'une faible partie. D'autres ont pu mettre dans leurs portraits plus d'eux-mêmes, de leur expérience ironique ou de leur sentiment douloureux de la vie. Titien comme Vélasquezy porte une objectivité absolue; il aime également la vie en toutes ses manifestations : il la scrute et l'exprime avec une égale sympathie. On peut supposer que la sociabilité insinuante, caressante et fine de l'homme ne fut pas inutile au peintre. Il semble avoir porté dans l'étude des types humains la curiosité universelle du savant ; l'impartiale passion du naturaliste qui étudie du même amour l'herbe vénéneuse et la plante salutaire. A coup sûr, il a possédé au plus haut degré la fermeté sobre qui concentre l'effet, et la pénétration du moraliste qui met en relief l'être intime, il a deviné des énigmes et révélé des caractères, et ses portraits évoquent à nos yeux le roman d'une vie humaine.

Alphonse d'Esté mourut en 1534 ; Titien dut refaire

pour son successeur Ercole ce portrait dont Covos s'était fait payer sa protection. Au moment où il perdait ce Mécène impérieux, Titien en trouvait un autre. La sœur du duc de Mantoue, Eleonora Gonzaga, était mariée au duc d'Urbin, François-Marie de la Rovère. Ce prince, élevé à la cour de France, avait gardé des sympathies françaises, tout en restant au service de Charles-Quint. Il commanda à Titien le portrait de François Ier. Le Louvre en possède une réplique qui fut alors envoyée au roi de France. Ce portrait fut donc exécuté d'après une monnaie ou d'après une médaille, car Titien n'alla jamais en France; et nul ne s'en douterait, à voir cette effigie si vivante et si parlante. François de la Rovère commandant les troupes vénitiennes dans l'expédition que Charles-Quint préparait contre les Turcs, de concert avec le Pape et Venise, posa devant Titien en son harnais de guerre, tête nue, le bâton de commandement appuyé sur la hanche. La violence emportée de ce personnage qui fut un homme de coup de tête et de coup de main, respire dans ses traits énergiques et durs, dans son teint brûlé et desséché, dans ses yeux impérieux, dans sa pose hautaine. Avec le portrait de ce dur seigneur, celui do sa femme, la douce et fine Eleonora fait un contraste presque tragique. Elle est distinguée et délicate plutôt que belle; son visage qui a passé fleur est pâle et spiritualisé. En robe violet sombre, que relèvent des agréments clairs et le reflet de ses joyaux, elle est assise, réfléchie, tranquille, posant sur ses genoux

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