LES NÉVROSÉS DE U HISTOIRE
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Communication à l’Académie de Médecine, par M. le Professeur Joffroy :
«J'ai l’honneur de présenter à l’Académie, de la part de M. le Dr Lucien Nass, un livre intitulé : Les Névrosés de V Histoire.
Si l’histoire anecdotique n'a jamais été plus en faveur qu’ aujourd’hui parmi les médecins, c'est que, mieux que jamais, le médecin est à même d’analyser le déterminisme de no§ actes et de reconnaître leur étroite subordination à l'état de nos organes et aux influences de milieu. Et pour reconstituer les observations physiques et psychologiques des personnages de la société d'une époque, les meilleurs documents ne sont-ils pas les plus petits détails révélés par les anecdotes des témoins oculaires? Et pour peu qu'un intérêt de curiosité s’ajoute à cet intérêt médical, est-il facile de comprendre que les études médico historiques comptent parmi nos confrères de nombreux et fervents adeptes.
Le livre de M. Lucien Nass satisfait amplement à ces deux genres d’intérêt. Parmi nombre d'anecdotes bien choisies, contées avec une verve de bon aloi, toujours intéressantes, et — ce qui ne gâte rien — • parfois amusantes, il renferme des enseignements précieux pour le médecin qui s’adonne à l’étude des dégénérescences et des psychopathies. La vie des derniers Valois, celle des descendants de Charles-Quint, s’éclairent singulièrement lorsqu'on naet à nu leurs tares physiques et psychiques. L'exercice du pouvoir absolu, toujours dangereux pour la mentalité d'un homme, crée, à la faveur de la dégénérescence, une véritable névrose, la névrose des races royales. La maladie du trône, ou Césarite , comme l’appelle le professeur Lacas sagne, frappe au point faible le psychisme du monarque et prend, suivant la tare congénitale dominante, la forme de sadisme chez Charles IX, de fanatisme chez Philippe U, de mégalomanie chez Louis XIV. Loin de commander à leurs sujets, comme on le croit et comme ils le çroi§nt
eux-mêmes, ces potentats ne sont que les vassaux de leur hérédité, de leqr santé physique, dont dépendent leurs passions, leurs vices, comme parfois aussi leurs vertus.
Et l’histoire de ces autres souverains, princes de la foi ou de la crédulité populaire, faux Messies, fausses Jeanne d’Arc pu faux Dauphins, ne montre-t-elle pas avep éclat le rôle du milieu dans le développement de cette névrose de l’invention romanesque, récemment appelle mythomanie ?
En se généralisant dans les divers milieux de la société, les passions individuelles devenues passions sociales n'en échappent pas moins au libre arbitre. L'histoire de la Renaissance italienne, où se mélange au culte du beau celui de la luxure et de la violence cruelle, fournit à l’auteur un thème fertile pour développer l'idée que le génie d’une société est subordonné à son état de dégénérescence. Il va même jusqu’à considérer l'art comme l'effet d’un superbe dérèglement
Certains groupements humains, en raison de leur genre de vie, sont exposés à des formes spéciales de névroses : la vie de couvent, chez les dégénérés, peut engendrer ces démonopathies collectives, maintes fois décrites, et dont M, N ASS nous cite un exemple en nous contant l’épidémie assez peu connue d'Auxonne.
Enfin, chez l’homme de nos pays, transplanté sous les tropiques et disposant d’une force brutale et d’une liberté que ne refrène plus la peur du gendarme, on a vu naître la Névrose coloniale , dont les atrocités ont défrayé les gazettes. Elle n’est pas à vrai dire une nouvelle venue, car la conquête de l'Amérique en fournirait de plus anciens exemples ; mais elle nous paraît plus que jamais monstrueuse à mesure que notre civilisation devient plus affinée.
Cet aperçu trop court ne peut donner qu’une idée bien imparfaite de ce livre d’histoire de pathologie mentale ; du moins ne pourra-t-il dispenser de sa lecture. Nos confrères y trouveront plaisir et profit, car une telle étude q une portée pratique : en précisant les causes des mauvaises mœurs elle en indique le remède.
(. Bulletin de V Académie de Médecine, 28janv. 1908.)