D’IMBIBITION ALCOOLIQUE MORTELLE
Chacun sait que l’alcool absorbé à fortes doses produit une intoxication aiguë qui peut être mortelle. Mais ce qui n’est pas encore déterminé, c’est la dose mortelle pour l’homme.
Or, avec M. Gelma, nous avons eu l’occasion d’observer un cas d’empoisonnement aigu par l’alcool survenu dans les conditions suivantes:
Un jeune homme de 25 ans. est trouvé mort sur son lit, un matin. La veille au soir, il s’était pris d’une violente discussion avec sa mère à propos d’un mariage qu’il projetait de faire. Auprès du cadavre gisait un récipient contenant de l’eau-de-vie de quetsch dont une certaine quantité avait été visiblement absorbée par la victime.
Sur le corps, aucune trace de violence. L’autopsie montra l’œdème diffus des deux poumons avec la spume caractéristique en abondance extrême. Le cerveau et les méninges étaient congestionnés.
Le sang et le contenu stomacal prélevés en vue, du dosage de l’alcool ont fourni les résultats suivants:
Sang: 9,12 c. c. d’alcool absolu pour i.ooo.
Liquide stomacal: 14,4 c. c. d’alcool absolu pour i.ooo.
Il s’agit ici d’un cas typique d’empoisonnement par l’alcool qui agit comme agent d’intoxication massive, de sidération de l’organisme.
Puisque la diffusion de l’alcool dans le sang et les tissus est telle que le toxique se trouve à peu près en quantités équivalentes dans tout l’organisme (Nicloux-BaLTHA- ZARD), nous proposons d’appeler coefficient d’imbibition alcoolique mortelle le taux alcoolique du sang pour lequel la mort survient; le poison étant absorbé par ingestion.
Ce coefficient est-il égal à 9,12 cc. pour 1.000 pour l’eaude-vie de quetsch?
Nous ne saurions affirmer que c’est là le taux mortel minimum: Le sujet qui nous a permis de déterminer ce chiffre a pu absorber une dose de quetsch supérieure à celle qui est nécessaire pour mourir.
D’autre part, ce chiffre de 9,12 indique seulement la teneur alcoolique du sang au moment de la mort. Or, le coefficient d’imbibition maximum devait être supérieur si la survie du jeune homme a duré plusieurs heures, au cours desquelles une certaine quantité d’alcool a dû être brûlée.
Ici encore, nous nous sommes adressé à l’expérimentation et nous avons procédé à l’intoxication, par l’eau-devie de quetsch, de cobayes à jeun depuis 24 heures. Le poison a été administré par la voie digestive afin de réaliser les conditions normales d’absorption des boissons alcooliques.
Le tableau I de notre mémoire contient nos résultats expérimentaux qui nous conduisent à faire un certain nombre de remarques.
L’ Nous constatons, tout d’abord, que, pour l’eau-devie, de quetsch, le coefficient d'imbibition alcoolique mortelle du cobaye est voisin de 8,5 cc. d’alcool absolu pour 1 . 000 .
Pour connaître celui de l’homme, il faut attendre de pouvoir collationner un certain nombre d’observations d’empoisonnement alcoolique mortel.
2° Nous remarquons aussi que la mort n’est jamais très rapide; elle survient, en moyenne, une douzaine d’heures après l’ingestion du poison.
3“ Au moment de la mort, le taux d’imbibition alcoolique a baissé d’autant plus que la survie a été plus longue. Celà laisse entendre que le jeune homme trouvé empoisonné par l’eau-de-vie de quetsch a absorbé, en alcool absolu, une dose supérieure à 9,12 cc. par kilogramme; ce chiffre représentant la teneur alcoolique du sang au moment de la mort.
Il est remarquable de noter, qu’au moment de la mort, le taux d’imprégnation alcoolique de l’organisme est tombé suffisamment pour ne plus être mortel en soi. Ce fait indique le pouvoir de sidération de l’alcool lorsque le coefficient d’imbibition mortelle est atteint. Les cellules ner-
veuses, en particulier, restent empoisonnées et mortellement frappées, même si l’alcool disparaît du corps.
4° La symptomatologie de l’empoisonnement alcoolique expérimental comporte un fait que nous avons observé assez fréquemment, à savoir qu’il existe au début de l’intoxication une phase d’excitation motrice, passagère, que nous avons retrouvée ailleurs et dont nous soulignerons l’intérêt médico-légal.
Le coefficient d’imbibition alcoolique mortelle pour l’enfant
Il n’est pas rare de voir les enfants absorber de l’alcool de diverses manières, soit par ingestion, soit par les frictions alcooliques qui leur sont faites.
Dans certaines contrées où les paysans distillent leurs fruits, il existe un usage déplorable qui consiste à donner aux enfants des tartines imbibées d’eau-de-vie.
Aussi n’est-il pas étonnant de trouver dans la littérature un certain nombre de cas mortels après l’ingestion d’alcool par des enfants. En 1929, la presse signala, même, l’empoisonnement criminel par l’alcool d’un petit garçon.
Ce qui nous intéresse, ici, c’est de rechercher la dose toxique mortelle pour l’enfant.
Nous avons recueilli dans la littérature médicale une douzaine d’observations : aucune malheureusement ne mentionne le taux alcoolique du sang des victimes, que nous avons approximativement déterminé en appliquant la loi énoncée par GrÉHANT et NiCLOUX, à savoir que la teneur du sang en alcool est proportionnelle à la quantité d’alcool ingéré et inversement proportionnelle au poids du sujet.
Le tableau II de notre mémoire fait nettement apparaître que la toxicité de l’alcool est plus grande pour l’enfant que pour l’adulte.
Ainsi, nous remarquons que l’ingestion de 750 cc. de vin rouge ou de 80 gr. de whisky ou de 113 gr. d’eaude-vie provoque la mort d’enfants âgés de 5 ans à 7 ans (observations n°® 8, 9, 11). Le volume approximatif
d’alcool absolu ingéré par kilogramme devait, dans ces cas, être voisin de 3 cc. Ce chiffre représente donc le coefficient
d’imbibition alcoolique mortelle pour 1 enfant. Il est approximativement trois fois moins élevé que celui de l’adulte.
Le tableau clinique de l’empoisonnement alcoolique des enfants se rapproche beaucoup de celui dressé avec les observations faites sur l’animal: perte de connaissance rapide; coma profond; troubles respiratoires, circulatoires et nerveux. La mort n’est pas foudroyante, mais demande une journée et plus pour accomplir son œuvre.
Aux résultats fournis par l’interprétation des observations humaines nous avons voulu ajouter ceux que donne l’expérimentation animale.
La lecture du tableau III est simple: comparé au tableau I, il indique que les jeunes cobayes montrent autant de résistance à l’empoisonnement alcoolique que les animaux adultes.
Sur ce point, les résultats expérimentaux s’opposent aux constatations cliniques.