DE LA PARTIE SUPÉRIEURE DE LA CUISSE
TOse t«5S.
Ce mémoire, publié en 1852, a eu pour point de départ l’impuissance des moyens chirurgicaux mis en usage pour arrêter l’hémorrhagie chez deux malades atteints de plaie profonde à la partie supérieure de la
Le premier de ces malades avait, en 1848, reçu une balle qui lui avait
traversé la cuisse à sa racine, à 5 ou 6 centimètres au-dessous du pli de l’aine, en dedans de l’artère fémorale.
Le deuxième malade, entré dans le service de M. Michon à la Pitié, en 1850, avait, dans une rixe, reçu un coup de couteau dit de déckargeur, instrument à lame très large, très épaisse, àpointe brusquement arrondie; sa blessure, longue de 10 centimètres, obliquement dirigée de haut en bas et de dehors en dedans vers la partie interne de la cuisse, sous un angle de 45 degrés, était située à 5 centimètres au-dessous du ligament de Poupart, et donnait écoulement à du sang vermeil mêlé d’un peu de sang noir, sans jet, sans impulsion.
Ces deux malades, atteints de blessures de la même région, bien que de causes différentes, présentèrent les mêmes accidents consécutifs et les mêmes difficultés à l’intervention chirurgicale. Chez l’un et l’autre, l’artère fémorale avait été respectée ; la blessure, située en dedans de ce vaisseau, avait ouvert le cercle artériel qui unit les artères superficielles du membre aux artères profondes du bassin, et qui forme, à la racine du membre abdominal, le réseau artériel anastomotique de la circulation de la fémorale avec la circulation de l’hypogastrique.
Convaincu de l’insuffisance des ligatures de la fémorale et de l’iliaque externe, faites en 1848 par M. Gosselin sur le premier malade blessé par arme à feu, et qui succombait peu de temps après, à des hémorrhagies consécutives; convaincu de l’impuissance de la compression méthodique faite sur la fémorale et sur l’iliaque externe, qui ne diminuait que momentanément l’écoulement du sang chez notre deuxième malade, M. Michon hésitait à faire la ligature de l’iliaque primitive; et cependant il fallait prendre un parti, car le malade s’affaiblissait par la répétition incessante de ses hémorrhagies, qui duraient depuis douze jours déjà. Le moyen hémostatique le plus rationnel et le plus sûr était la ligature des deux bouts des vaisseaux dans la plaie ; mais par quel procédé les atteindre dans une plaie profonde de 10 à 12 centimètres, qui pénétrait jusqu’à la moitié du diamètre antéro-postérieur de la cuisse ? Au milieu de ces incertitudes, je proposai le procédé suivant :
Disposer le malade comme pour l’opération de la taille, les cuisses légèrement écartées, — porter l’indicateur de la main gauche jusqu’au fond de la plaie, — diriger sur ce doigt un long couteau tranchant sur un seul bord, — traverser d’un seul coup les parties molles qui correspondent au sommet de la blessure et sortir à la partie postéro-interne de la cuisse; puis, inclinant le tranchant du couteau en dedans et en bas, tailler, en continuant la plaie, un vaste lambeau comparable dans certaines limites au lambeau du premier temps de la désarticulation de la cuisse. — M. Michon, mon maître, accepta mon idée ; et le malade fut opéré par lui d’après ce procédé. — La plaie, mise ainsi à découvert, permit de faire cinq ligatures sur des vaisseaux d’un certain calibre, de porter le fer rouge sur quelques points de mauvaise apparence, et d’établir, avec de l’amadou et de la charpie, une compression directe à la surface de la plaie.
Aucun accident ne survint à la suite de cette opération — quelques soins particuliers furent nécessaires pour maintenir au contact l’un de l’autre ses deux lambeaux, dont le supérieur tendait sans cesse à se relever, et le malade, complètement guéri, quitta l’hôpital vingt jours après l’opération.
Quelques années après, M. Michon communiqua ce fait à l’Académie de médecine.
Dü SOMMAMBUUSME PATHOLOGIQUE.
Ce mémoire est une des premières études scientifiques faites en France sur le somnambulisme pathologique; son but est la recherche des conditions physiques au milieu desquelles se produisent les diverses perturbations cérébrales dont le somnambulisme n’est qu’une des manifestations
particulières. Peu importe la forme, extatique,—cataleptique,—syncopale, léthargique,—somnambulique, — elle ne doit être considérée que comme l’expression de variétés morbides identiques par leur nature et leur origine, qui germent et se développent sur un fonds commun, Vhystérie, dont il est toujours facile de constater directement les caractères cliniques. Quant aux modalités du système nerveux propres à chacune d’elles, nous n’avons jusqu’à ce jour aucune donnée scientifique, mais nous sommes autorisés à conclure des transformations subites qui se produisent si souvent entre ces diverses névroses, qu’elles sont sous la dépendance d’un simple trouble dynamique de l’innemtion cérébrale.
Quels que soient les désordres multiples observés chez ces malades, iju’ils appartiennent à la sensibilité générale ou spéciale, à la locomotion ou à l’entendement, on peut toujours les ranger sous deux chefs :
'l“Un groupe de sympfômes fixes, continus, permanents, qui constituent la base de la maladie, tels que l’anesthésie cutanée superficielle ou profonde, l’analgésie, la perte du sens musculaire, la contracture, parfois la toux suffocante et convulsive, etc.;
2* Un autre groupe de symptômes remarquables par leur mobilité, et plus encore par leur intermittence, se manifestant sous forme d’accès à périodicité régulière dans lesquels l’être conscient et voulant disparaît, abandonnant le malade à ses propres excitations.
L’observation développée dans ce mémoire est un des exemples les plus remarquables de ce genre de névroses. La durée toujours la même, le cercle invariable d’idées dans lequel s’exerce l’intelligence, sont la caractéristique des accès que nous avons étudiés. Parfois cependant, l’esprit conçoit et combine une série d’actes plus ou moins coordonnés, qui pourraient sembler appartenir à une volonté réfléchie et consciente, s’ils n’étaient en contradiction notoire avec le caractère, les sentiments et les dispositions du malade qui obéit à une fatalité qui pèse sur lui et l’entraîne. Les tentatives nombreuses de suicide relatées dans ce mémoire viennent à l’appui de cette idée.
La crise terminée, le malade, ayant repris possession do ses sens et do
lui-même, témoigne de la plus grande surprise quand on lui parle de ce qui s’est passé: il nie les faits et les récuse énergiquement. C’est à tort qu’on a appelé oubli cette ignorance du malade, car oubli suppose avoir eu connaissance ; or, tous les actes qui appartiennent à la crise se sont accomplis sans l’intervention du moi, sans la participation de la conscience, si bien qu’à la réapparition de celle-ci, le moi les ignore complètement. Ce fait, invariable chez tous les malades de ce groupe, a la valeur d’un symptôme pathognomonique.
Cette étude m’a conduit naturellement à l’analyse comparative du sommeil normal et du sommeil pathologique; et il m’a été facile d’établir que les analogies plus apparentes que réelles entre ces deux états n’appartiennent absolument qu’aux manifestations extérieures, car l’examen psychologique accuse les dissemblances les plus radicales. En effet, si profond que soit le sommeil, si enchaîné que soit l’esprit par le rêve, le dormeur ne reste pas complètement insensible aux actions physiques : le bruit, la douleur le réveillent, ou changent la direction de son rêve; on peut lui faire rêver duel en le piquant avec une épingle, on peut lui faire rêver incendie en projetant une vive lumière dans sa chambre; il n’échappe même pas aux actions organiques, chacun de nous a pu s’en convaincre par les effets d’une digestion laborieuse.
Des conditions tout opposées se trouvent dans le sommeil pathologique.
L’anesthésie est complète sur toute la surface du corps, la sensibilité générale est abolie pour tous les organes des sens et cependant les sens, considérés comme organes de sensations spéciales, ont conservé un certain degré d’activité qui donne encore au malade une notion vague et indécise des objets ; il les voit sans les connaître, il les tourne plutôt qu’il les évite; les sensations sont imparfaites et les perceptions obscures, lorsqu’elles ont leur point de départ dans le monde extérieur. Il n’en est plus ainsi, lorsque les excitations sont éveillées par un acte cérébral, par une idée née spontanément du mouvement automatique du cerveau, les sens, agissant alors sous Tinfluence defexcitation mentale, acquièrent une subtilité
remarquable, une hyperesthésie fonctionnelle, qui dépasse de beaucoup la moyenne de leur exercice. Ce fait est étudié avec détails et confirmé par de nombreuses expériences.
Tous les phénomènes qui remplissent la durée de ces crises sont poulie malade une scène complètement étrangère à sa vie habituelle, puisqu’au réveil il ignore tout ce qui s’est passé; mais si nous le voyons, d’une crise à l’autre, reprendre son idée au point où le réveil l’avait interrompue, et combiner ainsi une série d’actes plus ou moins bien déterminés, nous nous trouvons en présence d’un fait pathologique dont Cerise, Lemoine et tant d’autres philosophes ont rapporté les manifestations aux phénomènes de l’intermittence propres aux névroses cérébrales, jusqu’au jour où les progrès de la psychologie nous donneront le dernier mot de la question.
L’HOMME dit LE SAUVAGE DD VAR,
Il y a quinze ans environ, un être vivait dans la forêt de Pierrefeu, seul, isolé du commerce des hommes, avec des allures et des mœurs tellement singulières, que les habitants de la commune l’avaient dénommé le Sauvage du Var; il n’avait cependant ni dispositions agressives, ni instincts sanguinaires, et ne répondait en aucun point à la tradition anthropologique d’après laquelle « homme sauvage » signifie : homme naturel, homme primitif, homme antérieur ou étranger à la civilisation. L’originalité de sa vie et l’excentricité de sa personne servaient, à cette époque, d’aliment aux journaux de la localité, qui faisaient volontiers de lui soit un réformateur, soit un apôtre d’une religion nouvelle, soit un utopiste d’un nouveau genre. Des circonstances particulières m’ayant
conduit dans le département du Var, je profitai du voisinage pour aller étudier sur place ce singulier personnage.
Contrarié, m’a-t-il dit, de voir les hommes jaloux les uus des autres, et tourmentés par les mauvaises passions, il avait songé à s’éloigner d’eux pour se rapprocher le plus possible de la vie d’innocence et de nature. Tout ce qui fait l’homme dépendant, tout ce qui asservit sa liberté d’action, le travail comme la famille, était devenu pour lui autant de charges dont il avait voulu s’affranchir ; et c’est ainsi que, rompant avec sa vie passée, il s’était retiré dans les bois pour réaliser une existence nouvelle.
11 avait trente-cinq ans environ, était né en Savoie et s’appelait Laurent.
L’affranchissement de l’homme, tel qu’il le comprenait, avait pour objectif la négation de tout travail et de toute idée de propriété. Le travail salarié est pour lui une déviation de la loi naturelle; quelle qu’en soit la rémunération, il la déclare non pas insuffisante, mais imparfaite, parce que le produit de la terre est, dit-il, la seule vraie et légitime récompense du travail. Il s’affranchit de toute obligation vis-à-vis des hommes ; il ne veut rien devoir qu’à la Terre, il la veut libre ; il veut que tous les hommes l’aiment sans abuser d’elle, qu’ils ne la fatiguent point par une culture exagérée, qu’ils aient à son égard le respect qu’on a pour une mère qui d’elle-même nous nourrit et pourvoit à tous nos besoins. Il pourrait disposer d’une certaine somme d’argent que lui a laissée son père; avec cet argent acheter de la terre et devenir propriétaire: non. la terre attache, la propriété est une servitude qui entrave la liberté de Thomme; il ne veut point posséder, il veut rester libre de quitter demain la place qu’il occupe aujourd’hui.
Ce que L. appelle la vie de nature, c’est la vie sans attachement,
sans propriété, sans désirs ni besoins ; pour demeure, une place à l’ombre ou au soleil, hutte ou cabane; pour nourriture, un approvisionnement d’herbes et de graines à broyer entre deux pierres, que la terre produit sans fatigue, c’est-à-dire sans culture; pour vêtement, une sorte de bourgeron, qu’il transformera bientôt en un vêtement plus personnel ; pour lit,
tion d’une vie plus parfaite encore ; jusqu’à cette époque il sera métis ou mulâtre, ce sont ses expressions, c’est-à-dire que, n’étant plus déjà l’homme de la société, il n’est pas encore l’homme de la nature. Alors, plus d’outils fabriqués par la main des hommes ; plus de farine venant du moulin, plus d’étoffe pour couvrir son corps, il aura réalisé sur lui-même son propre vêtement. C’est pour cela que depuis six ans il cultive sa chevelure et sa barbe avec le plus grand soin, qu’il en fait chaque mois une précieuse récolte, étiquetée et numérotée, qu’il porte sans cesse avec lui, méthodiquement rangée dans un sac qu’il appelle son trésor. Pour ménager sa précieuse toison, il avait adopté une toilette des plus compliquées ; il nattait ses cheveux et sa barbe, enveloppait chaque natte d’un ruban de coton, et la recouvrait d’une sorte de poix faite avec l’écorce du chêne vert; il disposait ses nattes en forme de turban; réunissait les
quoi suffire à ses besoins. Loin de lui la pensée de se mettre en lutte avec la société, et de séduire les hommes en faisant valoir les avantages de son système; son respect pour la liberté de chacun, l’éloigne de toute idée de prosélytisme. Il ne tient point à être connn, il refuse d’associer à sa vie qui que ce soit qui le lui demande ; il fait ainsi parce que c’est son idée et il éprouve à la réaliser tout le bonheur que donne un projet longtemps préparé et conduit à bonne fin.
Dans le bizarre assemblage de conceptions fantastiques qu’il nous présente, celle qui occupe le plus son esprit, et qui résume la plus haute expression de ses désirs, est la confection du vêtement qu’il veut faire avec ses cheveux. C’est là son trésor, depuis six années il se grossit peu à peu, jamais il ne s’en sépare, aucune somme d’argent ne pourrait le payer. Couvert de ce précieux tissu, n’ayant plus à demander à la terre que son aliment de. chaque jour, la nature sera satisfaite, et lui, triomphant dans son œuvre.
Depuis la découverte du Sauvage de l’Aveyron, la vie des bois n’a jamais produit, que je sache, un plus singulier personnage que celui dont je viens de présenter le tableau. L’étude psychologique de ces deux êtres établit entre eux la plus grande dissemblance et les éloigne l’un de l’autre de toute la distance qui sépare l’homme intelligent du malheureux idiot. Le sauvage de l’Aveyron, comme le séquestré de Nuremberg, ne sont que de pauvres êtres dénués d’intelligence chez lesquels la nature vraie de l’humanité a été troublée dans son évolution normale par l’abandon ou par l’infirmité. Quelle qu’ait été la sollicitude éducatrice d’Itard, qui dans la culture de cet esprit rebelle déploya une sagacité et une patience si admirables, le sauvage de l’Aveyron est resté ce qu’il avait toujours été, un être sans intelligence, un infirme, que Pinel avait à juste titre classé au nombre des idiots. Gaspard Hauser, le séquestré de Nuremberg, dont l’histoire a été racontée par Feuerbach, était sensiblement dans les mêmes conditions d’infirmité intellectuelle et morale.
Tel n’est point notre monomane, qui nous offre, au contraire, un remarquable exemple de la puissance d’une idée sur un esprit et sur un
organisme! C’est ainsi que l’apprécie Cerise en terminant son rapport: « Laurent, dit-il, doit son bonheur, sa force, sa santé, sa paix inaltérable, « sa vertu même, à l’utopie satisfaite de la misère selon jla nature — « l’idée inflexible, étrange, folle, la monomanie, si l’on veut, plus où « contenue dans les limites physiologiques : voilà l’élément des existences « exceptionnelles. Une individualité remarquable, sinon puissante, pour- « rait tout aussi bien surgir de cet élément, si, à l’idée stérile et per- « sonnelle du solitaire, se substituait l’idée féconde et impersonnelle « d’un réformateur apparaissant sur un sol préparé et à l’heure propice. »