PATHOGÉNIE DES HÉMORRAGIES PLACENTAIRES DANS L'ALBUMINURIE GRAVIDIQUE
Les hémorragies placentaires décrites par Chantreuil, Fehling, et bien attribuées par M. Pinard au placenta des albuminuriques, n’avaient jamais trouvé aucune explication pathogénique, plausible, quand, en examinant un placenta d’albuminurique éclamptique, dont le système sanguin maternel avait été injecté à la gélatine, j’ai pu voir produit sous la pression de la seringue, en plein tissu villeux, un épanchement de gélatine, rappelant l’hémorragie placentaire. J’ai pensé que les excès de tension sanguine, observés chez les albuminuriques, pouvaient entraîner un fléchissement du système circulatoire, dans sa partie la plus faible, la moins
pour manquer dans d’autres. Nos recherches antérieures, sur les albuminuries par suppuration, nous ont permis d’étahlir des albuminuries diverses, les unes sans hypertension, les autres s’accompagnant d’hypertension artérielle, et de fait, l’hémorragie placentaire semble se montrer
avec une préférence marquée chez les plus hypertendues des albuminuriques, chez les éclamptiques.
Notre explication de l’hémorragie placentaire, causée par l’hypertension, vient, en outre, très heureusement compléter le processus pathogénique, invoqué par Vaquez dans les hémorragies viscérales des éclamptiques. De même qu’il est très satisfaisant pour l’esprit de voir, au cours de l’accès éclamptique, un dénivellement brusque et violent de la pression sanguine vaincre la résistance des fragiles capillaires du cerveau et du foie, de même on comprend que la faible paroi endothéliale des lacs sanguins maternels du placenta puisse s’effondrer et se rompre. L’albummuriqne
non éclamptique doit certainement subir, au cours do son état d’hypertension, des minutes où cet état d’hypertension s’exagère et rompt alors les lacs sanguins maternels du placenta.
Cette explication pathogénique de l’hémorragie placentaire a d’autres résultats que de nous donner l’explication d’un fait jusque-là inexpliqué, elle porte ou elle des indications thérapeutiques, au point de vue de la prophylaxie des hémorragies placentaires, qui peuvent, comme on le sait, constituer de très redoutables accidents et mettre en danger aussi bien la vie de la mère que celle de l’enfant.
On évitera d’être surpris par ces hypertensions dangereuses en surveillant de parti pris, au cours de la grossesse, la tension sanguine de la femme enceinte, en la surveillant périodiquement et régulièrement, avec la même ponctualité que l’on recommande pour l’examen des urines. En cas d’hypertension, le repos, le l’égime, les laxatifs, parfois le régime déchloruré ou la diète hydrique, réussiront à faire disparaître les menaces d’hypertension.
Pour les mêmes raisons on devra, chez l’éclamptique, redouter, audessus de tout, l’accès et les coups d’hypertension qui l’accompagnent fatalement, et, au cours desquels se produisent les ruptures vasculaires diverses. On y réussira le plus souvent par la médication calmante, au chloral, au chloroforme, qui, malgré leurs inconvénients toxiques incontestables, ont du moins l’avantage de pouvoir souvent arrêter ou prévenir
La méthode thérapeutique inspirée de la pathogénie que nous avons invoquée, est, en somme, facile à mettre en œuvre, tant au point de vue prophylactique, qu’au point de vue curatif.
HYPERTENSION GRAVIDIQUE
J’ai étudié, entraîné dans cette direction, les phénomènes d’hypertension au cours de la grossesse, et j’ai proposé de créer une place importante en pathologie obstétricale au syndrome hypertension gravidique. Cette hypertension est généralement fonction d intoxication, et marque, comme l’a justement indiqué M. le professeur Bar, un acte de
défense de l’organisme. Elle peut, ii notre avis, indiquer aussi de l’insuffisance rénale, bien plutôt que de l’insuffisance hépatique, comme on le prétendait ordinairement jusqu’ici. La pathologie obstétricale du rein se rattacherait ainsi aux lois formulées par M. Widal au sujet de l’ancienne urémie.
Pendant la grossesse, comme en dehors de la grossesse, l’insuffisance rénale, passagère ou durable, aboutirait aux différents syndromes : albuminurie, chlorurémie hydropigène, rétention uréique, hypertension gravidique, syndromes se montrant seuls ou associés.
L'hypertension artérielle se produit, au cours de la grossesse, sous des influences diverses, au premier rang desquelles il faut placer les intoxications et le surmenage général de l’organisme; un des symptômes qui manque rarement d’accompagner cette hypertension est l’insomnie, tenace, résistant à la médication calmante. L’hypertension peut être passagère, due il un écart de régime, ou à un abus d’ingestion de liquide, cette hypertension peut faire des sauts de plusieurs centimètres de mercure au sphygmomanomètre, sans qu’on rencontre toujours associée à elle l’albuminurie.
En pratique, il sera bon de vérifier la tension artérielle périodiquement chez toutes les femmes pendant la grossesse, comme on fait la recherche de l’albumine. Mais à côté de cela, il sera quelquefois utile de soustraire une ventouse scarifiée de sang pour faire mesurer la teneur du sérum en urée, ou de noter, dans les mômes circonstances, la cryoscopie de ce même sérum. D’autres fois, il faudra rechercher si la chlorurémie, — marquée soit par l’élimination chlorurée, soit attestée par l’efficacité du régime déchloruré — n’est pas la raison de certains œdèmes. C’est dans cette voie que se préciseront peut-être les intoxications, qu’on observe fréquemment au cours de la grossesse et qui produisent des accidents si divers, depuis la simple dermatose et les légers troubles gastriques jusqu’aux cachexies séreuses et aux convulsions éclamptiques.
Parmi tous ces syndromes, l’hypertension gravidique paraît se révéler d’une façon précoce, faisant connaître la menace et l’approche du danger. C’est à ces différents titres qu’il est utile, à côté de l’albuminurie gravidique, de surveiller plus qu’on ne l’a fait jusqu’ici, le syndrome très important d’hypertension gravidique.
Celle ■vue n’est pas seulement théorique elle comporte aussi une ligne de conduite en thérapeutique.
11 faudra prévoir et prévenir l’hypertension par le repos, le régime peu toxique non excitant, le régime déchloruré, les laxatifs, les boissons en quantité modérée. Ces simples précautions suffisent à faire tomber la tension sanguine, à diminuer les œdèmes, à rendre le sommeil, et cela bien mieux que les régimes lactés ou hydriques avec boissons en abondance exagérée.
En résumé, l’explication pathogénique de certaines albuminuries par suppuration, la connaissance de la cause des hémorragies placentaires et viscérales par hypertension, et enfin la conception des insuffisances rénales, conduisent i une thérapeutique plus méthodique et plus précise.