‹ Tlemcen, ancienne capitale du royaume de ce nomChapitre 21 sur 54 · A/REL . IVLIA VIXIT AN . XII CVI MATER . FECIT · texte numérisé non relu

A/REL . IVLIA VIXIT AN . XII CVI MATER . FECIT

...ERNAÀL . AN .

PRO CCCCXX

Diis Manibus sacrum. Aurélia J ulia vizit annis duodecim, eui mater fet it dcmum eternalem anno provinciæ quadringentesimo vigesimo.

L’année 420 répond à l’an 387 de l’ère chrétienne.

Suivant la tradition des habitants de Tlemcen, cette mosquée serait la plus ancienne de la ville. En effet, je lis dans un historien arabe, Abou-rV;ohammed Saleh ibn-Abd’ el-Halim, de Grenade, auteur duCartas (1), que cette mosquée fut

(1) Édition de Tornberg, texte arabe, p. 8.

fondée par Édris ben-Abd’ Allah, le premier des Édrissites qui régna sur le Maghreb. Ce prince avait fait graver sur le minbar ou chaire de la mosquée l’inscription suivante :

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Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Ce minbar a été fait par les ordres de l’imam Edris, fis d’Abd' Allah, fils de Haçan, fis de Hocéin ( que Dieu soit satisfait d’eux I), et cela, à la date du mois de Safar de l’an 174.

C’est à une année avant cette époque, c’est-à-dire l’an 173 de l’hégire (789 de J.-C.), qu’il faut faire remonter la fondation de la grande mosquée d’Agadyr ; car ce fut cette année-là même que l’autorité d’ Édris fut reconnue à Tlemcen, et que pour récompenser la prompte soumission de ses habitants, il leur fit construire une mosquée.

D’ après les expressions de l’historien arabe qui dit qu’ Édris fit ériger la mosquée de cette ville, il est permis de croire qu’elle est la première qui ait été érigée à Tlemcen; car autrement il se serait servi d’une autre tournure et il aurait écrit simplement que l’on construisit une mosquée, et non la mosquée de Tlemcen à Tlemcen.

Elle fut construite, ainsi que le minaret, avec des débris de monuments romains, et peut-être sur l’emplacement qu’avait occupé auparavant le temple érigé en l’honneur du dieu local Aulisva.

La mosquée d’Agadyr ayant été fort endommagée du-

rant les guerres qui suivirent l’élévation d’Édris au trône du Maghreb, elle fut restaurée, vingt-cinq ans après sa fondation, par le second des rois Édrissites, qui, déplus, fit faire un nouveau minbar pour remplacer le premier qui ne pouvait plus servir. Le nom du prince fut gravé sur une planche ou tablette que l’on voyait encore dans la mosquée d’Agadyr vers le milieu du douzième siècle de notre ère. Ce fait est démontré par une citation que je trouve dans l’histoire des souverains du Maghreb par Àbou-Mohammed el-Saleh (page 27). La voici : « Âbou-Merouan Âbd’ el-Warrak dit : L’an 555 (1160) j’entrai dans la mosquée de Tlemcen; là, je lus sur une planche que l’on avait clouée sur la corniche du minbar, et qui avait appartenu à un autre minbar plus ancien, l’inscription suivante : Cet ouvrage a été exécuté par les ordres de l’imam Édris, fils d’Édris, fils d’Abd’ Allah , fils de Haçan, fils d’Hoceïn, fils d’Aly. — Que Dieu soit satisfait d’eux ! — Dans le mois de moharram de l’année 199 (814). »

« Les vestiges d’Agadyr que j’ai sous les yeux, dit M. Azéma de Montgravier en parlant des restes de cette mosquée, proviennent peut-être d’un monument réédifié , car rien n’est plus facile que de les mettre en œuvre : ce sont des pierres tumulaires et des matériaux enlevés aux monuments romains que l’invasion arabe trouva debout à la fin du septième siècle. Les antiquaires peuvent y enrichir leurs collections d’inscriptions presque toutes inédites ; car on en retrouve tous les jours de nouvelles, et la mine en paraît inépuisable. Les Turcs en faisaient commerce ; ils les vendaient aux juifs, qui, les trouvant toutes préparées

pour servir de pierres sépulcrales, les rendaient à leur destination primitive et en ornaient leurs tombeaux. »

Malgré le vif désir que j’éprouvais de continuer mes explorations dans cet endroit si fécond en objets d’antiquités; malgré les richesses que me promettait cette mine jusquelà peu exploitée, d’un côté l’impatience des turcos, qui ne comprenant rien à l’intérêt de mes recherches, me pressaient de porter ailleurs mes pas, de l’autre, le peu de temps qui me restait pour visiter les autres curiosités de ce quartier, me déterminèrent à me séparer de ces ruines , mais non sans bien me promettre d’y revenir un autre jour. Je me dirigeai donc vers la porte dite d’Agadyr, au grand contentement de messieurs les turcos qui avaient eu l’air de craindre que je ne restasse pétrifié pour toujours au milieu de ces décombres.

La porte d’Agadyr, ainsi appelée par les Français, porte chez les Arabes le nom déporté de cidi Daoudy

, à cause de la mosquée de ce nom qui s’élève dans le voisinage. Elle appartient au style mauresque, et elle est d’un aspect le plus gracieux et le plus charmant qu’on puisse imaginer. Pour en donner une idée au lecteur, je transcrirai ici la description élégante qui en a été faite par M. Azéma de Montgravier dans son Excursion archéologique. « Cette porte, dit-il, faisait partie de l’enceinte générale de Tlemcen, sous les rois arabes. Elle est, ainsi que tout le reste des remparts, construite en pisé, mais revêtue de briques en dedans et au dehors ; elle affecte la forme gracieuse de l’ogive renflée vers le milieu, rentrante à sa partie inférieure. Son soubassement colossal, en saillie sur

le reste de la fortification, est formé de matériaux romains jetés pêle-mêle, avec un abandon fort piquant pour l’artiste, mais désespérant pour l’antiquaire, qui reconnaissant la forme d’un cippe funéraire ou d’un autel votif, ne peut s’empêcher de maudire l’architecte sarrazin, dont la fantaisie a souvent placé les inscriptions de manière à forcer l’archéologue intrépide à adopter la position la plus gênante pour les déchiffrer. »

Les remparts qui entouraient autrefois Agadyr sont encore debout, excepté du côté du couchant et du côté du midi où ils sont en grande partie tombés en ruines. Ils sont construits en pisé, comme il vient d’être dit, et ils paraissent avoir été primitivement enduits, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, d’une couche de plâtre ou de chaux.

L’on descend par la porte d’ Agadyr dans une plaine où s'élève la cobbah ou marabout de cidi Daoudi dont on verra plus loin la biographie. Non loin de la porte, l’on remarque un puits construit en briques cuites et surmonté d’une margelle qui est d’une seule pierre creuse taillée en forme de cylindre.

Avant l’année 462 de l’hégire (1069 de J.-C.), la ville de Tlemcen ne s’étendait pas au delà de l’enceinte du quartier d’Agadyr ; c’est pour cela que les auteurs qui ont écrit postérieurement à cette époque la nomment Y ancienne cité (1). Il résulte de ce fait que c’est à Agadyr qu’il faut appliquer les événements qui se sont passés à

(1) Meracid el-Ittilâa, p. 84.

TIemcen dans les temps antérieurs à cette date, d’après le récit des historiens.

Quelques auteurs arabes veulent que TIemcen soit une des plus anciennes cités du monde, car, suivant eux, c’est d’elle qu’il s’agirait dans ce passage du Koran : « lisse mi- « rent tous les deux en route et ils marchèrent jusqu’à ce « qu’ils fussent arrivés aux portes d’une ville. Là ils de- « mandèrent à manger aux habitants, mais ceux-ci leur « refusèrent l’hospitalité. Les deux voyageurs trouvèrent « un mur prêt à tomber; l’inconnu le releva. » (Koran, surate xviii, 76). Et dans celui-ci : « Or le mur était l’hé- « ritage de deux garçons orphelins de cette cité, et sous « ce mur était caché un trésor qui leur appartenait. Leur * père était un homme de bien. Ton Seigneur a voulu qu’ils « atteignissent l’âge de puberté pour leur rendre le trésor. » (Koran, surate xvm, 81).

Les deux voyageurs en question sont Moïse et le prophète El-Khidr qui,d’aprèslestraditionsorientaîes, allèrent ensemble dans l’Occident. Suivant les mêmes traditions, El-Khidr aurait acquis le don de l’immortalité en buvant des eaux de la fontaine de vie. 11 s’appelait Balya ben-Malkan. Les uns disent que c’était Phinéas, fils d’Éléazar, fils d’Aaron ; les autres, Élie, et les autres, saint Georges; mais suivant quelques-uns, ce serait Phinéas dont l’âme aurait passé successivement dans le corps de ces trois derniers personnages. Les commentateurs du Koran affirment qu’il avait reçu l’inspiration divine et le don de prophétie (1). El-Khidr

(I) Beydawv, Commetitaires sur le Koran, sural. xvm, verset 64.

releva le mur en question , suivant les uns, en le touchant seulement du doigt, süivant les autres, en l’étayant d’un pilier, suivant quelques-uns, en y faisant les réparations nécessaires, suivant d’autres enfin, en le reconstruisant sur de nouveaux fondements (1). Kazouïny, dans son ouvrage intitulé: Adjaïb el-bolclan , les merveilles des pays, rapporte une opinion d’après laquelle ce mur aurait été fort élevé et d’une grande épaisseur, mais incliné en avant et menaçant ruine(2).

Quoi qu’il en soit, si nous en croyons certains traditionnaires, la ville dont il est question dans le passage du Koran précité, n’est autre que Tlemcen, et son origine remonterait, par conséquent, au delà de l’époque de Moïse et d’El-Khidr, c’est-à-dire environ quinze cents ans avant l’ère vulgaire. Si nous ne savions le cas qu’il faut faire, en général, des calculs et des dates apportées par les ignorants et trop crédules auteurs ou inventeurs des hadiths et des traditions musulmanes, ce serait le cas de dire ici que l’origine de Tlemcen, comme celle de bien d’autres villes, se perd dans la nuit des temps.

Ce que l’on peut conjecturer de plus raisonnable touchant l’antiquité de Tlemcen, c’est qu’elle ne doit pas aller beaucoup au delà du règne des Antonins. Auparavant, c’est-à-dire avant de devenir colonie romaine, Tlemcen était peut-être la résidence de quelque chef indigène, ou un centre de population appartenant aux Maghrawa (M a/cvpéëui des

(1) Beydawy, surat. xviii, verset 76.

(2) Manuscrit de la Bibliothèque Impériale, n°899, article Tilimcin , p. 109.

géographes grecs et les Macurebi de Pline, liv. V,i) , branche de la tribu desZénâtah (1), connut des anciens sous le nom de Massyliens ( Massylii ) et de Massésyliens ( Massæsylii ). Diodore de Sicile nous apprend que les chefs africains n’avaient pas de villes sous leur obéissance, mais seulement des tours où ils renfermaient leurs richesses. Les indigènes aimaient à se grouper auprès de ces tours, et ils vivaient là dans des cabanes ou dans des grottes. Le château ( el kalaah ) qui s’élève sur le flanc de lamontagne Salcharataïn , à une demi-lieue au midi de Tlemcen , a été probablement construit avec les débris et sur l’emplacement de l’un de ces antiques édifices; les nombreuses cavernes que l’on voit encore dans le voisinage de ce château (2) ont dû servir de demeure aux premiers habitants de la localité , car plusieurs tribus kabyles du voisinage habitent encore les grottes qui furent le séjour de leurs ancêtres. Dans ces temps reculés, Tlemcen était donc une bourgade troglodyte,

(t) Les Zénâtah, qui se divisaient en tribus innombrables, occupaient la partie nord de l’Afrique comprise entre Tripoli d’un côté, Sedjelmessa et le mont Auras, de l’autre.

(2) Le nom de cette citadelle, qui est d’origine berbère, se lit dans Y Histoire des rois de la Mauritanie, par Abou-Mohammed el-Salehh, de Grenade. Dans la traduction portugaise de cetouvrage par José deSanto Antonio Moura ( Historia dos soberanos mahomelanos, etc., page 320), ce nom est écrit Tameradit. Tornberg (Annales regum Maurilaniæ, etc., page 193), quia consulté plusieurs manuscrits où il a trouvé s.3y»L>, ij L*Ji , ><■-' y Lj et a admis, dans

le texte qu’il a publié de cette histoire, la leçon Tamcrdji-

ditah. Abou-Mohammed el-Salehh rapporte que ce fut dans cette citadelle que Ghamorâcen, premier roi de Tlemcen, fut assiégé par El-Sâid, roi des Almohadcs, en 640 (1242).

comme le conjecture avec raison M. Azéina de Montgravier dans le savant mémoire que nous avons eu plusieurs fois l’occasion de citer.

Nous venons de voir que, d’après les traditions musulmanes, El-Khidr et Moïse son disciple, dans leur pérégrination occidentale , s’arrêtèrent quelque temps dans les murs de l’antique Tlemcen. Ce ne sont pas les seuls personnages illustres par qui cette ville se vante d’avoir été visitée : selon les mêmes traditions, le grand Salomon, fils de David (sur qui soit, le salut!), voyagea également dans le nord de l’Afrique et vint séjourner un an à Tlemcen (1). Plus tard, c’est-à-dire dix-sept cents ans après le roi d’Israël, cette cité eut l’honneur de donner l’hospitalité à El-Ménizer l’Africain, l’un des compagnons du prophète des Arabes, lequel cependant n’y fit que passer. Postérieurement à l’année 174 de l’hégire (780 de J.-C. ), elle donna asile à Souleyman ben-Abd’ Allah, frère d’Édris, premier roi de la dynastie qui porte son nom. Souleyman fixa son séjour à Tlemcen, où il laissa une nombreuse postérité (2).

Ces avantages, qui, aux yeux d’un vrai croyant, placent Tlemcen infiniment au-dessus de toutes les autres villes d’Afrique, seraient, sans contredit, parfaits, si ce n’était l’existence d’un fait qui forme en quelque sorte une ombre à la gloire de notre cité. Je veux parler de ces sorciers abominables qui, dans leurs conjurations, invoquaient le Pharaon submergé, et qui se sont perpétués longtemps

(1) Histoire des Béni Abd’ el-Wâdy, fol. 4 r°.

(2) Abou-Mohamnied es-Salebb, de Grenade, pago 4.

dans la ville de Tlemcen, en la souillant de leur présence et en y opérant leurs horribles maléfices (1).

A partir de cette époque, c’est-à-dire la fin du cinquième siècle de notre ère jusqu’à l’invasion musulmane, le nom de Tlemcen n’est plus mentionné dans les historiens, soit grecs, soit latins; il est néanmoins probable qu’après l’expulsion des Vandales par Bélisaire, elle reconnut la domination des Romains d’Orient, quoiqu’il ne soit pas certain que le général de Justinien ait poussé ses conquêtes jusque dans cette contrée de l’Afrique septentrionale.

Je trouve dans El-Kairowany que le premier guerrier arabe qui s’empara de Tlemcen, fut El-Mohhadjer, lieutenant d’Ocba ben-Nâfie, événement qui s’accomplit dans la quarante-deuxième année de l’hégire. Elle resta placée sous la domination des khalifes d’Orient jusqu’au règne du célèbre Haroun al-Raschid, c’est-à-dire jusqu’à l’année 173 de l’hégire (789 de J.-C.), qu’elle tomba au pouvoir du fondateur de la dynastie des Édrissites. C’est à ce prince, comme il a été dit plus haut, que la grande mosquée d’Agadyr doit son existence (2).

Ibn-Haucal, qui écrivait du temps des Édrissites, entre les années 331 et 366 de l’hégire, parle de Tlemcen l’ancienne en ces termes :

« A une courte journée d’Alouyin se trouve Tlemcen, ville très-ancienne, arrosée par plusieurs ruisseaux qui font

(1) Histoire des Béni Aid’ eUWâdy, fol. 4 r®.

(2) Voyez plus haut, page 165.

tourner des moulins. Elle est entourée d’une forte muraille et possède des terres cultivées d’un grand rapport : cette fertilité est due à l’irrigation. Les fruits y abondent. »

Le célèbre géographe arabe Âbou-Obeïd el-Bekrv, qui florissait en Espagne dans la seconde moitié du cinquième siècle de l’hégire, nous a laissé des renseignements précieux sur la ville d’Agadyr, l’ancienne Tlemcen : « Agadyr, dit-il dans son Messâlek (1), est une ville environnée de murs, située au pied d’une montagne plantée de noyers. Elle a cinq portes, dont trois regardent le midi ; savoir : la porte des Bains w>L>), la porte de Wahab ^J j) et la porte au Guichet v-Aj) (2). A l’orient, il n’y a

(1) Le titre entier de cet ouvrage est OLÜL*4t Les Roules

et les Empires, qui est aussi celui de plusieurs traités de géographie, entre autres de celui d’Ibn-Haucal.

(2) que je traduis par guichet, signifie entre autres choses une

ouverture pratiquée au milieu d’une porte. M. Quatremère ( Notices et extraits des manuscrits, etc., t. XII, page 535) a lu fosse.

L’ouvrage d’El-Bekry se trouve parmi les manuscrits de la Bibliothèque Impériale (ancien fonds, n° 580) . Cet auteur mourut en Espagne, l’an 487 de l’hégire (1094 deJ.-C.).

Si nous nous en rapportions à une note qu’on lit à la marge d’un manuscrit arabe de la Bibliothèque Impériale (n°703), l’autorité d’Abou- Obéid el-Bekrv ne serait pas d’un très-grand poids ; car, d’après l’auteur de cette note, El-Behnj n’est rien moins que l’imam des imposteurs et des menteurs, et l’on ne doit tenir nul compte de ce qu’il rapporte :

Outre le Messâlek, Âbou Obéid a composé un dictionnaire géographique intitulé : U v hitâh moodjem ma istaadjem.

qu’une porte qui est celle que l’on nomme porte de la Montée (LïsJl ^b); la porte qui porte le nom d’Abou-Korrah (b ïj3 3 ,1 ) regarde l’occident (1). Cette ville renferme des monuments en ruines qui remontent à une très-haute antiquité, et l’on y voit encore de nos jours des églises fréquentées par les Chrétiens. Dans ces ruines on découvre souvent des trésors cachés. L’eau est amenée à Tlemcen de la source Lourit qui est située à six milles de distance. Non loin de la ville coule une rivière appelée Satfècyf qui descend de la montagne voisine et fait tourner plusieurs moulins. Tlemcen est la capitale du Maghreb el-aoussat (le Maghreb-Moyen). Elle possède des marchés, des mosquées, dont une djâmie } et des plantations d’arbres fruitiers. Siège de l’empire des Zénâtah, patrie d’une foule de savants, de traditionnaires et d’hommes vertueux, rendez-vous des tribus berbères, Tlemcen est aussi un point de réunion pour les marchands de tous les pays. Mohammed, fils de Souleyman, fils d’Abd’ Abd’ Allah, fils de Haçan, fils d’Aly, fils d’Abou-Taleb (que Dieu soit satisfait d’eux !), y fixa son séjour; son petit-fils, Abou ’l-Aisch Aïça, fils d’Édris, fils de Mohammed ibn-Souleyman , la gouverna en qualité de roi. Abou ’l-Aisch Aïça, autrement dit Hacen ibn- Abou ’l- Aisch, se laissa enlever la souveraineté de Tlemcen par Abou’l-Afia, gouverneur de Tihart et du Maghreb-Central pour les Fatimites. »

(1) Dans Y Histoire des Béni Abd’ el-Wâdy (manuscrit de ma collection, fol. 4 r°), onlitOji J,! * wj ; mais je crois que c’est une faute

de copiste, et qu’il faut lire avec M. Quatremère, ü b ^1 U

L’auteur de l’ouvrage intitulé : Djaghrafiya , cité par Yahia ben-Khaldoun (1), dit en parlant de Tlemcen l’ancienne : « Tlemcen est le siège d’un empire. C’est une cité antique et fort grande ; elle jouit d’une température excellente, abonde en fruits, en céréales, possède plusieurs sources et commande à de nombreux districts. Les hivers y sont rigoureux, à cause de la quantité de neige qui y tombe durant cette saison. Les habitants sont notés en bien par les tribus voisines. »

Vers cette époque la domination des Édrissites était battue en brèche par deux puissances rivales, les Fatimites, d’un côté, et les khalifes de Cordoue, de l’autre. Ces princes se disputaient la possession de Tlemcen et s’enlevaient tour à tour cette ville avec ses dépendances. C’est ainsi qu’en 2>kk (955 de J.-C.), elle fut enlevée aux Fatimites par les troupes d’Abd’ er-Rahman en-Nâçir Lidin Allah, roi de Cordoue (2). Ce khalife fit réparer le dôme de la grande mosquée de Tlemcen, et ordonna que l’on mît sur le comble

(1) L’on connaît deux ouvrages qui portent le titre de Djaghrafiy a

(géographie) : l’un est une traduction de la géographie de Flolémée, faite par Abou-Youssouf Yacoub el-Kendi, qui vivait sous le khalifat de Haroun al-Hoschid (Voyez le Dictionnaire bibliographique de Hadjikhalifah, au mot Lij*=>.,t. II, p. 632, et Bibliothèque de l’Escurial, par Casiri, 1. 1, p. 349); l’autre, qui est intitulé : (manuscrit

delà Bibliothèque Impériale, ancien fonds n°596), reconnaît pour auteur Jbn-Abd’ Allah Mohammed, fils d’Abou-Bekr el-Zohrii

11 est évident que c’est ce dernier auteur que Yahia ben-Khaldoun a cité.

(2) Histoire des Béni Abd' cl-Wâdj, fol. 4 r°.

de l’édifice l’épée d’Idris ben-Idris, fondateur de Fez, rendant ainsi hommage à la mémoire de celui dont il dépouillait les descendants (1).

Sous le dernier des princes Édrissites, Hacen ben-Guennoun, Tlemcen, qui obéissait, à cette époque, aux khalifes Fatimites, ayant levé l’étendart de la révolte, attira sur elle les armes de ces princes qui firent marcher contre elle leur émir Boulogguin ben-Zéiry, chef des Sanhadjah. À son approche, les habitants de la ville effrayés s’empressèrent de prévenir par une prompte soumission (2) le châtiment qu’ils méritaient, et ouvrirent leurs portes à Boulogguin (362=972). L’émir voulut bien leur épargner la vie; mais il détruisit Tlemcen et en transporta la plupart des habitants à Aschir (3). Ceux-ci, pour conserver la mémoire de leur ancienne patrie, élevèrent, non loin d’ Aschir, une nouvelle ville à laquelle ils donnèrent le nom de Tlemcen.

Tlemcen, après avoir reconnu tantôt l’autorité des Fatimites et tantôt celle des Oméyades d’Espagne, passa définitivement sous la domination des émirs Maghrawah , qui régnèrent en se reconnaissant les vassaux des rois arabes de Cordoue.

C’est vers cette époque qu’eut lieu l’envahissement de

(1) Annales r en uni Mauritanien, etc., page 85 de la traduction.

(2) Histoire de l'Afrique et de l’Espagne sous la domination des Arabes, par Cardonne, torn. I!, pag. 83.

(3) Aschir fut fondé en 324 (935) par Boulogguin, fondateur de la dynastie des Zéirites, sous le règne de Kaim Biamr-Allah le Falimite. Cette ville était située dans la province de Bougie.

l’Afrique par les tribus nomades de l’Arabie. Jusque-là le pays avait été seulement occupé militairement par les vainqueurs ; ils s’étaient contentés de placer des garnisons dans les villes principales et d’ériger des ribats dans les localités les plus accessibles aux attaques de l’ennemi. Les khalifes n’avaient jamais permis aux peuples nomades de la péninsule arabique de quitter le sol de la patrie pour aller porter ailleurs leurs pénates errants. Mais au milieu du cinquième siècle de l’hégire (440) , El-Moez ben-Bâdis, le Sanhadjiote, ayant levé l’étendart de la révolte contre le khalife fatimite El- Mostancer Billah, celui-ci, se conformant au conseil de son vizir, fit marcher contre le rebelle les Hillel, les Riahh,les Zoghbah, une portion des Beni-Amer, la grande tribu de Selim ben-Mansour, delà postérité d’Adnan, et autres tribus nomades, au nombre de cinquante mille combattants, qui se ruèrent sur l’Afrique, saccagèrent Tripoli , Gabès et les autres villes voisines, s’emparèrent de Kairowan au bout de huit mois de siège, puis se partageant les plaines et les montagnes de la contrée, s’y établirent en vainqueurs, exigeant des habitants des tributs onéreux et ne vivant que de vols et de brigandages.

Ils restèrent dans la province d’Ifrikia jusqu’au temps d’Abou-Youcef Yâcoub ben-Youcef el-Mansour, quatrième roi de la dynastie des Almohades, qui leur ouvrit le chemin de l’occident en 584 (1188 de J.-C.), et les installa dans le Maghreb-Moyen et dans le Maghreb-Extrême. C’est à cette époque qu’il faut faire remonter l’établissement des Haschem, des Beni-Amer, des Beni-Râched, des Hamian et des ramifications de ces grandes tribus dans les contrées

qui dans la suite firent partie du royaume de Tlemcen (1)*

En 410 (1019 de J. -C.) et sous le règne d’El-Moezz ben- Zeïryben-Atya, Areschgoul ayant été ruinée, Tlemcen reçut dans ses murs les malheureux habitants de cette ville et s’accrut ainsi de ses débris (2).

En 472 (1079 de J.-C.), le sultan Abou-Yakoub Youssouf ben-Teschifin, premier roi de la dynastie des Almoravides ou Marabouts, envoya son général Mazdaly à la tête de vingt mille hommes, pour faire la conquête de Tlemcen. Celui-ci s’étant emparé de la ville, la saccagea et y fit mettre à mort le fils du gouverneur, Maâlaben-Yaâlale Mi ghrawy.

Le quartier d’Agadyr était encore très-peuplé dans le quatorzième siècle (3) ; mais les guerres presque continuelles que les rois de Tlemcen eurent à soutenir contre les princes des États voisins, ayant considérablement affaibli la population de cette ville, les Tlcmcinois, qui se trouvèrent trop au large dans la vaste enceinte d7 gadyr, abandonnèrent peu à peu ce quartier, pour se grouper autour de la

(1) Voyez Abd’ el-Wâhed, Histoire des Almohades , page 253 ; Léon l’Africain, Description de l’Afrique, Anvers, 1556, liv.I, pag. 11-16; Histoire de l’Afrique de Mohammed ben-Abi ’l-Raïni el-Kairouani, Paris, 1845, page 142, et Annales regum Mauritanien, page 191.

(2) Annales regum Mauritanien, page 92 du texte et 126 de la traduction.

(3) Meracid el-Ittilâa, page 134. L’auteur de ce dictionnaire géographique dit, en parlant d’Agadyr : le

nom de l’ancienne ville est Agadyr, qui est habitée par les gens du peuple ».

citadelle construite dans la nouvelle Tlemcen. Sous la domination turque qui succéda à celle des Beni-Zéyan, la plupart des habitants se retirèrent dans le royaume de Fez et dans le Maroc, et Agadyr désolé se vit transformé en une triste solitude ; les matériaux des anciens bâtiments servirent à la construction des nouvelles habitations ; les Juifs enlevèrent les grandes pierres taillées qui avaient appartenu aux monuments romains, et les transportèrent dans leur cimetière pour en couvrir leurs tombeaux ; à l’exception des murs de la grande mosquée et du minaret de cette mosquée, l’on peut dire qu’il n’y resta plus pierre sur pierre. Cette désolation dure encore; seulement les remparts, qui sont restés debout, avec leurs créneaux et leurs vieilles tours, semblent attendre de nouveaux habitants, une nouvelle population chrétienne avec ses temples et ses pontifes.

Mes explorations dans le quartier d’ Agadyr étant terminées, je rentrai dans Tlemcen, où mes conducteurs prirent congé de moi, après avoir touché chacun une gratification proportionnée à mes faibles moyens.

Je me dirigeais tranquillement vers mon gîte, quand un spectacle inattendu et nouveau pour moi sollicita mon attention et ma curiosité. C’était un jeune homme achevai et revêtu d’un riche burnous blanc, que la foule entourait, avide de contempler les traits de sa figure ; mais celui-ci, la tête couverte du capuchon de son manteau, tâchait de dérober son visage aux regards importuns des spectateurs en laissant pendre la houppe du capuchon jusqu’au-dessous du nez. On le conduisait en pompe à la demeure de sa nouvelle épouse. Il était précédé d’une troupe de musiciens qui chantaient son

épithalame en s’accompagnant tant bien que mal de divers instruments nationaux, et il avait derrièie lui et à ses côtés un cortège assez nombreux qui se composait de ses compagnons d’âge et de ses plus proches parents. La pompe s’arrêtait de temps en temps au milieu de la rue, et alors les musiciens arabes, se rangeant en cercle autour d’un lustre portatif orné de fleurs et portant des cierges, entonnaient en chœur les louanges du jeune époux. Inutile de faire observer que l’on ne voyait dans le cortège ni filles, ni femmes, la loi musulmane n’admettant pas dans les cérémonies publiques les personnes du sexe. Les parentes de la jeune mariée réunies avec quelques matrones dans la maison de cette dernière la préparaient de leur mieux à l’arrivée trop lente de son bien-aimé. Lorsqu’il fut parvenu devant la maison, la porte s’étant ouverte, il fut reçu dans la cour intérieure avec force acclamations et des youyou mille fois répétés (1) ; les poètes et les musiciens, redoublant de verve et d’entrain, firent résonner leurs instruments de plus belle : c’est qu’ils étaient arrivés au terme de leur besogne, et que, par cette recrudescence de zèle et de tintamarre, ils espéraient faire monter le taux de la rémunération qui leur avait été promise et laisser dans l’esprit de ceux qui les avaient appelés, une idée avantageuse de leur musique et de leur rare talent.

(1) Youyou est un mot qui répond à notre bravo. 11 est usité en Algérie, dans la régence de Tunis et au Maroc.

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