CHAPITRE IX
Promenade dans le quartier des Hadhars. — Leur commerce et leur industrie dans les temps modernes et dans les temps anciens. — Leurs relations avec le pays des Noirs.
Le surlendemain de mon arrivée de Sebdou et les jours suivants furent consacrés à explorer le quartier des Hadhars, que je ne connaissais pas encore. Ce quartier, qui occupe toute la partie septentrionale de la ville, présente un aspect vraiment curieux et digne d’être étudié. Les Arabes qui l’habitent sont les descendants des premiers conquérants de l’Afrique et les débris de cette population industrieuse et commerçante dont la réputation de probité et de bonne foi était, connue autrefois du monde entier. Les traits délicats de leur figure, la fierté de leur regard, leur front grave et majestueux, tout dans leur physionomie rappelle la noblesse de leur origine et la prospérité de leurs ancêtres. Cette dignité est d’autant plus remarquable, qu’elle n’est pas toujours justifiée par la position ou la fortune des personnes, et qu’elle se rencontre même sous les haillons et le manteau de la misère. J’ai remarqué aussi que le type de la nation arabe s’est conservé à Tlemcen plus pur qu’à Oran et à Alger : cela vient de ce que le mélange avec les autres racesy a été en proportion beaucoup moindre.
Autrefois la population se divisait en quatre classes dis-
tinctes, savoir : les marchands, les artisans, les militaires et les gens de loi.
Le commerce et l’agriculture ont été dans tous les temps les deux sources principales de la prospérité de Tlemcen. Aujourd’hui comme autrefois, on y apprête une grande quantité de pelleteries et on y fabrique des haïks, des tapis, des kessah et des bernons d’une finesse remarquable. Cette habileté dans l’art de tisser la laine est, en quelque sorte, héréditaire chez les Tlemcinois. Yahia ben-Khaldoun, qui florissait vers la fin du quatorzième siècle, parle d’eux en ces termes :
« Ils excellent dans la fabrication des étoffes de laine, qui sont d’une finesse inimitable. Ils confectionnent des kessah et des bernous qui pèsent à peine huit onces, et des ceintures dont le poids n’est que de cinq onces. De nos jours comme dans les temps anciens, ajoute-il, les Tlemcinois jouissent d’une réputation bien méritée pour la perfection à laquelle ils ont fait parvenir cette industrie : aussi leurs étoffes sont-elles exportées dans les villes lointaines, tant en Orient qu’en Occident. »
L’on y confectionne également des objets de sellerie qui sont recherchés dans toute l’Afrique, ainsi que les ouvrages de ses éperonniers.
Avant l’année 1833, Tlemcen, par sa population, qui était d’environ 20,000 âmes, et sa proximité du Maroc, était la première ville de la province d’Oran, et l’entrepôt
de tout le commerce de l’Algérie avec les tribus de l’ O uest (1 ) .
Sous le règne des Beni-Zéyan, Tlemcen était comme le centre du commerce qui se faisait alors entre l’Europe et l’intérieur de l’Afrique. Chaque année, les Vénitiens et les Génois venaient à Mers’ el-Kébir ou au port de Honéin avec leurs navires chargés de marchandises précieuses et y trafiquaient avec les négociants de Tlemcen, qui leur donnaient en échange les riches productions de la Barbarie et du Soudan.
Il y avait dans cette ville deux fondouks affectés aux négociants européens. Une caravane partait tous les ans pour le pays des Noirs avec diverses marchandises fabriquées en Europe ou dans le royaume de Tlemcen, et elle en rapportait de la poudre d’or, de l’ambre gris, des plumes d’autruche, de la civette, des esclaves et autres objets de commerce. Un ou deux voyages suffisaient pour enrichir un marchand, et cet espoir lui faisait braver les feux du tropique et les sables éternels du Sahara.
El-Makkariyi, auteur arabe natif de Tlemcen, dans un passage qu’il cite d’après l’auteur de Ylkhâtah, le vizir Liçan ed-Dyn, nous fournit des données précieuses sur les relations commerciales de cette ville avec l’intérieur de l’Afrique vers le milieu du treizième siècle de notre ère. Comme ce passage n’a pas encore été remarqué, je vais en donner ici le texte et la traduction :
(1) Voyez Oran sous le commandement du général Desmichcls. Paris. 1835, page 164.
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« Ensuite les enfants de celui-ci (il s’agit de l’un des ancêtres de l’aïeul d’El-Makkariyi) acquirent dans la profession du commerce le haut rang dont nous venons de parler. Ils facilitaient la route du Sahara, soit en creusant des puits, soit en procurant la sécurité aux marchands voyageant en caravane, et ils se faisaient payer une certaine redevance pour les guides qu’ils fournissaient aux voyageurs, et aux avis de qui ces derniers devaient se conformer pendant la route. Les enfants d’Yahia, parmi lesquels il faut compter Abou- Bekr, étaient au nombre de cinq. Ils avaient mis leurs biens en commun et formé une association d’après laquelle ils se partageaient d’une manière égale le produit de leurs opérations commerciales respectives.
(!) *=v est ici écrit irrégulièrement, car, dans les autres auteurs que j’ai lus, le mot ou L^.^. ne se trouve jamais décliné.
« A Tlemcen s’établirent les deux frères Abou-Bekr et Mohammed, souches, l’un et l’autre, de mon origine tant du côté de mon père que du côté de ma mère. Abd’ er-Rahman, leur frère utérin et l’aîné de la famille, alla s’installer à Sidjilmessah. Enfin Abd’ el-Wàhid et Aly, leurs frères cadets, choisirent Youaiâten pour y fonder leur maison de commerce. Dans ces contrées ils firent l’acquisition d’enclos et de maisons ; ils y épousèrent des femmes et eurent des enfants de leurs esclaves. Le Tlemcinois expédiait au Saharien les marchandises que celui-ci lui demandait, et le Saharien expédiait au Tlemcinois des peaux, de l’ivoire, des noix (1) et de la poudre d’or. Quant à celui qui résidait à Sidjilmessah, tel que le poids de la balance, il leur faisait connaître la hausse et la baisse des prix, les tenait au courant des affaires des négociants et leur mandaittoutes les nouvelles du pays qui pouvaient les intéresser. Grâce à cette association et à cette correspondance, Infortune des cinq frères s’accrut d’une manière considérable ; en fort peu de temps ils atteignirent un haut degré d’opulence et de bien-être.
« Lorsque Tocrour, ville des Youaiâten, et les autres districts dépendant de ce peuple eurent été conquis, ceux d’entre les frères Makkariyi qui se trouvaient dans ces contrées, ayant réuni auprès de soi tous leurs combattants, établirent une lutte entre leurs marchandises et les objets de commerce des Youaiâten, et cette lutte tourna à l’avantage des cinq frères associés.
(1) Il s’agit des gourous ou kolla, espèee de noix décrites par le capitaine Lyon dans la relation de son voyage du Fezzan. « Ce fruit, dit-il, est de la grosseur d’une noix et de la forme d’une fève. Sa saveur est d’une amertume agréable et rappelle celle de l’artichaut, quand on boit après en avoir mangé. On le cueille dans le Dagomba et les autres pays à l’ouestde Timbektou. C’est un objet de luxe. A Mourzouk, on en vend quatre pour une piastre. On en offre à ceux qui viennent en visite,, comme on présente du café sur les côtes de Barbarie. Bien des gens appellent cette noix le café des Nègres . )> Voyage dans l’intérieur de l’Afrique septentrionale, traduit de l’anglais. Paris, 1842, png. 159 et 160.
« Ensuite les Makkariyi se rendirent auprès du souverain de ce peuple, qui leur fit l’accueil le plus honorable et le plus hospitalier, leur accorda l’autorisation de commercer dans toute l’étendue de scs États et leur donna les noms d 'amis très-chers et de quintessence des familiers. Dès lors ce prince se mit en correspondance avec les frères établis à Tlemcen ; il s’adressa à eux pour ses commissions, et il leur donna dans ses lettres des noms d’amitié, tels que ceux qui viennent d’être mentionnés.
« J’ai en ma possession quantité de lettres écrites soit par lui, soit par les rois du Maghreb, qui contiennent la preuve de ce que j’avance. Lorsque les frères Makkariyi eurent, à l’aide de pactes et de traités, obtenu de la part des rois aide et protection pour leur commerce, ils parcoururent librement toutes les routes et acquirent des richesses immenses : c’est à peine si on pouvait les calculer et en connaître la valeur. C'est qu’alors les marchands de l’Égypte ne connaissaient pas encore le chemin du Sahara, que le Sahara tirait du Maghreb une quantité prodigieuse de marchandises, et que les Maghrébins en retiraient le prix qu’ils voulaient, en sorte que ce commerce procurait au trésor du roi Abou-IIammou des sommes énormes et enrichissait ses États. Ce prince avait coutume de dire : Si je ne craignais de faire une chose odieuse, je ne souffrirais pas d’autres marchands que ceux qui trafiquent avec le Sahara, car ils exportent des marchandises de vil prix, et ils importent de la poudre d’or, métal auquel tout obéit en ce monde ; les autres marchands, au contraire, exportent notre or et nous donnent en échange des objets dont les uns s’usent promptement et disparaissent, dont les autres finissent au bout de quelque temps par n’êtreplusde mode, ou bien servent à corrompre les mœurs des sots et des imprudents.
« Après la mort de ces cheikhs, leurs enfants se mirent à dépenser follement une partie du riche héritage qui leur avait été légué; ils ne s’appliquèrent pas à faire fructifier leurs biens; les guerres continuelles qui agitèrent ensuite les pays de leur résidence vinrent entraver leur commerce, et ils se trouvèrent livrés à la
merci de sultans capricieux et oppresseurs. Depuis lors, leur prospérité commerciale est toujours allée en déclinant, et elle décline encore.
« Quant à moi, de tous ces grands biens, il ne m’est revenu qu’un peu d’aisance qui est comme un faible vestige de la prospérité de mes ancêtres. Notre famille use des débris de cette immense fortune pour ses besoins quotidiens, mais elle conserve le souvenir de l’origine du peu qu’elle possède comme un sujet de considération et de gloire pour elle.
« Parmi les biens dont j’ai hérité, j’ai trouvé une riche bibliothèque et tous les objets nécessaires à quelqu’un qui veut se livrer à l’étude. Je me suis donc adonné à la lecture. J’ai suivi les cours de tous les savants de la ville et ai pris des leçons particulières auprès de plusieurs maîtres, tant auprès de ceux qui étaient établis dans la ville et y avaient leur résidence, qu’auprès de ceux qui, étant en voyage, n’y faisaient que passer (1). »
(1) Manuscrit de la Bibliothèque Impériale, n° 758, fol. 60 v°. Abou Àbd’ Allah Mohammed el-Makkariyi, aïeul de l’auteur de la Vie du vizir Liçan ed-Dyn, était né à Tlemcen sous le règne d’Abou-Hammou Mouça. Il mourut à Fez, où il avait été nommé cadhi de la communauté par le sultan Mérinite Abou-fnan. Sa vie a été recueillie par l’un de ses amis, Ibn-Marzouk, dans un ouvrage intitulé :
iJiiJLî v l,j yscJ ! Éclat de pleine lune propre à faire connaître
le falcih El-Mokriyi (lisez El-Makkariyi). Abou Abd’ Allah avait composé deux ouvrages, dont l’un avait pour litre : jJJ— - ^LAV, et l’autre : «iJj'il Lfti
Ils ont été tous les deux cités par l’auteur de 1 ’lhhâlah et par El-Makkariyi (Voy. Manuscrit de la Bibliothèque Impériale, n° 758, fol. 63 r° et v°, et n° 759, fol. 131 v°). Le passage que nous avons traduit et qui contient les paroles d’Abou Abd’ Allah lui-même, est vraisemblablement une citation de l’un de ces deux ouvrages. Nous donnerons plus loin la biographie plus détaillée du savant aïeul d’El-Makkariyi, d’après l’historien Yahia ben-Khaldoun et le biographe de Liçan ed-Dyn.
Telles sont les paroles d’Abou Abd’ Allah Mohammed el- Makkariyi, aïeul de l’historien d’où ce passage curieux est extrait.
Comme on voit, Sidjilmessah était le point intermédiaire qui reliait le Soudan au Maghreb. Cette ville, qui est aujourd’hui en ruines, était située sous le même méridien que l’embouchure de la Moulouya, et paraît avoir été la capitale du Tafilelt. On s’y rendait deTlemcen par deux routes : l’une passait par Outchdah, Tézâ, Fez, puis, descendant vers lemidi, elle traversait les villes de Soforou, Tadelah, Aghmat, où elle franchissait le grand Atlas ; elle tournait ensuite vers l’orient, et aboutissait à Sidjilmessah, après avoir traversé l’Oued- Deràa : c’était la route la plus sûre et la plus généralement fréquentée par les marchands de Tlemcen. L’autre, beaucoup plus directe, mais plus difficile, passait également par Outchdah (1), franchissait ensuite le mont Tamerit, situé à deux journées de marche au sud de Tlemcen, traversait l’Oued-Guir et aboutissait à Sidjilmessah, qui était à peu près sous le même méridien que la ville de Outchdah. Il fallait aux caravanes une quinzaine de jours pour la parcourir (2) .
De Sidjilmessah à Youalàten, premier lieu des dépendances du Soudan, il y avait, suivant Ibn-Batouta, environ
(1) Il paraît que l’on se rendait aussi au mont Tamérit par le chemin qui traverse les montagnes des Beni-Ournid, au sud de Tlemcen, et passe par Sebdou ; car, de nos jours, cette route est encore pratiquée par les caravanes qui se rendent du Tafilelt à Tlemcen.
(*2) Géographie d’Edrissy, t. I, p. 228.
deux mois de marche. Ce célèbre voyageur, qui avait luimême parcouru ces contrées, nous apprend que, de son temps, les conducteurs des caravanes étaient pris parmi les Messoufites, branche de la grande tribu des Tchanêgah, qui connaissaient les endroits du désert où l’on trouve de l’eau en creusant dans le gravier jusqu’à une certaine profondeur (1).
De Youalâten, les caravanesse transportaient à Tocrour, ville très-commerçante et capitale d’un royaume de ce nom, suivant le schérif Edrissy, qui en donne la description et la place sur les bords du Niger, à quarante journées de marche au sud de Sidjilmessah (2).
L’aïeul d’El-Makkariyi, au contraire, s’exprime d'une manière à faire regarder Tocrour comme un cité dépendante de Youalâten, et cette dernière, comme la capitale d’une tribu nègre de ce nom. D’un autre côté, Ibn-Batouta, qui florissait à la même époque qu’Abou Abd’ Allah Mohammed el-Makkariyi, dit positivement que Youalâten était une ville dépendante du royaume de Melli. Un moyen de concilier ces diverses assertions des historiens, ce serait peut-être de supposer que Youalâten, d’abord ville indépendante et chef-lieu de la tribu de ce nom, fut conquise, plus tard, par les rois de Tocrour, et qu’ ensuite ces deux États tombèrent sous le pouvoir des souverains de Melli. Quoiqu’il en soit de cette supposition, nous savons que de
(1) Les Arabes appellent ces endroits Hiça.
ç2) Dans les Nouvelles annales des voyages, 7* année, p. 383, il est dit que cette ville est identique avec Timbektou, ce qui est une erreur.
Youalâten â cette dernière capitale, l'on comptait vingtquatre jours de marche forcée. Ibn-Batouta raconte que, lorsqu’il arriva à Melli, il reçut la visite de l’alfakih Abd’ cl-Wàhid el-Makkariyi (1).
Si je 11e me trompe, ce dernier était un des arrière-petitsfils de Abd’ el-Wâhid el-Makkariyi ou de son frère Aly, qui étaient allés fonder une maison de commerce à Youalâten. À cette observation j’ajouterai celle-ci : Ibn-Batouta nous apprend , dans la relation de son voyage , que , sous le règne d’Abou-Inan le Mérinite (753 de l’hégire, 1352 de J.-C.), les étoffes d’Égypte étaient très-communes dans le royaume de Melli, et que les habitants de Takkéda, capitale d’un royaume nègre, faisaient tous les ans le voyage d’Égypte pour y chercher de belles étoffes et d’autres marchandises, commerce qui leur procurait une grande aisance (2). En rapprochant ces deux assertions des paroles de l’aïeul d’ El-Makkariyi, qui affirme qu’à l’époque où les frères Abd’ el-Wâhid et Aly trafiquaient dans le pays des Noirs, les relations commerciales n’étaient pas encore ouvertes entre l’Égypte et le Soudan, je conclus que cela se rapporte au milieu du règne d’Abou-Hammou, et à quelques années avant le voyage d’ Ibn-Batouta.
Il ne paraît pas que ces relations entre le Nord de l’Afrique et l’intérieur aient jamais été interrompues. De nos jours, comme dans les temps anciens, des caravanes partant.
(1) J ournal Asiatique , mars 1843, p. 203.
(2) Journal Asiatique, mars 1843, p. 233.
d’un côté, de Tripoli, et, de l’autre, de Fez, se dirigent chaque année vers les oasis du désert et le pays des Noirs. « Presque tous les riches négociants de Fez, dit le général Daumas (1), y ont des succursales de leurs maisons de commerce, tenues par des chargés d’ affaires, par des représentants intéressés qui, du Maroc, sont allés là chercher fortune. »
Assurément, il ne dépend que de la France de rétablir les relations qui existaient jadis entre l’Algérie et le Soudan. Son commerce, autant que sa politique, y est intéressé. Rien ne lui serait plus facile que de rappeler à Alger, à Oran, à Tlemcen, une bonne partie des affaires, qui se font maintenant par nos rivaux, les Anglais (2). Tout le monde sait qu’ils ont accaparé d’une manière ou d’une autre le commerce de l’intérieur de l’Afrique, où ils font écouler leurs
(1) Le Sahara algérien. Paris, 1845, p. 297.
(2) Les Arabes de la province d’Oran viennent de renouer leurs an¬
ciennes relations avec le Soudan; car je lis dans le Mobaschschir, journal arabe publié h Alger par le gouvernement, n° du 22 djomady ’l-awel 1256 (15 mai 1849), la nouvelle suivante, à la rubrique de Sebdou : ïLLa. > lJ,! w-JhLâLj 4jî,i sJili ^j!
& ^Ls. ^ i 1 t 2, t ^,^.1 ^3
« Il est arrivé à Sebdou,. venant du Tafilelt, une caravane composée de deux cents bêtes de somme, et portant, entre autres marchandises, desha'iks, des belghrah (souliers arabes), et des peaux tannées d’excellente qualité. Elle a mis vingt-deux jours pour arriver. Les voyageurs assurent qu’ils sont suivis par d’autres caravanes. Cela prouve que la tranquillité règne dans ces contrées. »
marchandises par les ports de Tunis, de Tripoli, de Ribat, de Tétouan, de Tanger et de Mogador.
Tandis que l’Algérien vaincu, mais non soumis, regarde le Français avec un sentiment de défiance et d’antipathie, il se montre plein de prévenances et d’attentions envers le marchand anglais, qui vient lui vendre bien cher son sucre avarié, ses indiennes ou ses calicots. Je me souviendrai toute ma vie d’une aventure qui m’arriva àTlemcen,et qui me révéla le fond du cœur du peuple arabe, naturellement si dissimulé.
Il y a dans le quartier des Hadhars une rue que l’ on nomme Soueïkah ou petit marché. Elle est occupée dans toute sa longueur par des ateliers de toutes sortes, des boutiques et des magasins ; l’on y vend des armes, telles que des yatagans, des canardières et des couteaux-rasoirs ; des objets de sellerie et d’éperonnerie ; des vêtements, comme des cambouchs, des ksah, des bernous ; des chaussures, telles que des kabkab, des babouchs, des belghrah, etc., etc. C’est là que les habitants de la ville et ceux de la campagne viennent faire leurs emplettes ; c’est là, mieux que partout ailleurs, qu’il est permis à un étranger d’étudier le caractère, les costumes, les usages et les mœurs de toutes les classes des indigènes, de toutes les professions.
J’allais presque tous les jours, après mon déjeuner, me promener en amateur dans cette rue, qui est d’ailleurs assez longue et parfaitement abritée contre les ardeurs du soleil. J’achetais de temps en temps quelque bagatelle , quelque curiosité du pays, pour me procurer l’occasion de
converser avec les marchands et leur adresser mille questions qui pouvaient leur paraître frivoles, mais qui étaient pour moi du plus vif intérêt. Un jour donc que je me trouvais devant un magasin à examiner les diverses marchandises qui y étaient étalées, un Arabe qui s’était approché de moi dit tout bas à l’oreille de son voisin : Had’er-radjeul Englizy, c’est-à-dire, cet homme est un Anglais. «Tu te trompes, cidi, lui dis-je en me retournant vivement vers lui (car j’avais entendu ses paroles), je ne suis pas Anglais, — Oh ! tu ne veux pas l’avouer, me répondit-il, mais ton habillement et ton chapeau te trahissent, » Le chapeau que je portais était, en effet, noir et rond, et c’était, je crois, le seul de cette forme qui se trouvât alors à Tlemcen, car les militaires se coiffaient avec leurs schakos et leurs képis, et les civils se contentaient de porter des casquettes ou de larges chapeaux de paille. Peu flatté de la méprise de mon interlocuteur, je lui répète avec un peu d’humeur que je n’ai rien de commun avec les Anglais. « Si, si, me réplique-t-il en me souriant agréablement et en me montrant ses dents aussi blanches que le lait; tu es de nos amis et tu voudrais nous le cacher. Dis-nous si tu viens nous vendre de ton excellent sucre ou de tes superbes mouchoirs ; dis, ne crains pas. » J’ai beau protester contre son erreur, il persiste à mecroire unJohnBull ; il me serre la main en signe d’amitié ; il s’apprêtait même à m’appliquer un baiser sur le front, lorsque je fis un pas en arrière pour échapper à cette marque d’indiscrète familiarité. Une foule d’indigènes, attirés par la curiosité, s’étaient attroupés autour de nous; unedispute s’élait élevée entre eux à mon sujet; les uns soutenaient que j’étais Anglais, les autres le niaient. Pour mieux
s’assurer du fait, il y en avait qui voulaient me voir de plus près, qui palpaient mes habits et mon chapeau, et me toisaient des pieds à la tète. En vérité, je ne savais plus comment faire pour me sauver des mains de ces anglomanes, ni à quel saint du Paradis me recommander. Cependant un jeune homme, qui était habillé en Koroughli, perce la foule, et s’adressant à ceux qui m’entouraient : « Détrompez-vous, leur dit-il; j’ai voyagé en France ; j’ai demeuré à Marseille, à Toulouse, à Montpellier, et connais parfaitement le costume des Français : tout le monde, excepté les militaires, porte chez eux des chapeaux comme celui que vous voyez sur la tête de ce monsieur. » Ce témoignage, joint à mes protestations, que je réitérai, finit par ouvrir les yeux à nos bédouins. Dans un clin d’œil ils eurent disparu. Tout d’un coup je me trouvai au milieu de la rue, seul et abandonné comme par l’effet d’un enchantement. Pour le moment, ne croyant pas sage de rester davantage dans le quartier des Hadlmrs, je pris le chemin qui menait directement à ma demeure, où je racontai ma singulière aventure. Comme on pense bien, les commentaires ne manquèrent pas, et, pendant plusieurs jours, les Anglais servirent de thème à nos propos de table et à nos conversations.
Autrefois, chaque rue avait ses magasins, ses boutiques et ses ateliers particuliers ; chaque profession était localisée dans un quartier différent. Aujourd’hui, les marchands et les artisans sont presque tous concentrés dans le quartier de la Soueïkah ; quelques-uns seulement ont conservé le nom et le souvenir des professions et des métiers qui y étaient exercés. Ce quartier n’a pas toujours été occupé, du moins
en entier, par les commerçants et les gens de métier ; car l’auteur du Meracid el-lttilâa rapporte que de son temps T agr art, ou la nouvelle ville, était la demeure des troupes en garnison et des personnes attachées à la cour du sultan (1). Cet auteur écrivait vers le milieu du neuvième siècle de l’hégire. C’est sans doute à partir de cette époque que les habitants d’Agadyr commencèrent à déserter leur quartier, et s’établirent peu à peu dans le centre de la nouvelle ville et dans les rues habitées par les gens de guerre et les Grands du royaume.
Je ne crois pas me tromper en faisant remonter à la même époque l’établissement des marchands juifs dans le voisinage du Méchouar, au Nord et à l’Ouest de ce château. Haïs et détestés par les Musulmans, les Juifs se rencontrent cependant partout à côté de ces derniers ou mêlés à leur société. Cela vient , à mon avis , de ce que l’esprit de la religion musulmane réprouve certains arts de luxe, le trafic de certaines étoffes précieuses, et que, d’un autre côté, l’Arabe, essentiellement ami du luxe et de la splendeur, soit pour ses armes, soit pour ses habillements, ne fait pas scrupule d’acheter des objets prohibés, quand ces objets ont été fabriqués par des non-musulmans. Les Juifs, en habiles spéculateurs, tentent le mieux qu’ils peuvent la convoitise de leurs ennemis ; ils leur demandent le double ou le triple de la valeur des marchandises, et, moyennant ce lucre, ils leur pardonnent volontiers la haine dont
(») ^jLkLJî Ojl ,9 lé'. Supplément arabe,
n° 891, page 134.
ils les gratifient. C’est de cette manière que leur commerce avait acquis un haut degré de prospérité du temps des Beni- Zéyan, et que leur quartier était devenu un des plus riches et des plus peuplés de la ville ; mais ces richesses, qui étaient un objet d’envie pour les Musulmans, attirèrent sur la tête des Juifs plus d’une persécution, et ils furent pillés par les Arabes, d’abord en 923 de l’hégire, lors de la mort du roi Abd’ Allah, et ensuite par les troupes du comte d’Alcaudette, en sorte que, depuis cette époque fatale, ils n’ont jamais pu se relever du coup qui avait été porté à leur commerce. De nos jours, l’on trouve pourtant encore quelques familles aisées autour du Méchouar. La quincaillerie et la bonneterie sont la partie du commerce que les Juifs choisissent de préférence à toutes les autres ; ils vendent aussi des calicots et des foulards de fabrique anglaise, qu’ils font venir de Tétouan ou de Tanger. En général, tous ces marchands vivent de fraudes et de tromperies, et ils ont là, comme ailleurs, une réputation qu’ils ne démentent pas. Les Maures, au contraire, passent pour des hommes de droiture et de bonne foi. Ce que Yahia ben-Khaldoun dit, dans son histoire, des habitants de Tlemcen, est aussi vrai aujourd’hui qu’à l’époque où vivait cet auteur.
Voici ses propres paroles :
JU.'Aj clJÜ! .... ^
0,LJ J* ïÿ'U^L^li
(1) JjJtj
« Les deux quartiers de la ville (2) sont habités par des gens de bien et d’honneur, fidèles à leurs engagements, chastes et pieux, simples dans leur nourriture aussi bien que dans leur vêtement et l’ameublement de leurs demeures.
Ils suivent en cela les traces de leurs vertueux ancêtres .
Leur cité est une mine de savants du premier ordre et de saints qui se sont illustrés par l’excellence de leur doctrine et l’éminence de leur piété, ce qui est attesté par leurs tombeaux que l’on vient visiter des contrées les plus lointaines, et par leurs nombreuses légendes que répètent à l’envi la langue des Grands et la langue des Petits. »
(1) Yahia ben-Khaldoun, Histoire des Déni Abd’ el-Wâdy, fol. 4 r° de mon manuscrit.
(2) Agadyr et Tagrart.